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Georgessj«George aimait profondément son pays, mais il a toujours porté un regard très critique sur la situation en Inde et il était lucide de ses défauts et faiblesses. Il m'a fait voir la société indienne de l’intérieur, m’a montré les conséquences destructrices du système de castes sur la vie des gens; l’omniprésence de la corruption et ses effets désastreux, les barrières p.ex. qui s’érigent devant les pauvres s’ils ne peuvent payer ce qui est exigé d’eux; la violence faite aux femmes, les discriminations constantes dont elles font l’objet dans la vie de tous les jours. Et il ne cessait de répéter que la société indienne était loin d’être non-violente.»

Lors de la cérémonie d'adieu au Père George D'Souza sj qui s'est tenue à Carouge (Genève) le 22 octobre, plusieurs personnes ont rendu hommage à l'homme, au jésuite et au défenseur des droits de l'Homme. Parmi elles, l'une de ses amies les plus chères, la sociologue Immita Cornaz. Il l'a connue en Inde alors qu'il était jeune jésuite et qu'elle travaillait pour la coopération au développement du Gouvernement suisse qui y finançait un projet.

Elle nous a aimablement permis de reproduire ci-dessous son texte d'hommage.

In memoriam George D’Souza sj

Service religieux, 22 octobre 2018

Les vingt dernières années de sa vie, le Père George D’Souza sj les a passées en Suisse. L’élève George du lycée de St. Xavier à Poona, en Inde, passionné par l’enseignement de son professeur des sciences naturelles, le jésuite suisse Häfeli, pouvait-il deviner que quelque 30 ans plus tard il serait en contact étroit, pour le reste de sa vie, avec la Suisse?

George admirait profondément le Père Häfeli. À l’âge de 16 ans, il a décidé de rejoindre la Société de Jésus. Le Père Häfeli ne l’avait nullement encouragé dans ce sens, mais George voulait suivre le même chemin que lui. Avec l’appui du Père Häfeli, qui était aussi ami de la famille D’Souza, les parents de George ont exigé qu’il finisse d’abord ses études au lycée.

Pune wkik 2012Une rue de Pune en 2012 © Mehak madan/wikimedia commons

Après le noviciat, de retour à Poona, George, bon observateur, a appris à connaître les caractéristiques des jésuites de la Province suisse, nombreux dans cette région de l'Inde à l’époque. Tous des Suisses alémaniques; plus tard, il s’apercevra que les Romands sont différents sur bien des points. Un jour il me fit remarquer que les automobilistes suisses alémaniques, lorsqu’ils voulaient laisser le passage à un piéton, faisaient un petit signe du doigt pour lui ordonner de passer; les Romands, en revanche, l’y invitaient en faisant un geste du bras.

Le jeune Jésuite George D’Souza a été le collaborateur du Père Bacher, un Haut-valaisan, dans un projet d’irrigation naturelle pour l’agriculture, au "Social Center" du district de Ahmednagar. C’est là que j’ai fait sa connaissance. Je travaillais pour la coopération au développement du Gouvernement suisse et je profitais de quelques jours de vacances pour un premier contact avec l’Inde et pour visiter le projet d'Ahmednagar, cofinancé par la Suisse.

Quand George est revenu d'Ahmednager, le soir, alors que j'étais sur place depuis 2 ou 3 jours, le Père Bacher lui suggéra de m'emmener le lendemain au village de Kulkarne, et le surlendemain, à Pimpernay. George était aimable, mais ne montrait nul envie de mener une «experte de la coopération» dans ces villages, surtout pas à Pimpernay.
Durant le repas, il me questionna sur la pertinence des actions des organisations de coopération au développement: dès la première heure, j’ai reçu en pleine figure l’expression de son esprit critique. Notre conversation, animée, s’est prolongée jusque tard la nuit. En nous séparant, il m’a donné rendez-vous le lendemain pour la visite du projet de Kulkarne: j’avais passé avec succès le premier examen!
Au retour en jeep de Kulkarne, sur les routes cahoteuses, nous discutions sur ce qui se passait dans ce village. C'était passionnant, et il m’a alors invitée à Pimpernay, village où les tensions entre paysans étaient vives: j’avais réussi le deuxième examen!
Mon comportement à Pimpernay, mes questions et mes remarques sur le chemin du retour m’ont permis de réussir le test final, presque avec brio.

Et ce fut le début d’une belle amitié, avec de riches échanges, durant plus de 40 ans, jusqu’à sa mort -et au-delà.

Avoir ou etreAsian DramaDurant sa formation universitaire à Delhi, George avait suivi avec le plus grand intérêt l’enseignement d’Amartya Sen (plus tard prix Nobel d'économie). C’est par lui que George a appris à analyser le fonctionnement des sociétés indiennes et qu’il a découvert le livre magistral de Gunnar Myrdal Asian Drama, dont George m’a souvent parlé avec passion -et que moi-même je ne connaissais pas encore. À mon tour, je lui ai fait connaître le livre d’Erich Fromm To have or to be- et ce fut presque une révélation pour George.

George aimait profondément son pays, mais il a toujours porté un regard très critique sur la situation en Inde et il était lucide de ses défauts et faiblesses. Il m'a fait voir la société indienne de l’intérieur, m’a montré les conséquences destructrices du système de castes sur la vie des gens; l’omniprésence de la corruption et ses effets désastreux, les barrières p.ex. qui s’érigent devant les pauvres s’ils ne peuvent payer ce qui est exigé d’eux; la violence faite aux femmes, les discriminations constantes dont elles font l’objet dans la vie de tous les jours. Et il ne cessait de répéter que la société indienne était loin d’être non-violente.

