société

  • Le social et le climat

    Vivable, viable, soutenable,… l’économie, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, n’est pas durable. Nous sommes loin de «l’âge d’abondance» que l’anthropologue Marshall Sahlins analysait dans les années septante comme étant… l’âge de pierre. Il est vrai que personne aujourd’hui n’a envie de retourner à l’âge de pierre, qui sans doute fut écologiquement et économiquement durable, mais socialement et politiquement infecte, sans parler de l’état de santé de ses habitants dont l’espérance de vie n’excédait pas trente ans. Reste que la conciliation de l’économique et de l’écologique, promise solennellement en 1992 lors du premier Sommet de la terre à Rio, n’en finit pas d’être repoussée à demain.

  • Le travail comme terrain d’application du discernement

    ColloqueTravailPerrot 6eba4Le samedi 12 novembre prochain à 14h, le Père Etienne Perrot sj donnera une conférence à Genève (30, rue de Candolle) dans le cadre des Rencontres de l’Espace Culturel François de Sales qui aura pour thème: «Le travail : un nouvel esclavage?». A cette occasion, il conjuguera deux approches: le travail comme terrain d’application du discernement et le discernement comme travail sur soi-même.

  • Le travail et l'info en chantier

    Couv choisir 691

    choisir n°691
    avril-juin 2019

  • Les couleurs du bonheur

    Couv choisir692Bonheuret Couleurs

    Ce numéro aurait pu s’intituler "la couleur du bonheur" si couleurs et bonheur n’étaient pas affaires de perceptions, personnelles et collectives, neurobiologiques et culturelles. C’est ce qu’indique cette édition d’été, dont la conception a été lancée avant la pandémie de la Covid-19.

    Écouter la voix du bonheur

    De celle-ci, la plupart des confinés ont retenu un fait d’importance, note dans l’éditorial P. Emonet sj: «Le chemin du bonheur passe par le prochain. (…) Parce que l’homme est viscéralement un être social, seule la présence de l’Autre apaise sa nostalgie congénitale.» Ce que le témoignage de vie et de partage laissé par Sœur Emmanuelle (L. Bittar) ne dément pas ; ni le bouleversant récit de l’aumônier R. Wicht, accompagnant dans ses derniers instants Monsieur P., un homme âgé quittant le monde le cœur serein et reconnaissant. Cette attente intime de bonheur, nous l’apaisons dans ces rares moments «où je ne sais quoi vient à nous et nous emporte en élargissant et en élargissant encore l’espace devant nous», dit l’essayiste Y. Mudry, pour qui le poète est le meilleur des guides dans cette recherche. Alors, le bonheur ne serait qu’affaire de perception, d’ouverture à l’autre et au monde? Il serait entre nos mains? L’équation n’est pas si simple, vient rappeler le jésuite J. Trublet à la lecture de la Bible: le bonheur dépend aussi de Dieu, qui nous en a fait la promesse … mais tarde à l’accomplir ! Pour mieux laisser l’homme gagner en sagesse à l’échelle des épreuves? La leçon serait rude si la Bible ne nous ramenait pas à la douceur de toute intimité voulue avec Dieu… Ce paradoxe d’un bonheur auquel chacun aspire, mais qui nous échappe le plus souvent, interpelle toutes les philosophies et religions. Deux exemples dans cette édition, avec M. Porret qui plonge dans la littérature utopiste des temps des Lumières, et J. Scheuer sj, qui initie les lecteurs aux textes fondateurs de l’hindouisme, les Védas puis les Upanishad, ouvrant un autre chemin d’accès à la plénitude. Une chose reste certaine, le bonheur n’est pas affaire de biens matériels (E. Perrot) ni simple affaire de récompense, comme le montre l’interview par C. Fossati du neurobiologiste S. Bouret, se basant sur la recherche animale.

    Le langage des couleurs

    Les animaux sont aussi de la fête dans notre deuxième dossier. L’exubérance en matière de couleur dans le monde animal n’est pas qu’affaire de beauté, mais a sa nécessité montre C. Laubut. Il en va de même pour les humains, explique J. G. Causse dans son interview (L. Bittar). Si les couleurs sont affaires de perceptions cérébrales, chacune d’entre elle a son utilité et agit sur nous tant pour des raisons physiologiques que de projections culturelles. Des représentations pleinement exploitées tout au long de l’histoire par l’industrie alimentaires (A. Chevillot). Partant aussi des valeurs, l’historienne N. Boulouch relate le passage de la photographie en noir et blanc à la photographie couleur et les querelles relevant de ces deux expressions artistiques. Enfin, l’été étant un temps propice aux ballades, pourquoi ne pas prendre la route pour se plonger dans ces «images vivantes» que sont les vitraux de la Collégiale de Romont et de la Rose de la cathédrale de Lausanne, à la suite de l’historien de l’art Stefan Trümpler? Et découvrir toute la dextérité des artistes verriers du Moyen Âge et la «quatrième dimension de leurs œuvres d’art» que les outils informatiques modernes permettent d’explorer.
    À ne pas manquer aussi, le reportage coloré (dans tous les sens du terme) du photographe suisse D. Ruef, réalisé au Biafra à l’occasion des 50 ans de la fin de la guerre civile au Nigéria. Une plongée dans un monde où le religieux teint tout le quotidien de la population.
    Bonne lecture!

