220px-Pierre Favre 1506-1546  6e3b7par Pierre Emonet sj, Carouge (GE), article paru in choisir de avril 2006.

 

 

Pierre Favre, un destin européen

Il y a 500 ans naissait Pierre Favre, compagnon de la première heure d'Ignace de Loyola. Petit berger savoyard, étudiant à Paris, premier prêtre jésuite, missionnaire itinérant, conseiller de prélats et de grands des cours européennes, il connut un destin exceptionnel. Homme bon, fidèle et courageux, il croyait aux vertus du cœur plus qu'à celles de la pensée théorique. Sa vie fut traversée de séparations mais il ne cessa de rechercher ce qui unit les hommes.

En octobre 1529, Ignace de Loyola - 38 ans - entrait au collège de Ste-Barbe à Paris pour y poursuivre ses études. Il avait choisi de suivre les cours de Juan de la Peña, un théologien de qualité, qui lui proposa de partager la chambrée de deux autres de ses étudiants, bien plus jeunes que lui mais plus avancés dans leurs études, Pierre Favre, un savoyard plutôt silencieux avec quelque tendance à la dé­pression et aux scrupules, et François Xavier, un Navarrais joyeux, dynamique et décidé. Les deux avaient 25 ans.
Maître Peña comptait sur Favre pour ai­der Ignace dans ses études. Entre le jeune tuteur et le vieil étudiant, le courant passa tout de suite. Si Ignace avait trouvé un répétiteur doué et patient, Favre avait découvert un conseiller à qui il pouvait confier ses difficultés spirituelles. « Que soit à jamais bénie cette rencontre, ménagée par la souveraine Providence pour mon bien et pour mon salut : car après qu'elle eût elle-même disposé que j'instruisais ce saint homme, il s'ensuivit pour moi des relations d'abord superficielles, puis intimes avec lui, et ensuite une vie en commun où nous avions, à deux, la même chambrée, la même table et la même bourse. Il finit par être mon maître en matière spirituelle, me donnant règle et méthode pour m'élever à la connaissance de la volonté divine ; nous en vîmes à ne plus faire qu'un de désirs et de volonté, dans la ferme résolution de choisir la vie que nous menons aujourd'hui, nous tous, membres présents ou futurs de cette Compagnie dont je ne suis pas digne. » Avec Xavier, ils formèrent le premier noyau de la Compagnie de Jésus.
D'après ses contemporains, Favre était « de fort belle stature, le visage vénérable, franc, dévot, la chevelure blonde, doux, merveilleusement gracieux, il était beau, attrayant et très bon. Pieux mais pas bondieusard, de caractère ouvert. »

Des pâturages...
Né le 13 avril 1506 au Villaret, un hameau de la paroisse de Saint-Jean-de-Sixt, proche du Grand-Bornand, Pierre garde les brebis de la famille jusqu'à l'âge de dix ans. Mais faire le berger ne lui suffit pas ; à force de larmes, il obtient de ses parents d'aller à l'école du prêtre Crozet, à Thônes, où il apprend à lire, à écrire et quelques rudiments de latin. Bon élève, il poursuit ses études à La Roche, sous la direction du révérend Velliard, un saint homme qui enseigne à ses élèves le latin et des éléments de théologie, qui les encourage à la pureté et à la crainte de Dieu, tout en les introduisant à la lecture des poètes anciens et des Evangiles.
En automne 1525, sur les conseils d'un cousin chartreux, il part pour Paris et s'inscrit au collège Ste-Barbe. Licencié cinq ans plus tard, il fait les Exercices sous la direction d'Ignace, en 1534, et se décide pour le sacerdoce, après bien des hésitations. Ordonné le 30 mai 1534, il est le premier jésuite prêtre ; c'est lui qui célèbre l'eucharistie pour ses compagnons et qui reçoit leurs vœux dans la petite église de Montmartre, le 15 août de la même année.
Dans le groupe des premiers jésuites, Pierre s'impose par sa vertu et son caractère aimable. Son tempérament réfléchi, sa profonde piété et son émotivité attirent et rassurent. Ignace le désignera comme responsable du groupe en son absence.

