Par Paul Oberholzer sj

Pie VII 55174Lorsque le Pape Pie VII - par la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum du 7 août 1814 - ressuscita la Compagnie de Jésus, il y avait déjà environ 600 Jésuites, répartis entre la Russie, le Royaume des Deux-Siciles (Sicile et Naples), les Etats-Unis d'Amérique, l'Angleterre et la France. Dans ces conditions, il est pertinent de se demander à quel moment exactement la Compagnie de Jésus fut effectivement restaurée et quelle signification revêt l'acte de Pie VII pour l'identité des Jésuites...


La suppression de la Compagnie par Clément XIV le 21 juillet 1773 survint suite aux pressions exercées par les Cours catholiques d'Europe, en premier lieu celle d'Espagne, et ne fut en réalité jamais voulue par le Pape. Ce qui est arrivé fut possible parce que, à l'époque, dans un monde non encore sécularisé, les pouvoirs temporel et spirituel étaient très étroitement entrelacés. Ainsi, à côté de la prétention du Pape à diriger l'Eglise catholique dans le monde entier coexistait la prétention des princes à contrôler les éléments déterminants de leur pouvoir au sein de la société, parmi lesquelles figuraient à l'époque les questions ecclésiastiques.

La Compagnie ne pouvait espérer survivre que là où un souverain interdirait aux évêques d'effectuer la lecture de l'acte de suppression. Or, c'est précisément ce que fit Catherine II de Russie, pourtant de confession orthodoxe. Elle avait hérité d'un Empire considéré comme arriéré mais elle avait décidé de lui donner un nouveau souffle en suivant une conception absolutiste personnelle du pouvoir fondée sur les Lumières et en s'employant à intégrer dans cet Empire la minorité catholique, tout en maintenant celle-ci dans une situation de plus grande indépendance possible vis-à-vis du Saint-Siège. Cette politique revêtit une pertinence plus grande encore lorsqu'en 1772 une partie du territoire oriental polonais avec ses 800 000 catholiques et ses 201 Jésuites passa sous domination russe. En1773, suite à ce changement de régime, cette région se trouvait dans une situation de rupture. Les évêques titulaires résidaient à l'extérieur de ces territoires et ils savaient qu'ils devaient s'attendre à ce que les parties de leurs diocèses situées en Biélorussie soient bientôt considérés comme définitivement perdues. Par conséquent, ils indiquèrent aux Jésuites dans cette région d'attendre avant de se soumettre au Bref de suppression, tout en étant persuadés que le futur nouvel évêque de ces territoires le promulguerait et le mettrait en œuvre une fois installé. Face à cette situation, le Provincial des Jésuites qui résidait à Varsovie nomma pour sa part le Recteur du Collège de Połock, Stanisław Czerniewicz, Vice-Provincial pour la Biélorussie. Dans le document de nomination, on ne trouve toutefois aucune trace d'un quelconque sentiment permettant de penser que la Compagnie pourrait bientôt disparaître. Au contraire, il y est question de l'expansion de l'Eglise catholique et de la Compagnie de Jésus.

En réalité, divers acteurs ont rendu possible la survie de la Compagnie de Jésus en Biélorussie dans les années qui ont suivi 1773. Tout d'abord, ce sont quelques Jésuites qui ont décidé de poursuivre leur vie régulière selon les Constitutions de leur Ordre. Ils étaient convaincus d'accomplir la véritable volonté du Pape en agissant ainsi plutôt qu'en acceptant de se dissoudre, tout en espérant des jours meilleurs. La Tsarine Catherine voyait de son côté dans les Jésuites de fidèles sujets et de bons éducateurs. En les protégeant, elle manifestait aussi sa souveraineté et son indépendance vis-à-vis des autres monarques et en particulier vis-à-vis du Pape. La lecture de tout décret pontifical, pas seulement du Bref de suppression, fut ainsi strictement interdite dans l'ensemble de son Empire.

