PapeGe petite lgfdicses © Joanna Lindén-Montes/WCCLe pape était à Genève! Jeudi 21 juin 2018, les fidèles étaient aux anges! Et le Saint Père a une nouvelle fois conquis les cœurs par son sourire bienveillant et ses paroles réconfortantes. Il a aussi déployé tout son charisme d’homme d’État et de leader d’Église lors de ses interventions devant le Conseil Œcuménique des Églises (COE). Retour sur événement avec le provincial des jésuites de Suisse, Christian Rutishauser sj, le supérieur de la Communauté des jésuites de Genève, Bruno Fuglistaller sj, et le scolastique genevois Julien Lambert sj (en encadré).

Avant de célébrer une messe à Palexpo devant près de 38’000 fidèles et curieux, le pape François -est-il bon de le rappeler- était avant tout venu dans la cité de Calvin pour marquer le 70e anniversaire du Conseil Œcuménique des Églises (COE). Dans son homélie du matin, devant les membres de l’Institution et son secrétaire général le pasteur Olav Fykse Tveit, il s’est notamment exclamé: «Après tant d’années d’engagement œcuménique, à l’occasion de ce soixante-dixième anniversaire du Conseil, demandons à l’Esprit de revigorer notre pas. Trop facilement, il s’arrête devant les divergences qui persistent; trop souvent, il est bloqué au départ, miné par le pessimisme. Que les distances ne soient pas des excuses! Il est déjà possible de marcher dès maintenant selon l’Esprit: prier, évangéliser, servir ensemble, c’est possible et cela plaît à Dieu! Marcher ensemble, prier ensemble, travailler ensemble: voilà notre route principale d’aujourd’hui!»

(Lire également les articles sur le sujet sur le site de la revue culturelle jésuite www.choisir.ch et les chroniques de Jean-Blaise Fellay sj d'avant événement)

CRutishauser messePapeGE juin2018 petiteChristian Rutishauser sj © Céline FossatiCélébrer les 70 ans d’une institution, ce n’est pas vraiment dans nos habitudes occidentales plus enclines à marquer les 75 ans. Christian Rutishauser sj, le provincial des jésuites de Suisse note que théologiquement, le chiffre 70 n’est pas anodin : «Le Saint Père a rappelé dans son discours devant le COE que: «Bibliquement, soixante-dix années évoquent une période de temps accompli, signe de bénédiction divine. Mais soixante-dix est aussi un nombre qui fait affleurer à l’esprit deux célèbres passages évangéliques. Dans le premier, le Seigneur nous a commandé de nous pardonner non jusqu’à sept, mais "jusqu’à soixante-dix fois sept fois" (Mt 18,22). Le nombre n’indique certainement pas un terme quantitatif mais ouvre un horizon qualitatif: il ne mesure pas la justice, mais il ouvre tout grand le critère d’une charité démesurée, capable de pardonner sans limites. C’est cette charité qui, après des siècles d’oppositions, nous permet d’être ensemble, comme des frères et des sœurs réconciliés et reconnaissants envers Dieu notre Père.»


Une visite en trois temps
Christian Rutishauser sj observe que la journée comportait trois temps forts bien distincts. L’arrivée du pape sur sol suisse tout d’abord, avec la rencontre du pape avec le président de la Confédération Alain Berset: «Un entretien qui se déclinait sur le plan politique, avec notamment pour thématiques fortes les droits de l’homme et l’engagement pour l’écologie. Le pape s’exprimait en temps que chef d’État, celui, du Vatican. Rien de très concret n’était à attendre de cette rencontre, mais une confirmation des intérêts communs entre nos deux États. C’était néanmoins importante à rappeler en ces temps instables où Donald Trump décide de retirer les États-Unis du Conseil des droits de l’homme et de tant d’autres traités internationaux.»

Le deuxième temps était évidemment celui de sa visite au Conseil Œcuménique des Églises (COE). «Cette présence de François était un geste fort, le témoignage de l’engagement de l’Église catholique pour l’œcuménisme alors que la question s’enlisait depuis quelques années», note Christian Rutishauser sj. «François est venu en pèlerin de l’unité. Ce n’est pas anodin. Opter pour l’œcuménisme, c’est accepter de perdre une partie de sa propre identité pour se vider de ses convictions et être plus accueillant envers l’autre. Le pape en est bien conscient», souligne le provincial de Suisse. «L’Église est en route aux côtés de tous les chrétiens, sur le chemin de l’unité, un chemin à parcourir ensemble. La visite du pape était un signe d’espérance et d’engagement sur ce chemin.»