    Lucienne Bittar
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    SOMMAIRE
    n° 696, juillet-août-septembre 2020

    Éditorial
    Le bonheur à l’école du virus 
    par Pierre Emonet sj

    BONHEUR
    Spiritualité
    Le ciel sur la terre: là où ça chante 
    par Yvan Mudry
    Bible
    Une promesse paradoxale
    par Jacques Trublet sj
    Philosophie
    Coûteux phantasme
    par Étienne Perrot sj

    Témoignage
    Le champagne de Sr Emmanuelle 
    par Lucienne Bittar
    Témoignage
    Partir les mains pleines
    par  Rachel Wicht
    Religions
    Désirs, fatalité, liberté, un éclairage hindou
    par Jacques Scheuer sj
    Lettres
    Utopie des Lumières
    par Michel Porret
    Sciences
    Le goût de l’effort et de la récompense
    par Céline Fossati

    COULEURS

    Sciences
    Les animaux nous en mettent plein la vue
    par Chloé Laubu
    Histoire
    Manger avec les yeux peut être trompeur
    par Annick Chevillot
    Société
    Des illusions aux effets réels
    entretien avec le designer Jean-Gabriel Causse
    par Lucienne Bittar
    Arts
    À la Collégiale de Romont
    chaque heure est différente
    par Stefan Trümpler
    Photographie
    Une histoire de valeurs
    par Nathalie Boulouch

    CULTURE

    Reportage
    Au nom de Dieu: le Biafra aujourd’hui
    par Didier Ruef
    Lettres
    Pipou (inédit)
    par Bernard Utz

    LIVRES OUVERTS



  • Les ordres catholiques pour exemple

    Peut-on établir des liens entre pratiques de gouvernance et pérennité des organisations? se demande le professeur des Universités Peter Wirtz, vice-président du centre de recherche Magellan (Université Jean Moulin Lyon 3). Pour tenter de répondre, trois ordres #catholiques vieux de plusieurs siècles, qui sont parmi les plus anciennes organisations encore existantes, ont été étudiés: bénédictin, dominicain et jésuite. «Ces derniers offrent une occasion unique de tester des hypothèses sur la capacité des systèmes de gouvernance à influencer la survie à long terme», note-t-il dans un article paru dans "The Conversation".

  • Les pièges de l’«autodétermination»

    Droits humainsÉtienne Perrot sj - L’initiative populaire relative à l’autodétermination, proposée par l’UDC, sera soumise à votation le 25 novembre 2018. Les initiateurs visent le retrait de la Suisse du Conseil de l’Europe (il ne s’agit pas de l’Union européenne). Le Conseil de l’Europe est une entité juridique de droit international, fondé en 1949 par le traité de Londres. Ses principaux organes sont la Convention européenne des droits de l’homme dont les principes sont appliqués par la Cour européenne des droits de l’homme, tribunal international qui siège à Strasbourg. La Suisse y a adhéré en 1974. Les 825 millions de ressortissants de 47 États européens (depuis le Portugal jusqu’à la Russie), peuvent, à titre individuel, saisir la Cour européenne, pour toutes les questions qui les affectent, s’ils estiment que l’un des États partie-prenantes, y-compris le leur, enfreint leur droit. La Cour n’entre pas en matière lorsque le contentieux relève de la défense nationale. Par ce biais, «la Suisse est soumise aux juges étrangers», s’indignent les initiateurs en évoquant «les arrêts choquants de la Cour européenne des droits de l’homme». Militant pour le Oui à la votation populaire du 25 novembre, ils agitent le slogan: «Le droit suisse au lieu de juges étrangers.

    Dans une rubrique parue sur le site du Temps (vendredi 12 octobre 2018), la directrice d’Amnesty International Suisse, Manon Schick, n’a aucun mal à dénoncer les outrances affichées par les initiateurs qui brandissent le drapeau rouge de l’étranger, alors qu’il s’agit de juges internationaux, chacun des 47 pays adhérents désignant un juge. Le représentant du Liechtenstein étant helvétique, les juges suisses sont même au nombre de deux. Elle fait surtout remarquer l’apport de cette Cour européenne pour la sauvegarde de l’État de droit, et invite, sans restriction, à voter Non le 25 novembre prochain.