Un autre personnage important dans cette histoire est Stanisław Siestrzencewicz, un converti issu d'une famille noble lithuanienne qui se fit nommer évêque de l'Empire à la demande de Catherine. Il lui incomba la charge d'obtenir la reconnaissance officielle du Pape pour le diocèse de Mohylew que Catherine créa dans ses nouveaux territoires et qui devint plus tard archidiocèse. La lecture du Bref de suppression de la Compagnie était en théorie liée à une telle reconnaissance officielle. Mais Siestrzencewicz savait trop bien que s'il faisait cela, il serait relevé de ses fonctions par Catherine. Il restait donc à l'ambitieux clerc de trouver la manière la plus adéquate de louvoyer entre les prescriptions du nonce apostolique, d'une part, et les ordres de Catherine, d'autre part, en vue de promouvoir sa propre carrière.

Le nonce de Varsovie, représentant officiel du Saint-Siège, veillait quant à lui à la mise en place d'une nouvelle organisation ecclésiale en Biélorussie, mais devait agir avec finesse s'il ne voulait pas la mettre en péril en faisant appel de manière trop intempestive aux prérogatives papales. Il devait donc exhorter sans relâche Siestrzencewicz afin que celui-ci donne lecture du Bref de suppression de la Compagnie de Jésus dans ce nouveau diocèse, tout en sachant pourtant que Siestrzencewicz avait les mains liées. Le nonce souhaitait-il vraiment la fin des Jésuites en Biélorussie, ou bien agissait-il seulement pour donner le change aux Bourbons ? Aujourd'hui encore, on estime qu'il était en secret favorable aux Jésuites.

Au final, le Pape aurait pu ordonner aux Jésuites de se soumettre au Bref tout simplement. Toutefois, ni Clément XIV, ni Pie VI ne l'ont jamais fait. Pour des raisons politiques évidentes, ils ne pouvaient pas s'exprimer ouvertement en faveur d'une reconnaissance officielle de l'Ordre. Mais de manière significative, le Pape, tout comme la Secrétairerie d'Etat, ont toujours évité de prendre directement contact avec les Jésuites de Biélorussie. Ce fut toujours la tâche de Siestrzencewicz en qualité d'intermédiaire. Lors- que celui-ci, vexé, proposa sa démission au nonce, ce dernier la refusa purement et simplement.

Les Jésuites de Biélorussie firent en sorte que le Pape reste en permanence informé de leur existence et de leurs activités. Le silence délibéré du Pape en 1775 et sa reconnaissance orale, quoique confidentielle, furent reçus par les Jésuites comme un signe clair de sa sympathie. Ce petit jeu mutuel permet de conclure que les Jésuites et le Saint-Siège poursuivaient une double stratégie : veiller à ne pas porter atteinte au Bref de suppression dans sa portée juridique tout en recherchant en même temps des moyens dérobés pour assurer le main- tien légal de la Compagnie de Jésus.

Dès l'automne 1773,Czerniewicz pria Catherine de lui accorder l'autorisation de se soumettre au Bref de suppression de la Compagnie, afin de se conformer à la volonté du Pape. Au même moment toutefois, il améliorait la situation économique incertaine du collège de Połock par ses réformes et s'entretenait avec le gouverneur de Biélorussie en vue d'assurer la pérennité de la communauté jésuite restante. Il savait pertinemment que Catherine ferait la sourde oreille à sa demande. En même temps, en donnant les gages d'une obéissance plus que diligente au Saint-Siège, il s'assurait que le sujet ne reviendrait pas de sitôt au programme, tout en évitant de passer pour récalcitrant vis-à-vis des directives papales. La conséquence de ces manœuvres fut sa nomination comme Provincial par l'évêque Siestrzencewicz, sur ordre impérial bien entendu.