...aux cours des rois
Leur projet de voyage à Jérusalem ayant échoué, Favre et ses compagnons se mettent à la disposition du pape. Ainsi commence une vie de missionnaire itinérant qui va le conduire à travers l'Europe, sur tous les points chauds où se joue l'avenir de l'Eglise.
C'est d'abord Parme, où de juin 1539 à octobre 1540, il prêche et donne les Exercices avec un tel succès qu'il suscite des vocations pour la Compagnie. Nommé par le pape conseiller du Dr Ortiz, le légat de Charles Quint aux Diètes impériales et aux colloques avec les luthériens, il part pour l'Allemagne en octobre 1540. Première rencontre avec ce pays qu'il va aimer plus que tout autre. En novembre 1541, toujours avec Ortiz, il se met en route pour l'Espagne, mais il revient en Allemagne l'année suivante comme conseiller du cardinal Morone, le légat pontifical à la Diète de Spire.
A Mayence, à Cologne, à Bonn, il prêche, donne les Exercices et fait des conférences, toujours avec le même succès, jusqu'au jour où Ignace et le pape Paul III l'envoient à la cour du Portugal en qualité de délégué pontifical. Retenu à Louvain par la maladie, il repasse par Cologne où il profite de fonder une communauté de jésuites, avant d'embarquer à Anvers à destination de Lisbonne. Il n'y restera que six mois, jusqu'à son départ pour la cour d'Espagne où on le demande. Un an plus tard, Ignace le rappelle à Rome pour le dépêcher au concile de Trente comme théologien du pape. Il meurt d'épuisement deux semaines après son arrivée. Il n'avait que 40 ans.
Conseiller de cardinaux, de légats pontificaux, d'ambassadeurs de l'empereur ou des rois, le sympathique et timide petit berger savoyard est devenu l'homme de confiance des principaux protagonistes du grand débat qui met alors l'Europe en effervescence et divise l'Eglise. Sa modestie, ses dons de sympathie, sa solide formation et ses capacités de discernement spirituel exercent une véritable séduction.
Dans la mesure où ses missions officielles lui laissent une certaine marge de manœuvre, il prêche, donne les Exercices et établit la Compagnie. Ses forces physiques ne faisant pas de lui un orateur né, il préfère aux grands sermons les entretiens personnels, l'accompagnement spirituel et l'enseignement des saintes Ecritures, ce qui ne l'empêche pas de fonder un refuge pour pèlerins et une maison d'accueil pour les malades pauvres à Mayence.

Une vie de séparations
Toujours partir, toujours recommencer, cette vie d'itinérant lui coûte d'autant plus que sa santé est fragile et que des épisodes de maladie l'immobilisent, parfois plusieurs mois. A peine prend-il racine quelque part et commence-t-il à faire du bien, qu'on l'envoie ailleurs, en des voyages qui ne sont pas de tout repos. « Sur cette route longue et périlleuse [d'Espagne en Allemagne]... il [Dieu] nous garda de tous les maux de ce temps : des brigands en Catalogne, des prisons en France, des soldats à notre entrée en Suisse au sortir de la Savoie, des hérétiques en Allemagne, des maladies aussi, alors que certains d'entre nous étaient si faibles. »
S'il se plaint parfois, il reste cependant le jésuite disponible dont la vocation est de parcourir le monde : « Pour rien au monde je ne voudrais ne pas avoir quitté Rome pour Parme, ni Parme pour l'Allemagne » et il se déclare prêt à quitter Cologne pour le Portugal. Plutôt que de rester à la cour de Madrid, il préférerait s'en aller partout dans le monde préparer les chemins de la Compagnie : « Ce serait pour ma part une joie de ne jamais m'arrêter en aucun lieu, mais d'être toute ma vie un pèlerin d'un lieu à l'autre dans le monde. »
Au changement de pays, s'ajoute celui de la langue et de la culture. Favre maîtrise le français, le latin et l'espagnol et se débrouille bien en italien, mais il ne parle ni l'allemand ni le flamand. Il prêche alors en latin à ceux qui entendent cette langue ; pour les autres, il recourt aux services d'un interprète.
Grâce à ses dons de sympathie, Pierre s'adapte facilement et se fait vite des amis : autant d'arrachements lorsqu'il faut reprendre la route. Les séparations exigées par la mission lui pèsent ; il souffre en particulier de l'éloignement de ses compagnons et ce cœur si tendre devient facilement nostalgique. Dans ses lettres à Rome, il insiste pour qu'on lui écrive régulièrement, qu'on ne le laisse pas sans nouvelles : « Si nous ne nous reverrons pas en ce monde, que le Seigneur nous fasse la grâce de pouvoir nous réjouir dans l'autre de ces séparations, acceptées uniquement pour le Christ, comme aussi le fait d'être réunis » (16 avril 1540).
De tous les pays qu'il a visités, l'Allemagne a sa préférence : « Je ressens très souvent de grands élans d'amour et de charité envers cette nation, et de grands espoirs de pouvoir y produire beaucoup de fruits avec le temps, par notre manière de procéder. » Inquiet, il parle du « tourment qui ne me quitte pas depuis mes premiers contacts avec l'Allemagne : la crainte de sa totale défection ». Aussi, au moment de quitter le pays, il insiste auprès d'Ignace pour qu'on y en­voie des jésuites.