    Je m’associe d’autant plus à la position de Manon Schick en faveur du Non, que la présence des jésuites en Suisse est mêlée à cette histoire. La Suisse a dû attendre la suppression de l’article constitutionnel discriminatoire envers les membres de la Compagnie de Jésus (suppression effectuée en 1973 par votation majoritaire du peuple et des cantons) pour pouvoir adhérer l’année suivante, en 1974, au Conseil de l’Europe. La discrimination sur une base religieuse est en effet contraire aux droits humains. La Suède, pour la même raison -discrimination sur une base religieuse, notamment à l’encontre des jésuites- a dû, elle aussi, modifier sa législation avant d’entrer au Conseil de l’Europe. Comme quoi les pays jouissant d’une riche tradition humaniste peuvent aussi connaître des failles dans l’État de droit, failles que la Cour européenne de Strasbourg a vocation de réduire.

  • Les sanctions de la FINMA

    La FINMA vient de condamner un banquier suisse à… restituer les 750'000 francs indument gagnés par le moyen illégal d’un délit d’initié. Certains s’en étonne. Non pas que l’on ne puisse pas garder un gain illégitime, mais parce qu’aucune sanction supplémentaire n’ait été prononcée.

    Cette situation semble typique du système helvétique qui résiste avec raison contre le «tout-judiciaire» venu d’outre-Atlantique, où les rapports sociaux ne se vivent pratiquement que sous le mode du contentieux. Dans les pays limitrophes de la Suisse, en France notamment, le gendarme de la Bourse peut sanctionner pécuniairement une attitude fautive. C’est ainsi que, voici deux décennies, feu Pierre Berger, PDG de la société Yves-Saint-Laurent, avait vendu deux paquets d’actions de la susdite société juste avant la publication des comptes semestriels qui, cette année-là, se révélaient médiocres. L’autorité des marchés l’avait pénalisé, au titre d’un délit d’initié qui semblait évident. Peine annulée par les tribunaux saisis par le coupable; car la sanction contrevenait à la littéralité de la loi qui définissait en France délit d’initié, et ne prévoyait de sanction, que si les actions avaient été vendues «sur le marché». Or la vente litigieuse s’était faite non pas sur le marché, mais en bloc, au profit, -si j’ose dire,- de deux banques suisses.

    Le principe de l’interprétation stricte des textes pénaux avait joué en faveur du prévenu. Comme dans l’Église catholique romaine, dont le code de droit canonique est un texte de nature pénal: tout ce qui n’est pas explicitement interdit ne peut entraîner de sanction, et toute sanction qui n’est pas explicitement désignée est interdite. C’est sur cette base que, par exemple, aux termes de l’ancien article 2335 du code de 1917, les catholiques pouvaient légitimement adhérer aux loges maçonniques qui ne militaient pas «contre l’Église et les pouvoirs établis».

    L’interprétation stricte des textes pénaux est la base de la sécurité juridique, réclamée notamment par maints Cahiers de doléance à l’aube de la Révolution française.

    Quoi qu’il en soit de cette argument juridique, l’absence de sanction administrative de la part de la FINMA suscite l’étonnement. Ne favorise-t-elle pas la multiplication de tels actes en n’exigeant que la restitution des biens mal acquis? Peut-être. Dans d’autres pays, certaines Autorités administratives jouissent d’un pouvoir de sanction; ailleurs, ils peuvent «transmettre le dossier» à l’instance judiciaire qui pourra, ou non, prononcer une sanction. J’ajoute deux sous dans la musique. Dans tous les cas, il me semble important que, face à une sanction administrative, un recours soit toujours possible auprès d’une instance judiciaire, mieux à même d’assurer les droits de la défense. À défaut, on glisse vers une société régie par les appareils d’État, une société sans Justice, je veux dire totalitaire.

  • Lutte contre les abus: des directives efficaces

    Aix-la-Chapelle (Aachen/DE) - Le directeur du Centre pontifical pour la protection de l'enfance, le Père Hans Zollner sj, considère les nouvelles directives du pape François dans la lutte contre les abus sexuels comme un moyen efficace. «D'ici le 1er juin 2020, chaque diocèse doit avoir mis au point une procédure de signalement des cas de maltraitance», a souligné le jésuite allemand lors d'un entretien avec l'organisation missionnaire pour enfants Die Sternsinger basée à Aachen (DE). «Cela nous semble aller de soi, mais ce n'est pas le cas de facto pour 80 pour cent des pays du monde, c'est-à-dire là où les ressources sont rares et où l'attention portée à ce sujet est loin d'être aussi marquée.»