Dès1774, les Jésuites étaient conscients qu'il leur manquait un noviciat. Sa fondation fut le résultat d'un double jeu ambigu. Ainsi, début 1778, Siestrzencewicz proposa au nonce de lui conférer pour trois ans la juridiction sur l'ensemble de l'Ordre en Biélorussie, afin de pouvoir agir contre la Compagnie de Jésus de manière plus efficace qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors. Pie VI se montra tout d'abord mécontent de cette demande, mais il accorda pourtant ce privilège en août 1778. Puis en juillet 1779, Siestrzencewicz donna l'autorisation d'ouvrir un noviciat. Le nonce réagit avec colère, et la Secrétariat d'état justifia la décision auprès des cours des Bourbons en indiquant que Siestrzencewicz s'était rendu coupable d'une arrogance inouïe en interprétant unilatéralement les pleins pouvoirs qui lui avaient été accordés, se fermant par le fait même l'accès au Cardinalat. En réalité deux parties favorables aux Jésuites ont mutuellement joué un rôle ici : d'une part, Czerniewicz et Catherine II, d'autre part, le Saint- Siège. Lorsqu'ensuite, en 1782, les Jésuites convoquèrent une Congrégation Générale extraordinaire, ils élurent Czerniewicz comme Vicaire Général ainsi que trois Assistants, ils établirent un Admoniteur et un Provincial, ils réclamèrent à nouveau dans une lettre envoyée à l'évêque le droit d'élire librement leur supérieur. L'Ordre retrouvait ainsi, dans ses structures, les Règles en vigueur avant 1773. Or, établir l'Ordre dans toute sa structure administrative à cette époque-là n'était nullement nécessaire : il n'y avait en effet que 172 membres, ce qui correspond à la taille d'une petite Province. Le message était toutefois clair : l'objectif était le rétablissement de la Compagnie dans toute l'Eglise, et cela neuf ans seulement après la suppression décidée par le Pape. Par la suite, nombre d'ex-Jésuites de toute l'Europe se rendirent en Russie afin d'y réintégrer l'Ordre. Beaucoup d'autres restèrent dans leur pays et renouvelèrent leurs vœux en privé. Si la Compagnie venait à être rétablie ils seraient alors, par le fait même, à nouveau membres.

En1792-1793, le Duc de Parme autorisa les ex-Jésuites à reprendre leur vie communautaire et se mit en rapport avec la Russie. De là arrivèrent en 1794 trois Jésuites qui fondèrent aussitôt un noviciat. Le Pape ne se risqua à aucune approbation, mais décida de se comporter comme s'il n'était informé de rien. En1797, pour la première fois depuis treize ans, un nonce se rendit à nouveau en territoire russe. Il logea dans un collège jésuite, dîna avec la communauté et fut entendu en confession par un Jésuite. Il n'était guère possible de donner un signal plus explicite : le Saint-Siège voyait l'existence des Jésuites d'un œil favorable et rendait hommage à leur ministère pastoral et sacramentel.

Pie VII reconnut l'existence de la Compagnie de Jésus à l'intérieur des frontières de la Russie le 7 mars 1801, un an après son élection. S'établit alors à partir de cette date un flot de jeunes recrues vers la Biélorussie en vue d'y rejoindre la Compagnie. Dès lors, quand exactement la Compagnie de Jésus fut-elle restaurée ? Certainement pas seulement en 1814. Des pas déterminants furent accomplis déjà plusieurs années auparavant.

Toutefois, l'approbation officielle du Pape en 1814 fut constitutive de l'identité jésuite pour trois raisons. Dès 1773, les Jésuites restés en Biélorussie ont eu à cœur de maintenir la Compagnie de Jésus comme un corps. Mais un groupe qui s'étend et se réfère à Ignace de Loyola ne suffit pas pour constituer la Compagnie de Jésus. C'est pourquoi les Jésuites ne se considéraient pas comme arrivés au but, même avec la Congrégation Générale extraordinaire de 1782. Car pour une restauration pleine et entière de la Compagnie, l'approbation du Pape était nécessaire, exactement comme la Bulle Regimini Militantis Ecclesiae de Paul III en 1540 est considérée comme la date de naissance de l'Ordre. Pourtant cela ne suffisait pas encore, puisqu'une telle reconnaissance avait été obtenue en 1801. Il manquait encore le caractère universel de cette reconnaissance. C'est pourquoi la Compagnie de Jésus est considérée comme pleinement rétablie seulement à partir du moment où le Pape en tant que Vicaire du Christ donna aux Jésuites leur mission d'aller annoncer la Bonne Nouvelle jusqu'aux li- mites du monde. C'était le 7 août 1814.

Traduction H. P. Guillot sj

Cet article est paru dans l'Annuaire des Jésuites 2014