À la lecture de cette parabole, je me range spontanément aux côtés de l’ouvrier qui proteste. L’arbitraire du patron qui ne tient pas compte des heures de travail justifie ses récriminations et une action syndicale. Mais cette histoire n’est qu’une provocation. Loin de donner une leçon de justice sociale Jésus veut faire comprendre à ses auditeurs que les relations avec Dieu ne constituent jamais une transaction commerciale; elles ne sont que la manifestation de la bienveillance divine. Comme qui dirait: peu importent les prestations humaines, les heures de travail accomplies, la somme de vertus accumulées, les observances scrupuleuses et tant de labeurs pour gagner le ciel. Si tous ces efforts ont du poids, ils ne donnent pas pour autant des droits sur Dieu. La différence de traitement entre les ouvriers qui ont trimé toute la journée et ceux de la dernière heure ne doit rien à leur engagement, elle ne dépend que de la générosité du patron. Dieu n’est pas un commerçant qui négocie, il n’est que générosité et gratuité, sans contrainte ni contrat, explique le patron au protestataire:
«Vas-tu me regarder avec un œil mauvais parce que moi je suis bon…
et que je ne calcule pas. Fais-moi donc confiance.»
Dans une exhortation apostolique sur la sainteté ordinaire, le pape François épinglait les nouveaux pélagiens, ces chrétiens qui tentent de forcer la porte du paradis à coups de performances spirituelles, de vertus, d’observances légalistes, de liturgies spectaculaires, «de réalisations autoréférentielles». La bienveillance de Dieu n’est jamais le salaire proportionné à la somme des mérites capitalisés. Chacun reçoit ce dont il a besoin sans que sa pratique ne soit la mesure de la générosité divine. Lorsque l’ouvrier de la dernière heure se rend compte tardivement qu’il a perdu son temps et gaspillé sa journée, le regard du Christ comble le temps perdu et les années vides de mérites. Dieu l’embauche pour ce qui reste de labeur. Son amour abolit le temps perdu.
«Il n’est jamais trop tard» (Mt 20,1-16), la méditation de Pierre Emonet sj pour ce dimanche 20 septembre 2026.
Illustrations: Onze ouvriers, assis sur une poutre métallique qui surplombe Manhattan, déjeunent les pieds dans le vide. Il s’agit d’une des photos les plus célèbres au monde, symbole de la Grande dépression des années 1930. © «Lunch atop a skyscraper» / Daily Sunny via Flickr CC License by