  • Marcher (en chantant) pour le climat

    smilefutur aout2019Étienne Perrot sj - Vendredi 9 août 2019, à Lausanne, la «Marche pour le climat» a été marquée d’une musique originale. Certes, toutes les manifestations de rue, pour peu qu’elles soient organisées, convoquent musique, parfois même chant plus ou moins martial. On se souvient de l’Internationale, inséparable des manifestations orchestrées par la CGT de jadis. Aujourd’hui, on se contente d’un orphéon d’instruments à vent suffisamment puissant pour attirer l’attention des badauds du trottoir. Nos aïeux, cherchant à réveiller l’oreille endormie de la divinité, entamaient dans l’espace public des cantiques dont les plus populaires ont les mêmes caractéristiques que la musique qui accompagne la plupart des manifestations de rue: cadence à deux temps, rythme adapté à l’âge et à la pugnacité des manifestants.

    La manifestation du 9 août pour le climat n’échappe nullement à cette loi générale. Elle a cependant un trait original: musique et paroles ont été choisies par une quinzaine de jeunes venus de divers pays européens. La langue anglaise s’impose, car elle est aujourd’hui, à la manière du latin au Moyen-Âge, ou du français dans les Cours européennes aux XVII° et XVIII° siècle, la langue vernaculaire quasi-universelle. (Même les jeunes jésuites européens parlent anglais entre eux, qu’ils soient Français, Belges, Allemands ou Hongrois.) Rythme et mélodie choisis sont finalement ceux de We are the champions, vecteur facile de mots adaptés à la circonstance, Let’s save the climate.

    Ce qui me frappe dans cet événement, c’est que les jeunes européens qui ont élaboré ce slogan chanté ont délibérément choisi le «nous» plutôt que le «vous». L’hostilité agressive habituelle dans ce genre littéraire fait ainsi place à une implication plus personnelle. Cette posture m’apparaît d’autant meilleure que, selon le dernier rapport du GIEC, la modification de nos modes de vie s’avère indispensable pour sauvegarder la viabilité humaine de notre planète. Prétendre maintenir tels quels nos habitudes, sous prétexte qu’ils nous conviennent aujourd’hui, est une illusion mortifère. Je souhaite donc que l’esprit -sinon le texte ou la musique- du chant issu en terre lausannoise souffle au-delà les limites européennes.

  • Marcher pour le climat

    GreveClimaMars19 www.facebook.com GreveDuClimatSuissewww.facebook.com/GreveDuClimatSuisse

    Étienne Perrot sj - En Suisse, comme dans près de 120 pays du monde, les jeunes se mobilisent pour le climat. Jusqu’à présent, le côté le plus visible de cette mobilisation consiste en des rassemblements dans l’espace public, hier encore, vendredi 15 mars 2019, à Lausanne, à Genève, à Saint-Gall et ailleurs.
    Le Mouvement FridaysForFurure (littéralement vendredis pour l’avenir) a recensé hier environ 1700 «événements» tout autour de la planète. Ce samedi 16 mars 2019, 140 associations françaises, depuis la Ligue des Droits de l’Homme jusqu’au Secours catholique en passant par Greenpeace, ont appelé à une «marche du siècle» pour obtenir des pouvoirs publics des «changements immédiats» pour contrer le réchauffement climatique et les injustices sociales.

    Même si les jeunes ne sont pas les seuls à se mobiliser pour maintenir sur la terre des conditions humaines supportables à défaut d’être idéales (il existe une association suisse des grands parents pour le climat) je me réjouis de constater la prise de conscience des jeunes générations en ce domaine vital. Je sais par ailleurs qu’il existe un peu partout, -et même dans les communautés jésuites francophones!- un réel effort pour une utilisation moins gaspilleuse des ressources de la nature et une alimentation à la fois plus saine et plus écologique.
    J’ajoute un sou grinçant dans cette belle musique. Les manifestations de masse, aussi utiles soient-elles pour motiver les élus politiques et faire passer des lois bonnes sur le long terme, mais coûteuses immédiatement en termes de prestige électoral, ne suffisent pas. Il faut ajouter à l’indignation spontanée et à l’étonnement devant une prise de conscience si tardive, un effort acharné d’analyse rigoureuse des conditions scientifiques et techniques des solutions envisagées. Comme le soulignait lors d’une conférence récente un physicien international de haut niveau, Étienne Klein, bien connu en France du fait de ses capacités de vulgarisateur: «Les voitures électriques qui roulent en Allemagne consomment principalement du charbon, et celle qui roulent en France de l’énergie nucléaire.» Et pour faire rouler en France à l’électricité tous les véhicules à moteur thermique, il faut prévoir une hausse de 30% de l’électricité actuellement consommée.

