«Qu’est-ce que la vérité ?» Cette question de Pilate (Jn 18,38) m’accompagne depuis que j’ai commencé, le jour de la Toussaint 2020, mon ministère d’aumônier de Champ-Dollon, la prison préventive du canton de Genève. Près des deux tiers des quelque 500 hommes et 40 femmes qui y sont détenus attendent parfois des mois, voire des années, que la «vérité» de leur affaire soit juridiquement «tranchée». L’incertitude douloureuse et l’angoisse qui en découlent constituent une charge (ou un fardeau) énorme, non seulement pour les détenus, mais aussi pour moi en tant qu’aumônier.
Je ne sais généralement rien des détenus lorsqu’ils viennent me voir pour la première fois. Pour moi, ce sont des êtres humains comme les autres, en quête d’une rencontre avec un vis-à-vis qui les accueille et les écoute sans juger ni condamner. Tout ce que j’apprends sur leur situation vient d’eux-mêmes. C’est leur «vérité» qu’ils me confient, et comme aumônier je suis spontanément enclin à les croire et à leur faire confiance. Mais que signifie faire confiance dans un environnement où une règle semble dominer: ne faire confiance à personne, sauf à soi-même?
Or, plusieurs expériences vécues au cours de ces cinq dernières années m’ont montré que l’on ne peut même pas toujours se fier à son propre jugement comme à une évidence. Plus d’une fois, j’ai dû reconnaître que je ne pouvais accorder une confiance sans réserve ni à mon intuition, ni à ma connaissance des personnes. Face à certaines «vérités» très convaincantes, j’ai été, rétrospectivement, «dé-trompé». Il ne s’agit pas toujours de mensonges délibérés. Souvent, ce sont simplement des efforts désespérés de justification de soi, longuement ruminés dans des nuits d’insomnie jusqu’à ce qu’on finisse par y croire soi-même. Ou encore de simples perceptions pathologiques de sa propre réalité. Et enfin, il existe aussi des «vérités» apparemment invraisemblables qui s’avèrent malgré tout vraies.
Un accueil inconditionnel
Heureusement, ce n’est pas à moi, en tant qu’aumônier, de décider si mon interlocuteur dit la vérité ou non. Mais la conscience de me trouver non seulement face à des auteurs de crimes parfois horribles, mais aussi de devoir constamment relativiser leur crédibilité, me met encore plus profondément en contact avec ce qu’est réellement la pastorale en milieu carcéral: l’accueil inconditionnel de l’autre tel qu’il se présente dans l’ici et maintenant.
On me demande souvent comment je peux supporter d’être en face de tels individus : trafiquants de drogue, cambrioleuses, pédophiles ou encore meurtriers. Étonnamment, cela m’est facile, car malgré l’horreur que m’inspirent certains actes, je ressens toujours ce désir de voir et de comprendre la personne humaine derrière l’auteur, ou, comme l’écrivait la juive Etty Hillesum (1914-1943) dans son journal, d’essayer «toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. Enseveli parmi les ruines monstrueuses de ses actes absurdes» (26 mai 1942).
«Dieu n’aime pas le péché, mais il aime le pécheur», aurait dit le pape François. Rendre cette vérité de notre foi perceptible en prison constitue le cœur de notre mission pastorale. Il ne s’agit pas d’abord de la «vérité» des détenus, mais de la vérité de l’amour de Dieu. Celui-ci est inconditionnel, et donc toujours aussi marqué par une forme d’impuissance. En acceptant cette impuissance, nous pouvons croire et espérer que «peut-être nous pourrons aussi contribuer à mettre (Dieu) au jour dans les cœurs martyrisés des autres.» (Etty Hillesum, prière du dimanche matin, 12 juillet 1942).
Cet article a paru dans sa version originale en allemand dans le nouveau numéro du magazine Jesuiten.