Mon précédent Coup d’épingle traitait de la ‘performance’ dans le cadre du show-business, performance qui s’affronte toujours au risque du goûts changeant du public. Un Internaute m’a fait remarquer, à juste titre, qu’il est d’autres ‘performances’, moins spectaculaires, mais plus risquées celles-là. Ce sont les performances vers lesquelles chacun est poussé par la société d’aujourd’hui.
Certes, les ‘miracles’ de la médecine peuvent un peu, pendant un temps limité, cacher ce que chacun perçoit pourtant, personnellement ou par proches interposés: la détérioration de la santé mentale. Je ne parle pas seulement du burnout, cette brûlure du cerveau qui interdit une réflexion suivie, et rend douloureuse durant de longues semaines la mise bout à bout d’idées un peu solides. Même en dehors de ces situations extrêmes, domine chez beaucoup une sensation pénible d’épuisement permanent, de tension nerveuse, de stress à la fois fruit et cause d’angoisses. Le malheur veut que le cerveau ‘capitalise’ la tension nerveuse et le stress, parfois jusqu’à l’AVC. Cette capitalisation affaiblit la résistance mentale.
Le Temps du 7 septembre dernier rapportait ainsi le bilan de la santé mentale des Suisses, selon les études annuelles menées par la CSS: “Les chiffres sont préoccupants : 42% des répondants souffrent régulièrement de stress et 70% d’épuisement — un phénomène qui traduit l’incapacité d’un individu à récupérer en cas d’exposition à un stress chronique. D’après la CSS, les plus jeunes et les femmes sont les catégories de population dont la santé mentale est la moins bonne. Les 18-36 ans souffrent plus que les autres, de déprime et d’épuisement. À partir de la trentaine, la santé mentale des femmes est plus dégradée que celle des hommes et au global, c’est l’état mental de celles âgées de 41 à 50 ans qui est le plus mauvais.”
La tentation serait de confier aux seuls médecins psychiatres et aux neurologues le soin de cette maladie. Cependant deux autres considérations me viennent à l’esprit, la première touche notre forme de société, la seconde son corollaire spirituel.
Concernant la forme de notre société, aucun scoop : chacun y est considéré comme “responsable de son destin et coupable de ses échecs”. Les moralistes parleraient d’individualisme, avec son côté positif (la responsabilité personnelle de chacun) et son côté négatif (l’égoïsme, qui attend des autres ce qu’il ne prétend pas leur devoir). Mais force est de constater que ce champ moral – pour ne pas dire ce chant moral – n’a que peu d’effets. Les pasteurs, les instituteurs et les parents s’en rendent compte journellement.
Il convient donc de chercher la cause de cet individualisme ambiant dans la forme de notre société qui a, non pas supprimé, mais au contraire multiplié les instances d’identification. Aujourd’hui comme jadis, chacun trouve son identité dans sa famille, son canton, son métier, son hobby, sa religion, son groupe de copains ou son association humanitaire. Mais la grande différence entre hier et aujourd’hui, c’est que, hier, toutes ces instances convergeaient vers un seul point. Aujourd’hui ces instances divergent tellement que chacun, tel un caméléon sur un tissu écossais, est condamné à changer en permanence de couleur – je veux dire d’identité.
Pire: ne sachant plus, ou ne pouvant plus, s’identifier à une instance extérieure —parce qu’elles sont trop nombreuses— chacun finit par se définir en se comparant à lui-même. D’où le culte d’une performance indéfinie –et donc épuisante– qui garantisse à ses propres yeux sa propre valeur.
D’où l’aphorisme de mon grand-père, qui reflète une dimension spirituelle du problème :
“On ne peut se reposer qu’en se reposant sur autrui.”
Il faut donc faire confiance à autrui, institutions et personnes.
“À vouloir se reposer sur soi-même, concluait mon grand-père, on se fatigue.”