    Ces efforts d’intelligence doivent se poursuivre jusqu’aux rives souvent laissées dans l’ombre, -quand ce n’est pas ignorées,- des manifestants: la complexité des décisions politiques. Toute situation réelle (eh! quoi de plus réel que les conditions d’une vie humaine!) combine des logiques diverses interdépendantes: physiques, biologiques, économiques, sociales, gouvernementales. Cette complexité condamne l’action politique à des compromis.
    Cet effort d’information technique, de rigueur économique et de réalisme politique est la condition d’une écologie humainement viable et politiquement jouable. À défaut de quoi, les manifestations n’ouvriront de carrière que celle où s’avance une stérile bonne conscience.

  • Mendicité à Lausanne

    povertyÉtienne Perrot sj - Suivant l’exemple du canton de Genève, le canton de Vaud a promulgué une loi qui interdit la mendicité. Depuis le 1er novembre 2018, mendier à Lausanne est interdit. Les prétextes ne manquent pas. Le plus obvie est que les Roms cacheraient, sous le manteau de la charité, une ou des organisations maffieuses, ce que contestent de récents études sociologiques sur le canton de Vaud. Les tenants de l’interdiction auraient pu se justifier en évoquant la nationalisation des biens de l’Église genevoise, en 1535 (avant même l’arrivée de Jean Calvin), nationalisation qui a servi à fonder -au sens tant institutionnel que financier du mot- l’Hospice général. Histoire de rappeler que la charité privée ne peut se substituer à une solidarité administrée, on aurait pu également se baser sur le mouvement solidariste initié par le Franc-maçon Léon Bourgeois à la fin du XIX° siècle en France. Et s’il fallait une caution ecclésiastique à ce bon sens rationnel, je convoquerais le pape Pie XII, dont le pape François s’est fait l’écho en rappelant que la politique était la forme la plus haute de la charité.

    En dépit de ces illustres autorités, je conteste le bien-fondé de l’interdiction de la mendicité (que ce soit à Lausanne ou ailleurs). Il y a, bien sûr, des raisons évangéliques, bien soulignées par Pascal Bregnard, responsable du Département solidarité de l’Église catholique dans le canton de Vaud. Mais il y a également des constats: aussi bien organisées soient les bureaux de bienfaisance -comme on disait à l’époque de Léon Bourgeois- et même s’ils poursuivent des objectifs fondamentaux touchant l’insertion des personnes à la rue, ces organisations, qu’elles soient publiques ou privées, ne peuvent fonctionner que sur la base de catégories administratives. Inhérente à toute organisation, cette rationalité gomme les situations particulières, les itinéraires singuliers, et toutes ces réalités concrètes où les histoires familiales et nationales s’entremêlent. Résultat: certains n’entrent pas dans les catégories qui leurs permettraient de bénéficier de l’aide publique. Par cette interdiction de la mendicité, l’esprit de géométrie a sournoisement frappé, dirait Blaise Pascal.

    L’esprit de finesse nous oriente résolument dans une autre voie. Pour les quelques-uns dont c’est le seul recours car ils n’entrent pas dans les catégories prévues par la réglementation, et quitte à choquer la sensibilité des honnêtes passants, il est indigne d’interdire la mendicité. J’ignore si le référendum lancé dans le canton de Vaud contre l’interdiction ira à son terme; mais quelle qu’en soit l’issue, je m’associe par la pensée et par la plume à la communauté Sant’Egidio opposée à la loi d’interdiction de la mendicité. C’est une question de respect de soi-même.

    Photo © DR

  • Messes suspendues

    COVID-19 - Face à la pandémie actuelle, le diocèse s’aligne sur les mesures prises par le Conseil fédéral en interdisant, jusqu’au 30 avril2020, la célébration en public de toutes les messes sur le territoire diocésain. Elles seront célébrées à huis-clos, communique le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Rappelons que c’est toute la Suisse qui suit le même régime!

  • Messes suspendues à Genève

    COVID-19 - Mgr Charles Morerod a émis un décret supprimant toutes les messes dans le canton de Genève jusqu’au 15 mai 2020, y compris pendant la période pascale. Les funérailles également devront se dérouler dans l’intimité stricte des proches. «Aucune autre dérogation ne sera acceptée», précise le décret. Cette décision s’inscrit dans les mesures des autorités genevoises de lutte contre la propagation du coronavirus.