PhotoByAlbinHillert WCC petiteLors de la prière oecuménique du pape au COE © WCC/AlbinHillert

De l’avis de Christian Rutishauser sj, cette visite aurait gagné en force si elle avait été le théâtre d’une concrétisation, d’une déclaration d’intention commune sur le plan théologique. «J’ai été un peu déçu que les paroles échangées ne débouchent pas sur un projet concret à propos de l’un ou l’autre des détails théologiques sur lesquelles nous discutons en ce moment telle que l’eucharistie. Nous sommes restés sur un niveau d’échange fraternel et de réaffirmation du besoin de cheminer ensemble, sans qu’aucun débat profond n’ait été engagé. Et c’est bien dommage», relève celui qui participe aux discussions vaticanes autour des relations interreligieuses en temps que consulteur de la Commission pour les rapports avec l'hébraïsme du Vatican. Il regrette également que la mise en commun de convictions humanistes profondes -notamment en matière de promotion de le paix- n’ait pas davantage donné lieu à une déclaration officielle commune avec le COE. «Nous travaillons ensemble pour la paix, mais aucune concrétisation n’a été esquissée à Genève, alors que le pape le fait en d’autres occasions.»

La messe en latin, mais pas seulement

MessePapeGadmer petiteMesse papale à Genève © Diocèse LGF/Jean-Claude Gadmer

Troisième et ultime temps, celui de la messe à Palexpo qui clôturait la visite papale en terre suisse. Une messe vécue par certains comme une étrangeté alors que la venue du pape avait été placée sous le signe de l’œcuménisme.
C’était une fête bien sûr pour les catholiques. Mais c’était surtout une messe traditionnelle qui ressemblait à celle que le pape célèbre à Sainte-Marthe. Une messe de vie quotidienne, pas si solennelle ou si festive, une occasion pour tous de prier ensemble. Et cette simplicité a touché Christian Rutishauser sj.

DeRaemypetiteMgr Alain de Raemy © Céline FossatiSi la messe était catholique, l’œcuménisme et le multiculturalisme étaient bien au centre du message papal. Et Mgr Alain de Raemy avait donné le ton quelques heures auparavant en saluant la foule, citant toutes les origines susceptibles d’être présentes à Palexpo. Une intervention très applaudie et bienvenue dans ce pays aux quatre langues nationales, et cette ville cosmopolite de Genève aux 190 nationalités.

«On aurait pu profiter davantage du temps d’attente du public à Palexpo avant la messe -les portes s’ouvrant à 10 heures et la messe débutant à 17h30- pour proposer des moments de réflexions autour de l’œcuménisme avec des interventions filmées ou en direct, et des animations appropriées, ce qui aurait permis de faire une transition douce entre les différentes étapes de la journée papale», relève Bruno Fuglistaller sj qui dit avoir été très ému par l’arrivée du Saint Père dans la halle aménagée pour la messe. «J’ai été pris par l’effet de surprise dès l’arrivée du pape sur sa papamobile. On a tout d’abord entendu des gens crier. Puis, en le voyant, le contraste entre la fragilité, la vulnérabilité de l’homme sur sa papamobile et la force de la ferveur populaire était saisissante», note le supérieur de la Communauté de Genève qui avait commenté en direct, le matin même sur Léman Bleu télévision, l’arrivée du pape à Genève. Son ressenti de la messe elle-même est contrasté. «Je l’ai vécue comme une messe "classique" même s’il y avait une ambiance très émotionnelle qui ne m’est pas familière dans le cadre d’une célébration. Des manifestations de foule -qui relevaient davantage d’une forme d’excitation populaire" et ne venaient pas de la cérémonie en elle-même mais du comportement de certains- m’ont un peu gêné. Mais globalement, j’ai trouvé ce moment émouvant.»

Une rencontre réussie
«La messe de cette fin d’après-midi était un temps pour la Suisse romande, pour l’Église catholique locale. Elle n’avait pas de lien explicite avec la visite de François au COE», note en effet Christian Rutishauser sj. «C’était un parti pris des organisateurs. On aurait évidemment pu prendre celui d’une continuité en proposant une messe et une célébration qui reflètent un peu cet engagement œcuménique, mais cela n’a pas été l’option retenue.»
Reste que tous ont été pris par l’émotion et l'atmosphère fraternelle qui a régné lors de cette grande messe. Et Christian Rutishauser sj de relever la chance pour l’Église locale d’avoir pu célébrer avec le pape. Et c'était aussi important.

