• Restaurant Agora de Genève en devenir © Christian Meuwly
  • © Christian Meuwly pour Cuisine Lab
  • © Christian Meuwly pour Cuisine Lab
  • © Christian Meuwly pour Cuisine Lab
  • © Christian Meuwly pour Cuisine Lab
  • © Christian Meuwly pour Cuisine Lab
1 / 6

Entrez par la cuisine... un projet gastronomique épatant

Si le Fundraising est fructueux –et si les démarches administratives aboutissent– Agora, un restaurant multiculturel, verra le jour à Genève le printemps prochain dans le quartier des Nations, à la nouvelle Cité internationale du Grand Morillon. L’idée est d’intégrer dans le tissu occidental des réfugié.e.s par un travail de cuisine et de restauration. «La clientèle y découvrira une cuisine nomade, inspirée des spécialités de Syrie, d’Iran ou d’Afghanistan...»

Ce qui me plaît ici est le principe de réalité (un travail réel pour un marché réel) qui ne peut que motiver les immigrés et permettre leur insertion dans la société suisse. Le projet, tel qu’il est esquissé aujourd’hui, est celui d’un stage de six mois, accompagné de cours de français et d’un complet cursus de formation. Il va de soi que l’encadrement -très exigeant pour ce genre de concept- sera fait par des professionnels (à qui je souhaite, outre leur compétence, beaucoup de pédagogie et un grand respect d’autrui).

Intégrer émigrés, marginaux ou chômeurs de longue durée, par le travail de restauration, ce n’est pas une idée neuve. Depuis trente ans déjà, en 1992, un jésuite français prêtre-ouvrier a fondé, pour donner du travail aux exclus et faciliter leur intégration dans la vie professionnelle et sociale, une entreprise d’insertion La Table de Cana qui offre des services de restauration et de traiteur pour de grandes assemblées. Beaucoup de refoulés du système scolaire habituel, des marginaux et des émigrés ont, par ce moyen, réussi à retrouver une autonomie économique et psychologique, utile à la société qui plus est. Le concept fut prolifique puisque, aujourd’hui, La Table de Cana est un réseau d’entreprises de traiteurs et restaurateurs établi sur diverses régions de France. En fait, est encore plus ancienne l’idée de l’insertion par le travail inséré dans le marché réel. Connu depuis la fin du XIX° siècle, le concept d’École de production s’inspire de l’expérience séculaire de l’apprentissage.

De ce point de vue la Suisse est en avance sur la France. Car la pédagogie du «faire pour apprendre» a eu moins de mal à s’implanter de ce côté-ci de la frontière. De l’autre côté de la frontière, l’idéologie bien française développée par les professeurs de l’Éducation nationale et le Ministère très réticent envers l’apprentissage, s’est opposée à ce qui semblait être une soumission à la logique économique. J’ai même entendu un professeur affirmer qu’il ne fallait pas enseigner les méthodes statistiques «parce qu’elles pourraient servir au capitalisme» (sic!). Il est vrai que, dans la tradition française, le travail intellectuel et la culture livresque sont -à tort- présentés comme la voie royale qui débouche normalement sur des travaux plus nobles, moins fatigants et mieux rémunérés.

Contre cette idéologie qui a fait tant de mal à l’économie (sans parler des pays en développement sous influence française), l’idée du learning by doing (apprendre en faisant) a fait ses preuves, et spécialement en Suisse. En France, la sensibilité évolue un peu, crise économique et décrochage de l’économie française aidant. Aujourd’hui, l’idée d’école de production, sous une forme ou sous une autre, est défendue par la Fédération Nationale des Écoles de Production (FNEP) , prenant la suite d’une initiative jésuite qui date d’un demi-siècle.

L’expérience de quelques décennies a prouvé leur effet bénéfique pour les marginaux, les immigrés et pour ceux et celles qui décrochent du cursus scolaire. Quand ils sont stimulés par le contexte réel de leur insertion par le travail, ces derniers préfèrent apprendre un métier pratique aux exigences professionnelles reconnues plutôt qu’apprendre à parler avec élégance du néant du trou et du trou du néant. Je souhaite que l’Agora dans le quartier des Nations à Genève ait les mêmes ambitions et les mêmes résultats.

Auteur:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013. Il est en outre membre du conseil de rédaction de la revue culturelle suisse choisir.
Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là ? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

Newsletter