• Pâtisserie faite de pâte feuilletée, fourrée de frangipane appelée "Jésuite" @ DR

La beauté passe de l’église au restaurant

Depuis bientôt 14 ans, mes ‘coups d’épingle’ égrènent chaque semaine des anecdotes, lapsus ou confusions journalistiques, dont le caractère commun est qu’ils soulèvent des enjeux éthiques, c’est-à-dire une posture personnelle porteuse de sens. C’est ainsi que, plusieurs fois, j’ai protesté contre une confusion touchant les bâtiments qualifiés ‘églises’ par les Catholiques. 
Les journalistes parlent à tort de ‘désacralisation’ d’une église lorsque le bâtiment n’est en fait que ‘désaffecté’ (ce qui veut dire simplement qu’il n’est plus affecté au culte). J’ai déjà mis au jour l’enjeu religieux et spirituel de cette distinction entre désacralisation et désaffection. Ce qui est sacré est ce à quoi il est interdit de toucher. Un bâtiment affecté au culte n’est pas sacré, sauf dans la tête de certains responsables des monuments historiques qui tiennent scrupuleusement à sauvegarder en l’état les vieilles églises, comme si l’histoire ne commandait pas des modifications, parfois substantielles. Parmi ces modifications imposées par l’histoire, l’absence de fidèles ou la réorganisation du culte dans un secteur géographique donné peut justifier une désaffectation. 

Je reviens sur ce sujet à l’occasion d’une enquête sur des églises en Angleterre qui, désaffectées, accueillent désormais des ‘commerces de bouche’ (comme on dit pudiquement en parlant de services de restauration ou de repos). La nouveauté, soulignée par un article qui m’a attiré l’œil, est le rôle joué par la beauté de ce cadre architectural. “Allier plaisirs de la table et contemplation religieuse (sic), c’est possible dans de nombreuses églises abritant des restaurants, bars et hôtels au Royaume-Uni. Pèlerinage (re-sic) dans la capitale anglaise où touristes et locaux se massent en nombre dans ces sanctuaires ressuscités (re-re-sic).” relate un journaliste du Temps.

Je ne nierai pas qu’un cadre agréable (d’origine religieuse ou pas) favorise le plaisir de la table ou du repos. Je ne nierai même pas que les voûtes et les moulures qui, naguère, ornaient ces lieux de prière, puissent rappeler à la mémoire de certains clients l’ancienne fonction religieuse de ces bâtiments aujourd’hui affectés à un autre usage; et je peux même aller jusqu’à préférer que ces lieux servent, plutôt que de granges à foin ou de lupanar, de cadre pour la restauration du corps associée à une miette de contemplation. Mais je nie résolument qu’il s’agisse de contemplation ‘religieuse’. 

Le journaliste insiste sur ce côté religieux en invitant son lecteur à le suivre dans un ‘pèlerinage’. Et il enfonce le clou en parlant de ‘ces sanctuaires ressuscités’. C’est aller trop loin. La raison fondamentale de ma protestation est qu’il s’agit là d’une confusion entre le sentiment esthétique et l’expérience religieuse. Vaine est l’interprétation religieuse que chacun peut donner de son expérience esthétique. Cela vaut tout aussi bien pour les sentiments affectifs où les amoureux croient entrer en contact avec le divin, que pour l’égrégore que chacun éprouve dans une foule en délire dans un stade sportif, dans une salle de concert ou lors d’un culte religieux.

Je sais bien que le vocabulaire religieux a souvent été récupéré par le langage commercial des industries agro-alimentaires. ‘C’est le petit Jésus en culotte de velours’ dit-on d’un vin gouleillant; dans certaines régions françaises, un ‘jésus’ est une grosse saucisse vendue par les charcutiers, et chez les boulangers du Sud-Ouest de la France, un ‘jésuite’ est un gros gâteau plein de vide.
Foin de toutes ces récupérations gastronomiques, l’expérience du divin ne se cache ni dans les sensations, ni dans les sentiments, ni dans les abstractions, pas même dans l’expérience esthétique ou l’étonnement philosophique, mais dans l’intuition d’une présence irréductible, celle-là même que l’on peut ressentir quand on aime vraiment.

À son propos:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Membre du conseil de rédaction de la revue choisir  jusqu'à sa fermeture fin 2022, il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013, et sur celui de la Province d'Europe centrale en français depuis sa création en 2021. Conseiller de la rédaction de la revue Études (Paris), le Père Perrot sj rédige deux blogs hebdomadaires: Deux doigts au-dessus du sol et Coup d’épingle. Cet été 2024, il quitte Lyon pour rejoindre Paris

Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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