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Diel ou le «Dieu genré»

Pour l’actualité désastreuse de l’invasion de l’Ukraine, je renvoie à mon blog «Deux doigts au-dessus du sol» paru sur le site revue-etudes.com (https://www.revue-etudes.com/blog/deux-doigts-au-dessus-du-sol-d-etienne-perrot-14). Au milieu de ce chaos lamentable, j’essaie ici de sourire, en évoquant les diatribes qui enflent sur le genre qu’il faut attribuer à Dieu (masculin, féminin, neutre, Trans, hermaphrodite, bi, indéterminé…). Certains feront le rapprochement avec les débats byzantins sur le sexe des anges, à Constantinople en mai 1453, au moment même où la ville était encerclée par les Turcs, et prête à tomber -ce qu’elle fera. Les Français, pour leur part, se souviendront de la défaite de l’armée française un demi millénaire plus tard, au printemps 1954 dans la cuvette de Ðiện Biên Phủ (Nord-Est du Vietnam) au moment-même où l’Assemblée nationale discutait très sérieusement… des baudets du Poitou!

En réaction à l’émission Forum diffusée sur RTS 2 le 14 février dernier, qui présentait un Diel supposé préférable à Dieu, un chroniqueur fit paraître son opinion critique, huit jours plus tard dans la Tribune de Genève. Ce débat sur le genre de Dieu, pense-t-il, «n’est-il pas une nouvelle action menée par les adeptes de la vague woke, minorité cherchant à imposer sa dictature et sa cancel culture?» Peut-être.

Notre auteur se moque du nom de Diel substitué à celui de Dieu. (J’aime pourtant bien le el que l’on trouve dans la Bible comme marqueur du divin dans certains noms de Dieu ou de ses messagers: El Shaddaï, Élohim, Michael, Gabriel, Raphaël… alors que notre mot Dieu n’est qu’un vulgaire dérivé du Zeus latin.) Je pense cependant, comme l’auteur cité, que désigner Dieu par le mot Diel ne convient pas. Mais pas pour les raisons qu’il invoque.

Si la question a sa pleine légitimité dans plusieurs aspects de la vie sociale, écrit-il, elle n'aurait pas sa place en Église et dans le religieux. Jusque-là, je suis d’accord, en limitant cependant la féminisation aux professions tenues par les femmes. (Sinon, je réclamerais d’être qualifié de victin plutôt que d’enfiler la robe féminine de victime.) Un autre argument, plus discutable, serait que les femmes sont nommées, présentes, actives et opératoires tant dans la Bible que dans le nouveau Testament. Le fait est patent, mais je ne vois pas en quoi il compenserait la connotation masculine prêtée au mot Dieu.

Moins convainquant malgré l’apparence est l’argument selon lequel, la question du genre appliqué à Dieu n’aurait aucune pertinence pour un être transcendant qui n’est, précise-t-il «ni masculin, ni féminin, ni confusion des genres». En témoigne son expérience religieuse faite dans sa jeunesse. L’argument n’est pas convainquant pour ceux qui prennent au sérieux l’affirmation centrale de la tradition chrétienne, l’incarnation, et qui oblige le chrétien à incruster sa foi dans les aspects culturels, sociaux, économiques et politique de la vie humaine. Car la transcendance divine -du moins dans le christianisme- n’est pas plus extérieure à la vie culturelle et sociale que le sens de la phrase n’est extérieur aux mots et à la grammaire.

Par ailleurs, le chroniqueur de La Tribune de Genève avance un argument d’autorité tiré du livre de l’Exode, chapitre 3, versets 13 & 14: l’épisode de Moïse devant le buisson qui brûle, tel un puits de pétrole, sans apparemment se consumer. Moïse demande le nom de cet être brûlant et mystérieux. «Je suis celui qui suis» est la réponse, dans la traduction de Louis Segond utilisé par notre auteur. Traduction fautive, comme le souligne la traduction œcuménique de la Bible. Il faut traduire «Je suis qui je serai». C’est un futur, une façon de dire que Dieu se manifeste non pas comme un être immobile comme l’être suprême, qui surplombe de haut l’histoire humaine, mais celui qui se manifeste dans le pli des événements vécus par chacun. Et c’est bien ainsi que l’histoire se prolonge dans la Bible. C’est pourquoi le nom de Dieu qui me semblerait le plus en adéquation avec la sensibilité actuelle serait l’anglicisme Queer, celui qui campe hors des catégories acceptées.

Auteur:

Étienne Perrot sj est un jésuite de la Province d'Europe Occidentale Francophone (EOF) qui a vécu 15 ans à Genève (de 2001 à 2016), au sein de la communauté de Carouge. Il écrit régulièrement sur le site des jésuites de Suisse depuis 2013. Il est en outre membre du conseil de rédaction de la revue culturelle suisse choisir.
Étienne Perrot, né en 1944 dans le Doubs (France). Il a enseigné  l'économie et l'éthique sociale à Paris, et l'éthique des affaires à l'Université de Fribourg 3. Il a écrit plusieurs livres, notamment Esprit du capitalisme, es-tu là ? Derrière les chiffres, discerner l’humain, Bruxelles, Lessius 2020.

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