  • Noël en hiver

    AdorationMageBrueghelÉtienne Perrot sj - À l’approche du 25 décembre, les médias, toutes tendances confondues, profitent de la «trêve des confiseurs» pour faire mine de s’intéresser à la dimension religieuse de Noël, cette fête populaire, familiale et commerciale. Comme me le disait un ami: «Les curés sont vraiment fortiches; ils ont réussi à placer une fête religieuse au milieu de la fête de Noël.» À vrai dire, ce ne serait pas la première fois que le christianisme surfe sur des traditions populaires. Noël, calé à peu près sur les antiques fêtes païennes du solstice d’hiver, peut, en effet, être vu comme la récupération par les chrétiens de la célébration d’un jour qui commence à grandir, triomphant de la mort de l’hiver.

    Placer la naissance de Jésus au milieu de l’hiver n’a rien d’une évidence historique. La tradition et l’iconographie chrétiennes n’en ont pas moins fait une évidence. En témoigne ce vendredi 21 décembre 2018, la présentation, dans La Tribune, du commentaire savant d’un tableau de Pieter Brueghel le Jeune: une Adoration des mages située, avec mille détails, dans «le glacial hiver des Flandres». Un drame plane sur Jésus en hiver, dit le titre du commentaire de Irène Languin. Les historiens savent que ni l’année précise, ni le mois, encore moins le jour et l’heure de la naissance de Jésus n’est certaine. Alors, pourquoi minuit le 25 décembre? Pour une raison symbolique facile à comprendre: avec la lumière qui renaît l’espérance grandit, la chaleur s’avance. C’est là, bien sûr, une vision des habitants de l’hémisphère Nord. Les populations d’Abidjan en Côte d’Ivoire ont bien du mal à vivre cette symbolique, eux qui ne connaissent pas les variations saisonnières de la durée du jour. Quant aux Australiens qui célèbrent Noël en plein été, ils leurs faut une bonne dose d’imagination pour lier la naissance de Jésus à l’expérience du froid et de la neige. D’une manière moins symbolique et plus abstraite, les religions parlent simplement de sauveur et de salut, un peu à la manière des malades et des blessés de la vie parlant de leur médecin et de leur guérison.

    Le côté folklorique de la fête de Noël l’emporte désormais le plus souvent sur son aspect symbolique et théologique. La cause n’en est pas à chercher entièrement du côté des marchands de cadeaux et de divertissement; elle vient aussi de notre culture qui répugne à compter sur autrui, surtout lorsque cet autrui traîne derrière lui une odeur d’arbitraire. Dieu est incontrôlable, reconnaissent toutes les religions. «Il n’est pas de sauveur suprême» clame, en écho, le chant révolutionnaire. C’est vrai pour tous ceux qui, se coulant dans l’esprit de la modernité, se veulent, selon le programme de Descartes dans son Discours de la méthode, «maîtres et possesseurs de la nature». C’est encore vrai pour ceux qui comptent sur la technique de demain pour réparer les erreurs d’aujourd’hui. Mais tous ceux que la perspective des lendemains qui chantent ne consolent pas des tragédies présentes -je ne parle pas simplement d’écologie, mais de toute angoisse vécue par chacun- restent sourds aux sirènes de la modernité; ils se tournent -par nature ou par Grâce- vers tout ce qui, au milieu de leur nuit, au cœur de leur hiver, est signe d’espérance, comme l’enfant de la crèche.

  • Panique sur les marchés financiers

    Home schema coronavirus Wikipar Étienne Perrot sj - Les banques centrales sont appelées à calmer les effets économiques du coronavirus. La banque d’Angleterre, tout comme la banque d’Australie, ont diminué leur taux de base de 0,25 points. La banque centrale européenne, tout comme celle de la Confédération, se sont dit prêtes à prendre des mesures de soutien à l’économie, sans pour l’instant passer aux actes. Il est vrai que les taux négatifs ne leurs permettent plus une grande marge d’assouplissement. Mardi 3 mars 2020, la Fed (la Réserve fédérale des États-Unis) a créé la surprise en annonçant dans la précipitation une baisse de 0,5 points de base du taux américain. Les marchés boursiers ont immédiatement réagi, d’une manière mécanique pourrait-on dire, par une hausse, avant de retomber.

  • Pâque et la danse

    Étienne Perrot sj - J’oscille entre d’une part les Pâques sanglantes du Sri Lanka marquées par une série d’attentats coordonnées qui ont coûté la vie à plus de trois cents personnes (sans compter les innombrables blessés), et d’autre part les fêtes du printemps qui conjuguent le soleil, les fleurs et le repos en famille. Qui voudrait, tel le caméléon, calquer son humeur sur son environnement immédiat, s’épuiserait, tant cet environnement est contrasté.

