En tant qu'économe de la Province, le Père Johann Spermann sj a assumé pendant de nombreuses années la responsabilité des affaires économiques et financières des jésuites en Europe centrale. À ce titre, il devait prendre quotidiennement des décisions importantes et parfois lourdes de conséquences. En tant que jésuite, il se laissait guider par la spiritualité ignatienne et le “discernement des esprits”, sans que cela ne l’empêche, parfois, de se heurter à des limites, et c’est de cette tension qu’il nous parle.
Depuis les premières années du pontificat du pape François, un mot a connu une ascension fulgurante, relate-t-il : le discernement. Aucun discours, ou presque, aucun document majeur dans lequel il n'apparaissait. Tout semblait être ramené à l’art de discerner : les réformes, les orientations pastorales, les processus synodaux. Le discernement devenait une sorte de formule magique qui pourtant restait étrangement vague pour les non-initiés. Personne, pour ainsi dire, n’était capable d’expliquer en quoi consistait réellement un discernement spirituel, ni ce qui le distinguait d’une analyse rationnelle ou d’une décision pragmatique.
Là où le résultat est connu à l’avance, il n’y a pas de discernement spirituel.
Lorsqu’un responsable convoque un « processus spirituel », alors que la conclusion est déjà esquissée, il ne s’agit pas d’écouter l’Esprit, mais seulement de donner un vernis religieux à une décision prise. Or, le discernement authentique est plus profond et comporte un risque : l’Esprit souffle où il veut, et pas forcément là où nos plans l’attendent. Et Paul d’avertir dans la deuxième épître aux Corinthiens que même Satan peut se déguiser en « ange de lumière » (2 Co 11,14). Ce qui brille n'est pas toujours divin. L'Église primitive savait qu'il était nécessaire de vérifier les sources.
Ignace de Loyola a repris ce qui était ancré dans la tradition, mais dans un contexte très spécifique : les Exercices spirituels. Pour aider ceux qui souhaitent mettre de l'ordre dans leur vie et clarifier leur vocation dans le silence, il a observé attentivement les mouvements intérieurs et formulé des règles. Réconfort et désolation, espace et étroitesse, confiance et doute – tout cela est devenu matière à examen. Il en a tiré un instrument destiné non pas à résoudre tous les conflits, mais à guider tout un chacun dans la recherche de son chemin de vie.
Les ingrédients : silence, prière, honnêteté, liberté, communauté
Un véritable processus spirituel exige certaines conditions préalables :
- le silence, qui suspend la parole et ouvre un espace intérieur ;
- la prière, qui élargit le cadre au-delà du purement humain ;
- l’honnêteté, qui refuse les discours convenus et accueille les émotions réelles ;
- la liberté, qui n’oriente pas le résultat à l’avance ;
- la communauté, qui renonce aux logiques de clans pour écouter les mouvements subtils qui émergent.
En théorie, nous, les jésuites, maîtrisons cela. Pour nos propres questions existentielles comme pour accompagner les autres, le discernement est un outil précieux et très efficace. C’est même une forme de fierté spirituelle.
Mais dès qu’il s’agit de prendre des décisions collectives, tout se complique…
Dès lors qu’il s’agit de discerner l’avenir d’autres personnes, d’institutions, de finances ou de structures, les dynamiques changent radicalement. Et si nous tentons, souvent au terme de longues réunions, d’utiliser les mêmes outils que pour l’accompagnement individuel, le résultat est rarement aussi clair et salutaire que celui que nous connaissons. Les enjeux sont trop concrets, les sensibilités trop diverses, les attachements trop forts.
Et très rapidement, la réalité s’impose :
le discernement communautaire obéit à d’autres lois.
Quand il s'agit par exemple de l'avenir d'une institution, la théorie s'envole. Les réunions deviennent houleuses, les arguments virulents, les mots blessants. Des fossés se creusent. Des blessures sont parfois si profondes que des confrères quittent la discussion ou se retirent dans un mutisme intérieur.
Pourquoi ? Parce qu'il ne s'agit pas seulement de méthodes, mais aussi de valeurs.
- Que représente pour nous une institution : un héritage ou un fardeau ?
- Quelle vision de l'avenir nous anime : la proximité avec les plus vulnérables ou notre influence sur les décideurs ?
- Quelle réalité pèse le plus lourd : les chiffres austères ou les possibilités prometteuses ?
À cela s'ajoutent les expériences personnelles, les sensibilités, les convictions, des visions du monde entières. Nous ne nous battons plus seulement pour des structures, nous nous battons pour une mission, pour une identité, pour le cœur même de notre vie. Et parce que le sacré est en jeu, les débats deviennent passionnés – et fragiles.
Comme thérapeute formé au focusing, je sais que ce qui s’exprime en premier — colère, dureté, tension — n’est jamais l’essentiel. Sous la colère se trouve la douleur ; sous la rudesse, un désir ; sous la phrase blessante, un besoin d’être entendu.
Or, ceux qui restent dans l’affrontement n'atteignent pas la profondeur. Ils se heurtent à la surface, tandis que l’essentiel demeure enfoui.
La distinction n'est pas une opération stérile, mais un processus parfois sanglant.
Paradoxalement, le résultat final est souvent positif, voire parfois inattendu, parfois même étonnamment fécondes. Cela signifie-t-il que l’on aurait pu éviter les blessures ? Peut-être pas. Peut-être font-elles partie du chemin. Comme s’il fallait démontrer que le discernement n'est pas une opération stérile, mais un processus sanglant, entre battements de cœur et cicatrices.
L'indifférence – ce grand idéal ignatien – ne signifie pas être indifférent. Ce n'est pas une distance permanente, mais un art de rester en suspens : de retenir ses propres préférences jusqu'à ce que le son plus doux et plus profond devienne audible. Ensuite, on peut à nouveau s’engager, peut-être même avec plus de passion qu'auparavant. Je suis moi-même un fervent partisan de cette lutte. Mais peut-être que dans certaines situations, il est nécessaire de recourir à des accompagnateurs extérieurs, des personnes qui assument le rôle de guides spirituels capables d’aider un groupe à retrouver l’espace intérieur qu’il perd si facilement.
Nous, jésuites, devons peut-être accepter humblement que nous ne sommes pas des maîtres infaillibles du discernement. Nous restons des chercheurs qui débattent, se blessent parfois, mais qui, occasionnellement, trouvent le ton juste. Peut-être est-ce cela, la vérité profonde :
le discernement des esprits n’est pas une discipline élégante, mais un chemin traversé d’ambivalence.
Un chemin qui nous conduit aux limites – et qui pourtant, parfois, ouvre un espace de lumière au milieu des blessures. Ces blessures ne sont pas seulement des images rhétoriques. Certains les portent depuis des décennies. Certains s'effondrent à cause d'elles, perdent confiance, perdent le contact. Cela fait aussi partie du bilan de ce que nous appelons des processus spirituels.
Il ne suffit pas de célébrer le bon résultat. Nous sommes appelés à rejoindre ceux qui ont été laissés en arrière : les blessés, les silencieux, les oubliés. Leur redonner une place est peut-être la fidélité la plus profonde à l’Esprit : car l’Esprit ne souffle pas seulement dans la décision, mais aussi dans les ruptures, les silences et les douleurs.
Entendre dans le chaos un son qui ne vient pas de nous
C’est précisément à cause de ces fragilités que nous continuons à recommander le discernement : non parce qu’il nous rend infaillibles, mais parce qu’il nous permet d’entendre, au milieu du chaos, un son qui ne vient pas de nous, et d’oser lui faire confiance pour avancer.