Le 8 mars prochain, la double votation concernant l’argent liquide (initiative et contre-projet du Conseil fédéral) ne semble guère présenter d’enjeu. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’argent liquide n’est pas menacé en Suisse. À quoi servirait-il d’inscrire dans la Constitution l’obligation de préserver la possibilité de payer en cash –monnaie divisionnaire (pièces et menue monnaie) et billets– alors que cela est déjà garanti par la loi ?
Certes, les soupçonneux chipotent en laissant planer le risque que, sous le terme d’argent liquide, se glisse une forme électronique (genre moneo ou autres monnaies numériques) qui ne présenterait pas la même garantie de liberté individuelle. Car la peur des tenants de l’initiative est bien là. Ce qui va de pair avec le cash, c’est l’anonymat. Et, comme dit le proverbe: «Pour vivre heureux, vivons caché».
En bonne dialectique, les autorités en tirent argument pour faire de la disparition –progressive– du cash un moyen de lutter contre l’argent sale. Ceux qui se méfient de la bureaucratie retournent toutefois l’argument en prétendant que la lutte contre l’argent mafieux n’est que le cache-sexe d’une entreprise autrement plus rentable pour le fisc: traquer les contribuables dans les recoins sombres de leurs revenus ou de leurs patrimoines.
Je ne reprends pas ici les arguments qui se sont étalés dans les médias pour ou contre le maintien du cash. Du côté des partisans de l’initiative s’exprime la crainte d’un système électronique centralisé — pour ne pas dire totalitaire—, qui n’est nullement d’ailleurs à l’abri des hackers ni des bugs ; au point que la Banque centrale européenne, voici quelques mois, a incité les citoyens de l’UE à conserver par devers eux un petit matelas d’argent liquide, au cas où…
Du côté opposé à l’initiative, et favorable au contre-projet du Conseil fédéral, le développement des moyens de paiement électroniques s’inscrit dans une tendance culturelle de longue haleine. Outre leurs aspects pratiques –la peur de la transmission du virus a renforcé le désintérêt pour le cash–, les paiements électroniques s’inscrivent dans une pure logique capitaliste appuyée sur la valeur d’efficience. Dans cette logique capitaliste, les autorités publiques, les banques et l’immense majorité des élus poussent la machine économique vers la disparition de l’argent liquide. Les compagnies de transport ne sont pas en reste. «La BLS, dans le canton de Berne, souhaite renoncer aux paiements en espèces aux distributeurs de billets, ce qui lui permettrait d’économiser environ 400’000 francs par an. De leur côté, les CFF testent déjà des automates sans argent liquide à Fribourg et à Olten (SO).» Les banques, surtout, y gagneraient immédiatement à la suppression totale du cash: plus besoin d’entretenir un système dispendieux de distributeurs de billets. De plus, elles disposeraient ainsi d’un matelas d’argent « gratuit » que leurs gestionnaires pourraient faire fructifier sur les marchés monétaires et financiers.
J’ajoute deux sous dans la musique. Outre mon attention envers les populations mal à l’aise avec le numérique ou dépourvues de tels moyens (je pense notamment aux personnes sans domicile fixe et aux personnes âgée), je constate qu’en Europe, banquiers, hauts fonctionnaires et gouvernement regardent avec gourmandise vers la Suède où le cash a presque totalement disparu. Là-bas, la monnaie fiduciaire en circulation –matérialisée par un papier ou des pièces en métal– représente environ 2 % des transactions ; alors que dans l'Union européenne, ce chiffre oscille entre 10% et 20%, dont 15% en France. Or, c’est de la Suède que nous parvient un avertissement. Le gouverneur de la banque centrale de Suède, la Riksbank, dans une chronique publiée en 2018, pensait qu’il fallait mettre en place de nouvelles règles pour assurer que l’argent liquide continue d’être accepté comme moyen de paiement. Ces arguments ont été entendus. Début 2020, une réglementation suédoise oblige les banques à assurer une distribution d’argent liquide. Pour l’instant, la Suisse n’en est pas encore réduite à cette extrémité.