    Je préfère, plus sagement, enfourner mes pieds dans un article de la newsletter du Temps d’hier, lundi de Pâque 22 avril 2019, intitulé La danse, le meilleur des sports. Je n’ai rien à redire sur les qualités sportives des danseurs. Et je suis prêt à croire les conclusions des études scientifiques faites sur les effets de la danse sur le cerveau et la mémoire. Car, comme le soulignait Jean Piaget, l’intelligence est le produit de l’activité, des mouvements du corps et pas simplement des influx nerveux. Les danses acrobatiques me stupéfient; car j’admire sans réticence les exploits que je vois faire aux autres, sans pouvoir les réaliser moi-même. (Inversement, un article que j’aurais pu écrire sans grands efforts m’apparaît toujours inintéressant.) La street-danse met le comble à mon admiration. Parfois un effet esthétique colore mes sentiments, et je ne suis pas insensible à l’harmonie entre la cadence, les rythmes et les gestes. Cependant, lorsque l’effort des danseurs se ressent trop manifestement, la magie disparaît.

    C’est sur ce point précis que se manifeste pour moi une autre dimension humaine de la danse, sa dimension spirituelle. Quand on voit l’artifice, il n’y a plus d’art, dit-on avec juste raison. Car l’attention est captée par un détail surajouté au lieu de se laisser envahir par un ensemble sans arrête. Fruit d’une technique parfaitement maîtrisée, l’harmonie entre la musique la danseuse (ou le danseur, ou encore le couple ou le corps de ballet), témoigne d’une sorte de communion entre l’individu et le cosmos. Ayant encore en mémoire les cérémonies de la Semaine sainte avant Pâque, où se manifestait parfois, comme incongrus, quelques raccords un peu trop visibles, je me dis que cette harmonie entre la musique et les gestes serait l’idéal d’une liturgie non seulement bien pensée, mais surtout intérieurement vécue.

    Faisant allusion à la fable de La Fontaine, La cigale et la fourmi, l’article du Temps inverse l’injonction de la fourmi « eh bien, danser maintenant » pour inviter jeunes et vieux, non pas à «danser devant le buffet» selon l’expression populaire qui désigne ainsi la posture de la cigale affamée, mais à pratiquer la danse. J’ajoute une autre raison de danser, moins immédiatement utile à la santé physique et mentale, mais plus religieuse. Nietzsche prétendait qu’il ne pourrait croire qu’à un Dieu qui sache danser. Pour ma part, en ces jours où nous célébrons la vie de Christ en nous, je ne saurais croire qu’à un Dieu qui me fasse danser.

  • Petites annonces et petites arnaques

    Étienne Perrot sj - Les petites annonces cachent parfois des petites arnaques. Avec juste raison, deux parmi les plus grosses plateformes de Suisse Romande -www.petitesannonces.ch et www.anibis.ch- s’en préoccupent. Leurs luttes contre les fausses annonces rejoignent l’une des préoccupations développées dans la prochaine livraison de la revue choisir: les Fake News. Leurs moyens sont évidemment d’une autre nature. Comme il est difficile d’examiner une à une les annonces et de vérifier la validité de chacune, ces plateformes font appel à des traitements statistiques permis par le Big Data et ce qu’il convenu d’appeler l’Intelligence artificielle.

    Le Machine Learning sert à lutter contre les annonces fallacieuses, voire carrément frauduleuses. L’un des ressorts du système de vérification repose sur le constat selon lequel une fausse nouvelle se répand sur le Net beaucoup plus vite qu’une vraie. Cela n’a rien d’étonnant. Car les fausses nouvelles sont fabriquées non pas d’abord pour dévoiler la vérité, mais pour attirer le chaland. (Malgré les dénégations générales, la vérité n’est pas toujours intéressante, rarement stimulante, exceptionnellement spectaculaire.) Les journaux à grand tirage en font leur beurre. Selon un responsable de l’une de ces plateformes, sur Twitter «une fausse nouvelle met six fois moins de temps qu’une vraie pour atteindre 1500 personnes; et qu’elle est 70% plus susceptible d’être partagée.» Grace à des algorithmes adéquats, la plateforme www.anibis.ch (appartenant partiellement au Temps via des participations financières dans scout24) prétend pouvoir détecter 85% des fraudes.

    Cet outil, le Machine Learning, reposant sur la loi des grands nombres, loi traitée selon des algorithmes toujours perfectibles, fait, disons, le gros du travail. Mais il laisse nécessairement en souffrance les cas particuliers, les arnaques sophistiquées et les propositions adroitement tordues que seule la vigilance des utilisateurs et leur expérience malheureuse permettent de mettre au jour. Au premier rang desquels les internautes qui, sans toujours être des spécialistes, connaissent bien certains secteurs du marché présenté sur la toile, et dénoncent ce qui leur semble être une arnaque. Dans un autre domaine, l’administration fiscale française ne procède pas autrement; elle utilise, elle aussi, les données statistiques pour ramasser dans ses filets une bonne part des tricheurs. Mais elle compte sur les dénonciations ou sur les heureux hasards pour épingler les truands aux profils singuliers.

