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La revue culturelle choisir

La revue culturelle choisir est éditée par les jésuites de Suisse romande depuis 1959. Elle aborde des thèmes contemporains et offre une sélection d’analyses, de réflexions et d’informations rédigées par des spécialistes. La revue est restée fidèle aux intuitions spirituelles de ses fondateurs, désireux de doter la Suisse romande d’un média d’inspiration chrétienne. Axée sur la justice et le souci des pauvres, sur le dialogue avec les autres cultures et religions, choisir est un organe de discernement et non de propagande. Son objectif est de permettre à ses lecteurs de prendre du recul par rapport aux événements et de trouver des points de repère pour se forger une opinion. Choisir fait partie du réseau des revues culturelles jésuites européennes et américaines publiées.
Publiée mensuellement jusqu’en juillet 2016, choisir est aujourd’hui un trimestriel qui propose deux dossiers thématiques par numéro. Son site propose des articles d’informations courts et immédiats, et des commentaires.
Retrouvez ci-dessous la présentation et le sommaire du trimestriel en cours.


 

Iris von Roten, féministe méconnue

par Anna Spillmann, Genève
Juriste

Personnalité méconnue dans le monde francophone, Iris von Roten est pourtant une féministe suisse de la trempe de Simone de Beauvoir. Le film qui retrace sa vie de couple, actuellement projeté dans les salles romandes, aidera peut-être à la faire découvrir. Présentation d'une femme très moderne.

p31Spillmann 38a7eMona Petri, dans le rôle d'Iris von Roten        © Werner Swiss SchweizerC'est en 1947, à l'âge de 30 ans, qu'Iris von Roten, commence à envisager la rédaction d'un livre sur les femmes, avant même la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Le livre s'appellera Frauen im Laufgitter. Offene Worte zur Stellung der Frau (Femmes dans le parc à bébé. Paroles ouvertes sur la condition féminine).
Mois après mois, année après année, Iris rédige ce livre de quelques 6000 pages. La jeune juriste protestante s'intéresse à des sujets aussi divers que l'histoire, la sociologie et l'ethnologie, sans oublier la psychologie qui la passionne. Tout comme Simone de Beauvoir, Iris von Roten est un rat de bibliothèque. Elle se tient au courant des débats de l'époque, lit non seulement des ouvrages de référence, mais également des rapports, que ce soit les messages du Conseil fédéral, de l'OFIAMT (Office fédéral de l'industrie, des arts et métiers et du travail) ou de l'OIT. Pour bien se documenter et parler en connaissance de cause, elle séjourne même à Londres, aux Etats-Unis et à Genève.
Jean-Paul Sartre avait suggéré à Simone de Beauvoir, alors romancière de personnages féminins, d'écrire un livre sur les femmes et de dire directement ce qu'elle pensait d'elles. Peter von Roten, pour sa part, encourageait Iris à poursuivre ses recherches. Dès qu'elle terminait un chapitre, elle le soumettait à son mari, député catholique valaisan, pour qu'il lui fasse part de ses commentaires. Tant Simone qu'Iris établirent des « contrats » avec leur conjoint avant de se mettre en ménage, des accords qui garantissaient les droits et les libertés des deux partenaires, et qui allaient de l'affirmation de la liberté sexuelle, à l'engagement d'une femme de ménage.

Trop moderne
Iris von Roten ne réussira pas à lancer le débat sur la condition féminine, contrairement à Simone de Beauvoir. L'œuvre de la Française sera en grandes lignes bien acceptée par les femmes, tandis que celle de la Baloise les divisera. Le deuxième sexe, qui se présentait comme une approche philosophique, a permis aux intellectuels français de prendre position sur telle ou telle affirmation de Beauvoir et d'écrire à leur tour leurs opinions. Frauen im Laufgitter, par contre, se voulait politique. Iris y dénonce les injustices faites aux femmes et signale les pièges qui sont tendues à celles qui veulent s'en sortir. Pour chaque problème qu'elle dénonce, elle propose sinon une solution radicale, du moins un changement. C'est donc surtout dans le ton que les deux ouvrages diffèrent. Alors que le langage de Simone est universitaire, Iris écrit déjà comme le feront les féministes du nouveau mouvement des années plus tard : elle est ironique et mordante.

Si les uns, hommes ou femmes, reconnaissent la pertinence de ses analyses, surtout au sujet des revendications politiques et économiques, d'autres les jugent inacceptables et la traitent de « culottée ». Elle devient l'objet de satyres, est persiflée au carnaval de Bâle et caricaturée. Elle est même rejetée par les femmes.
Frauen im Laufgitter contient cinq grands chapitres. Dans le premier, l'auteure traite de l'Activité professionnelle féminine dans un monde masculin. Aux deux suivants, elle parle de la sexualité et de la maternité, qu'elle considère comme une Bürde ohne Würde (une charge sans les honneurs). Elle excelle dans le chapitre sur les corvées domestiques, expliquant qu'un homme se marie pour avoir une cuisinière privée, un pressing à domicile, etc. Dans le chapitre sur les droits politiques, intitulé Un peuple de frères sans sœurs, la juriste fustige ceux qui s'opposent aux droits des femmes. Selon elle, l'inégalité politique cimente toutes les prérogatives des hommes. Iris utilise l'argument des opposants au droit de vote des femmes qui disent que son introduction aurait des conséquences incalculables. Vous avez raison, chers Messieurs, dit-elle, au fur et à mesure que l'égalité formelle deviendra réelle dans notre quotidien, l'égalité politique transformera non seulement la situation des femmes mais les mentalités de tout le monde !

Mais l'intellectuelle n'est pas tendre non plus avec les femmes. Elle parle des opprimées qui pérennisent la domination de ceux qui les oppriment en recherchant des solutions individuelles et qui, au lieu de se révolter, adoptent et intériorisent des idéologies imposées par le patriarcat. Elles sont, par exemple, heureuses de mettre au monde des garçons, des futurs êtres puissants.

Jusque dans son langage, Iris von Roten est de fait très moderne. Elle parle « des femmes et des hommes », « des sœurs et frères », elle soigne son style en créant des mots nouveaux, souvent inspirés de l'actualité politique, elle ne rechigne pas à utiliser des expressions dialectales, ce qui explique, en partie, pourquoi ses écrits sont méconnus en Romandie. Alors, comment mieux faire connaître la féministe par les francophones ? Vouloir traduire Frauen im Laufgitter serait un exercice périlleux. Il est à espérer que des chercheuses des « études genre » se pencheront davantage sur cette œuvre.

A. Sp.


Le film Verliebte Feinde (amours ennemis) de Werner Schweizer (2012) raconte l'histoire du couple Iris et Peter von Roten, interprétés par Mona Petri et Fabian Krüger. Il a été présenté en avant-première en Suisse romande le 18 février 2014, par la Cinémathèque Suisse (Capitole, Lausanne), en collaboration avec le Bureau de l'égalité du canton de Vaud.

LucienneBittarRevue culturelle
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