Rêve d'unité
Sa connaissance de l'Allemagne et de l'Espagne lui font toucher du doigt la gra­vité du schisme qui divise l'Eglise. A Worms et à Ratisbonne, il se retrouve au cœur du débat. De caractère plutôt irénique, il se sent plus proche des théologiens conciliants que des défenseurs intransigeants de l'orthodoxie catholique, sans pour autant approuver les compromis de certains. Il souhaite parler avec Melanchthon et Bucer, mais se tient en retrait des discussions aussi longtemps qu'il n'y est pas invité. « Je n'ai pas parlé ni même conversé avec Melanchthon, ni avec aucun autre luthérien. De nombreux docteurs souhaitaient que je m'entretienne avec Melanchthon, sous prétexte que j'étais plus libre que d'autres qui doivent tenir compte de nombreux points dont dépendent les affaires. Pour ma part, je ressens dans mon cœur de grands et saints désirs de le faire, mais jusqu'ici je n'ai pas voulu agir contre l'avis de ceux qui conduisent cette affaire. »
A ses compagnons de Rome, il recommande d'étudier la Confession d'Augsbourg et l'apologie de Melanchthon pour pouvoir discuter en connaissance de cause, et à Lainez, qui sollicite des conseils pour traiter avec les hérétiques, il écrit : « Celui qui veut faire du bien aux hérétiques doit veiller à avoir pour eux une grande charité et à les aimer en vérité, rejetant de son esprit toutes les considérations qui ont pour effet que l'on se refroidit dans l'estime que l'on a d'eux. Il faut les traiter de manière à ce qu'ils nous aiment et qu'ils nous estiment ; pour cela il faut aborder avec eux les points qui nous sont communs et se garder de toute dispute qui pourrait donner l'impression que l'on méprise l'autre parti et mettre l'accent plus sur ce qui unit que sur ce qui divise... Il faut commencer par les points qui touchent le cœur avant de parler de ceux qui concernent la rectitude de la foi. »
Les débats théologiques le laissent sceptique. Plus que dans les livres que composent les docteurs allemands, le remède est dans la réforme des mœurs. Il s'agit de revenir à la conduite des premiers chrétiens et des saints Pères.

Un esprit ouvert
Par tempérament et par formation, Favre fut un esprit universel. Les Exercices lui apprirent à regarder le monde à partir de Dieu et il avait coutume d'approcher les pays et les cités à partir de leurs anges protecteurs et des saints locaux ou nationaux. Il pria régulièrement pour les sept villes emblématiques de l'époque, Wittemberg, Moscou, Genève, Constantinople, Antioche, Jérusalem et Alexandrie.
Cette largeur de vue nourrit en lui une étonnante liberté spirituelle. Jointe à un naturel doux et bienveillant, elle le préserva de toute étroitesse idéologique, ce qui n'allait pas de soi dans le climat passionné de l'époque. Capable d'aborder les gens sans considérer leurs défauts, il se disait choqué par la façon dont on jugeait les hérétiques. Plein de compassion, il priait pour les personnalités les plus controversées, « le Souverain Pontife, l'Empereur, le Roi de France, le Roi d'Angleterre, Luther, le Grand Turc, Bucer et Philippe Melanchthon ».
Dans son Mémorial des désirs et des bonnes pensées, une sorte de journal spirituel, il a consigné ses joies et ses peines, sa confiance en Dieu et ses angoisses, ses tentations et ses luttes, ses rencontres et les événements historiques auxquels il était mêlé. C'est en prêtant attention aux divers esprits qui l'agitaient intérieurement qu'il découvrit, pas à pas, le chemin par lequel le Seigneur voulait le conduire.
Parce qu'il attachait plus d'importance aux sentiments qu'aux théories, il était capable d'écouter et de dialoguer avec tous. Une note de l'époque où il donnait les Exercices à Pierre Canisius dit bien le secret de cette vie si féconde et ouverte : ce ne sont pas les idées et les théories qui permettent d'avancer mais l'esprit même, qui se manifeste à travers les sentiments qui nous agitent. Tel fut le secret du rayonnement de cet homme si humble et pourtant si influent à une époque décisive pour l'Europe.

P. E.
in choisir - avril 2006