En 2025, au mois de mai, un gourou originaire de Bangalore (Sud de l’Inde), mais exerçant un peu partout dans le monde, en particulier en Suisse, fondateur de Jesus Christ is Lord Ministries, comparaissait devant le Tribunal correctionnel de Genève pour répondre du “meurtre par dol éventuel, voire d’homicide par négligence”. Il lui était reproché est d’avoir incité l’une de ses disciples à interrompre son traitement contre le diabète, ce qui aurait entraîné son décès. Le prévenu a nié le fait, déclarant qu’il était «favorable à 100% à la médecine scientifique», et qu’il n’avait jamais demandé, ni conseillé à quiconque, d’arrêter des traitements prescrits par la Faculté. Il sera d’ailleurs totalement innocenté par le tribunal qui ne reconnaîtra valable aucun des arguments du procureur. Il est vrai que la ‘victime’, plus intégriste que catholique, s’était auparavant révélée d’une crédulité à couper le souffle. Le prévenu recevra finalement 60’000 francs pour ses frais de défense et 42’000 pour tort moral (42 jours de détention provisoire).
Ce n’est évidemment pas sur ce ‘fait juridique’ que porte mon présent propos, mais sur un argument avancé par l’accusation, tiré d’une lecture littérale de la Bible: «La Bible dit que grâce à Jésus, vous êtes guéri. C’est un processus qui commence par le spirituel. Et quand le spirituel va bien, le physique s’arrange aussi.»
Toute personne de bon sens –comme tous les pasteurs, pasteures, prêtres et diacres que je connais– font la distinction entre les différentes formes de guérison: la guérison du corps et la guérison de l’âme. La première relève des sciences médicales, même si on comprend la guérison –à la manière du professeur Georges Canguilhem– comme la capacité de se relever d’une maladie (il précise même, plus largement, de «répondre aux infidélités (sic) du milieu»). En revanche, la guérison de l’âme se révèle par la restauration d’une saine volonté, la disponibilité d’une bonne mémoire, et de la capacité de comprendre et de relier les phénomènes (ce qui relève notamment des sciences médicales). Elle implique aussi de mettre en relation les événements avec le milieu de vie: en un mot, de travailler à l’unité de soi-même dans un monde réconcilié.
Certes, les neuropsychiatres ont parfois constaté les bienfaits de la méditation ou d’autres exercices qualifiés –souvent à tort– de «spirituels» qui, en apaisant l’angoisse existentielle, favorise le rétablissement psychique et psychosomatique. Mais de là à prétendre guérir des maladies chroniques, il y a un pas que je ne franchis pas. Les mauvaises langues m’accuseront de “ne pas croire aux miracles”. Ils se trompent d’objet. Je ne crois pas à la superstition qui imagine que quelque rite, pendentif ou formule ‘sacrée’ puisse bouleverser les lois de la nature et de la société.
Alors, que faire? La réponse trop immédiate, banale, peu chrétienne et finalement schizophrène est celle que formulait le jésuite espagnol du XVIIᵉ siècle Baltasar Gracián : travailler de toutes ses forces, de toute sa science et de toute son intelligence comme si Dieu n’existait pas, tout en faisant confiance à Dieu comme si l’on ne pouvait humainement rien faire.
Je choisirais plutôt une autre réponse, gravée sur la tombe de Gabor Hevenesi. Ce jésuite hongrois du XVIIIᵉ siècle faisait remarquer que l’on mobilise d’autant mieux science, mémoire, intelligence et volonté que l’on est porté par l’amour du prochain.