Le décor, les chants et autres moments musicaux, les 300 bénévoles, tous ont œuvré pour que la fête soit belle et elle l’a été. L’organisation d’un tel événement en partenariat avec les autorités politiques, le premier du genre depuis des décennies pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, était un vrai challenge. Et tout s’est passé dans le calme et la bonne humeur!

Céline Fossati

Julien Lambert sj, scolastique, jésuite de Genève

Une messe à 360 degrés

Étudiant au Centre Sèvre de Paris, le jésuite genevois Julien Lambert avait fait le déplacement à Genève pour participer à la messe du pape François dans sa ville natale. Une occasion unique qui suscitait toute sa curiosité. Comment a-t-il vécu cet événement rare? Une messe papale, à Genève, célébrée par le premier saint Père jésuite de l’histoire? «Mon ressenti dominant, c’est la joie d’avoir vécu un événement aussi exceptionnel». Le fait que la messe soit célébrée dans la cité de Calvin alors que le jeune jésuite est issu d’une famille pluriconfessionnelle donnait une tonalité supplémentaire à l’événement.

WCC JoannaLindenMontesWCC petite© Joanna Lindén-Montes/WCC«Ceci dit, mon impression est contrastée. Ces énormes événements peuvent dissoner fortement avec les appétits spirituels d'aujourd'hui, de recueillement et de sobriété», note-t-il. «Mais il est intéressant de constater comment une foule se comporte quand elle est réunie pour prier: chacun-e y existe individuellement sans être fondu dans la masse, c'était perceptible encore ici, et c’était beau!»

Son ressenti est également contrasté concernant la signification que pouvait revêtir cette messe dans la population. « Une messe très classique, romaine, avec des parties en latin, dans la ville de Calvin… pour marquer une rencontre œcuménique… cela pouvait sembler étrange », s’interroge-t-il. «En même temps, il est le pape François, avec son charme, sa sincérité et sa profondeur qu’on a retrouvée dans cette messe. Son homélie était belle, simple et très spirituelle, une invitation à la conversion individuelle comme il en fait souvent. Je trouve assez beau de dire par là que l’œcuménisme n’est pas qu’une question de grandes structures et d’accords diplomatiques, mais c’est aussi le fruit des efforts de chacune et chacun pour s’ouvrir à l’essentiel de la vie, à l’autre, à ce qui nous est donné, au respect de la création... et même si le Saint Père a peu mis en avant thématiquement l’œcuménisme, son homélie finissait par là : se pardonner veut aussi dire reconnaître que dans le passé on a pu avoir une vison déformée de l’autre et que se reconsidérer est une condition pour être vraiment unis par l’Esprit Saint.»

De manière plus anecdotique, Julien Lambert sj relève que l’expérience de l'eucharistie, - la communion! - était autant autour de lui que derrière l'autel. «Je me trouvais très en arrière dans le public. Il m’importait alors moins de voir le pape que de communier avec cette foule appartenant à cette Genève que je connais, multiculturelle et plurireligieuse.»

Emporté par la foule
Au milieu de la foule, la beauté esthétique et sensorielle est importante. Et elle était au rendez-vous pour le scolastique, «petit grain de sable au milieu d’une marée humaine». «Vivre ainsi une messe à 360 degrés où tout le monde est acteur de l’événement… c’est ce que l’Église désire explicitement depuis Vatican II, que nous soyons tous acteurs de cette célébration, et pas consommateurs d'un rite dont les ministres seraient les seuls garants.»

Propos recueillis par Céline Fossati

 Ci-dessous, les principaux documents officiels et quelques autres liens:

- Pèlerinage œcuménique du pape François à Genève à l'occasion du 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Églises Rencontre œcuménique du jeudi 21 juin 2018:
pdfPrière œcuménique - Discours du Saint-père

- Pèlerinage œcuménique du pape François à Genève à l'occasion du 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Églises Rencontre œcuménique du jeudi 21 juin 2018:
pdfRencontre œcuménique - Discours du Saint-Père

- Pèlerinage œcuménique du pape François à Genève à l'occasion du 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Églises
Messe du jeudi 21 juin 2018 à Palexpo-Genève
pdfHomélie du Saint-Père

Vers le Conseil Œcuménique des Églises (COE): www.oikoumene.org/fr

Vers le Diocèse de Lausanne, Genève, Fribourghttps://www.diocese-lgf.ch/pape-geneve.html