À ses yeux, la diversité ethnique et surtout culturelle de l’Inde était une de ses richesses et il était convaincu de l’importance de veiller à ce que les diverses sociétés, surtout les sociétés tribales, puissent préserver leur identité. Il voyait cependant un problème majeur dans ce qu’il appelait la «divisiveness of the Indian society», le fait que non seulement le fossé est grand et les frictions nombreuses entre les castes, entre les couches sociales, et parfois aussi entre les religions, mais aussi trop souvent à l’intérieur même des groupes et collectivités.

Dans les années 80, George a été engagé par l’IUED de l’Université de Genève pour un cours de sociologie sur la société indienne.

Parallèlement, il fut chargé par la coopération au développement suisse et par des ONG locales d’évaluer des projets de développement, en Inde et au Bangladesh. Il s’agissait surtout d’actions de micro-crédit pour les populations pauvres, sujet qu’il a continué à étudier, notamment parmi les sociétés tribales ou Adivasis.

George était très critique dans son analyse, ce qu’il cherchait à connaître c’était moins l’effet économique des actions entreprises que leurs effets sociaux et culturels: la pauvreté est-elle vraiment réduite? y a-t-il plus de pouvoir pour les défavorisés? un mieux-être social? Qui bénéficie du projet, ceux qui sont déjà mieux placés ou effectivement les plus défavorisés? Les effets du projet se limitent-ils à permettre à quelques individus à améliorer leur situation –ou, mieux, favorisent-ils l’évolution du groupe social vers moins de rivalité, moins de discrimination, plus de solidarité, plus d’autonomie?

Défenseurs des droits humains

George et moi avions aussi le projet d’une publication critique mais constructive sur les problèmes du développement, en collaboration avec un petit nombre d’autres personnes engagées dans ce domaine; nous l’appelions “Development reconsidered”. George a écrit le chapitre sur les problèmes dans les sociétés. Nous l’avons diffusé, sous forme de projet, parmi quelques amis et des personnes extérieures à cette problématique; pour plus d’un, ce fut un «eye opener». Trop occupés par d’autres travaux, nous avons dû laisser tomber ce projet.

George n’a pas cessé pour autant de suivre la situation en relation avec les droits humains en Inde et de faire connaître les atteintes, souvent graves, touchant surtout les plus défavorisés et les personnes des castes et couches sociales inférieures. À cet effet, pendant plusieurs années, il a périodiquement écrit des analyses critiques qu’il a diffusées par internet, une sorte de blog avant la lettre.

George était douloureusement touché par la force et l’ampleur qu’a prise, avec le renforcement de la droite nationaliste, la pensée du Hindutva, cette l’idéologie néfaste qui veut faire régner la religion et la culture hindoue sur l’ensemble de la société de l’Inde, pour laquelle n’est indien que ce qui est hindou. Et il s’est engagé aux côtés de ceux qui combattent le fléau montant du communalisme et les attaques systématiques contre les musulmans. Depuis un certain temps, les chrétiens sont également visés directement dans l’ensemble du pays.

1024px UN Geneva Human Rights and Alliance of Civilizations RoomSalle des droits de l'homme et de l'Alliance des civilisations de l'ONU à Genève © wikimedia common

C’est avec la même motivation qu’à Genève, il a suivi de près les travaux du Conseil des droits humains des Nations Unies, où il représentait une ONG. Lors des sessions, il échangeait activement avec les représentants et observateurs non gouvernementaux.

George était un homme sensible, mais il l’a bien caché. Il avait de l’humour, il savait aussi rire de lui-même. Involontairement, il lui arrivait aussi de faire preuve de l’esprit jésuite: lorsque le directeur de l’IUED lui demanda ce qui l’avait le plus frappé lors de sa première venue en Suisse, George répondit: «I was suprised not to be surprised.»

En Inde, George appartenait clairement à l’élite, de par ses origines –son père fut juge, connu et respecté– et de par son appartenance à la Société de Jésus. Tout naturellement, il se comportait en conséquence, mais toujours avec retenue, jamais avec arrogance.

Je n’ai jamais oublié que George était jésuite, mais je ne crois pas que je l’aie jamais appelé Père: je suis protestante, et comment dire «mon Père» à quelqu’un du même âge que moi. En Suisse, lorsque George allait enseigner à l’IUED, j’ai entendu le Prof. Gilbert Étienne, spécialiste de l’Inde, lui donner le Father George, et George de s’écrier: «Don’t ’father’ me, you could be my father» -je ne suis pas sûre que Gilbert Étienne ait apprécié de se voir rappeler son âge, tout en sachant parfaitement qu’en Inde, l’âge appelle le respect.

Le charisme de George était prenant. Son intérêt pour le développement de nos sociétés, son engagement pour la justice et la paix nous ont ouvert des portes. Et comme me l’a écrit Ruth Dreifuss après l’annonce du décès, «George est entré dans nos vies et son intelligence a élargi notre compréhension du monde».

George, merci pour tout ce que j’ai reçu de toi. Et merci pour tout ce que tu as fait pour plus de justice, plus d’humanité.

Immita Cornaz

Montet s/Cudrefin,
le 21 octobre 2018

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