Le spectacle doit continuer, c’est la loi du genre, du moins telle qu’elle est intériorisée par les acteurs (qu’il s’agisse de divertissement ou de politique, les deux genres étant parfois mêlés). Cet impératif est moins pertinent aujourd’hui où, pour des raisons morales, certains –et parmi eux les acteurs eux-mêmes– s’y opposent. Ce qui m’intéresse ici, ce ne sont pas les diktats des groupuscules violents qui n’acceptent pas que soient émises dans un amphithéâtre universitaire des opinions contraires aux leurs, ni les interdictions administratives qui monopolisent éventuellement la force publique pour fermer un cabaret, dissoudre une association jugée dangereuse ou bloquer une plateforme Internet susceptible de porter atteinte à la santé mentale de la jeunesse.
Ce qui m’intéresse ici est le phénomène culturel où les acteurs eux-mêmes –sur la scène ou dans la salle– prenant conscience que le spectacle qu’ils animent contrarie leur conviction profonde, décident de le quitter.
Leur espoir est que leur exemple sera suivi, conduisant peut-être à l’interruption de la ‘performance’. Après tout, c’est ce qui se passe souvent lorsque le spectacle est mauvais. Ce qui est plus original, c’est lorsque, comme dans le cas qui m’intéresse ici, ce ne sont pas les spectateurs, mais ce sont les acteurs eux-mêmes, sur la scène théâtrale ou politique d’un spectacle aussi bon (esthétiquement) qu’un autre, qui découvrent l’inanité de leurs paroles et de leurs gestes.
À vrai dire le fait n’est pas entièrement nouveau. Je ne parle pas des spectacles cultuels (sic) publics de l’antiquité ou d’aujourd’hui (cultes de l’empereur, hommages solennels aux soldats ‘morts pour la Patrie’), cérémonies crypto-religieuses qui ont donné lieu à des protestations illégales –voire à des blocages– sanctionnées sans coup férir. Je pense plutôt à des exemples tirés des milieux scientifiques. Quelques très rares chercheurs refusent que leurs travaux puissent servir à des objectifs que leur conscience réprouve. Ils délaissent ce qui est jugé par leurs pairs ou par l’autorité comme d’intérêt général et se tournent vers d’autres travaux. Cette ‘objection de conscience’ est désormais bien documentée en ce qui concerne les médecins et les journalistes. Mais il conviendrait de la documenter aussi dans le marigot des spectacles.
J’ajoute deux sous dans la musique. Tout acteur qui se voit proposer un rôle, tout écrivain sollicité par un Grand de ce monde pour être son porte-plume, tout intellectuel approché par un politicien pour lui fournir quelques bonnes idées, se pose inévitablement la question qui nous occupe: est-ce que je ne me trahis pas moi-même en jouant un jeu qui n’est pas le mien? Trouver ici son vrai rôle est difficile, car l’habitus sociologique concoure avec l’idiosyncrasie pour troubler la scène et rendre le discernement difficile !
NDLR: Pour rappel, à l'annonce du César 2020 de la Meilleure Réalisation attribué à Roman Polanski (pour "J'accuse"), l'actrice Adèle Haenel quitte la salle, le cinéaste étant accusé par la justice américaine de rapports sexuels illégaux avec une mineure.