    Morale de l’histoire, les arnaqueurs, sur la toile comme ailleurs, restent toujours à l’affut d’une manière de procéder singulière qui échappe au filet du Machine Learning et autres traitements informatisés. Aux utilisateurs de faire attention. Ce qui n’est pas évident: le bon sens, particulièrement nécessaire en ce domaine, étant la chose du monde la mieux partagée (chacun prétend en avoir suffisamment), chacun en a pratiquement très peu. L’attention est donc doublement nécessaire ; car, comme disait l’humoriste à la logique imparable : ce qui n’arrive qu’aux autres n’arrive qu’à moi.

  • Pressions extérieures

    Votations19Mai19Étienne Perrot sj - Parmi les multiples projets soumis à la votation du dimanche 19 mai 2019, deux au moins procèdent d’une pression extérieure sur la Suisse. La loi sur les armes et la réforme fiscale liée, pour la circonstance, au financement de l’AVS.

    J’épingle ce dernier paquet, connu sous le nom de réforme RFFA. Que la concurrence fiscale pour attirer les entreprises internationales soit mal vu de nos partenaires internationaux, cela est compréhensible; même si la manœuvre a souvent été utilisée par ceux qui la dénoncent aujourd’hui.

    Ce qui l’est moins, c’est effectivement la différence de traitement fiscal selon l’origine de ces entreprises. Selon les données reprises par Le Courrier «certaines sont imposées à des taux très bas (11,6% de taux moyen à Genève, alors que les entreprises ordinaires sont imposées à 24,2%). Dans certains cantons, ce taux descend à 8%». En tenant compte des aménagements autorisés au nom des dépenses de recherche et de développement, une déduction supplémentaire de 50% au maximum sera possible, ce qui, finalement, conduira le taux d’imposition, variable selon les cantons, vers 13,79% déjà en vigueur pour les Vaudois, et 13,99% dans le canton de Genève.

    Si dimanche prochain les Genevois -suivant la préconisation du Conseil d’État, des partis de droite (à l’exception de l’UDC) et des milieux économiques- acceptent cette réforme au niveau cantonal, les multinationales, taxées en moyenne à 11,6%, verraient leurs impôts augmenter, tandis que les entreprises suisses, taxées à 24,2%, les verraient baisser. Du coup, en 2020, le canton et les communes perdraient près de 230 millions de francs et jusqu’à 400 millions après cinq ans. Car, en parallèle, un impôt sur le capital des entreprises sera annulé progressivement. C’est pourquoi, pour ne pas contraindre le budget cantonal sans restreindre celui des ménages, les opposants préconisent une taxation générale des entreprises à un taux avoisinant 15 à 16 %.

    Le plus surprenant se joue à mes yeux au niveau confédéral. Comme l’explique la chronique du Courrier «cette réforme devrait coûter 2 milliards de manque à gagner aux caisses fédérales. Dans le cadre d’un accord politique, la droite a accepté des mesures -principalement financées par une hausse des cotisations sociales et la TVA- pour un montant équivalent à injecter dans l’AVS. À gauche, seul le Parti socialiste suisse soutient cet arrangement.» Le chroniqueur précise avec juste raison «accord politique». Je n’en vois pas bien la cohérence économique ni l’esprit démocratique. Lier les deux dans une même votation, c’est vouloir contourner la démocratie. Rassemblant plusieurs objets dont aucun ne bénéficie d’une majorité assurée, on espère ainsi obtenir une majorité de circonstance. Ce n’est pas là l’esprit politique du «citoyen de Genève». Sauf à distinguer la volonté générale (incarnée par celle du Conseil fédéral ?) de la volonté de la majorité (celle du peuple) !

    Notre image est issue de l'Information officielle diffusée  sur YouTube par le Conseil fédéral suisse sur la votation populaire du 19 mai 2019: Loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA): l'https://youtu.be/CDWIEArFmEw

  • Prévenir le trafic des êtres humains et des migrants au Pérou

    Mori sj c54c5La Commission pour la Pastorale de la Mobilité humaine de la Conférence épiscopale du Pérou veut réduire la vulnérabilité sociale des victimes potentielles du trafic de migrants sur tout le territoire péruvien, avec une attention particulière aux zones frontalières et à risque. Et elle le fera en collaboration avec l’ONG Projet Monde MLAL (Mouvement des Laïcs d’Amérique latine).

    L’une des zones d’intervention du projet est le Vicariat apostolique de Jaen qui, grâce au soutien du Vicaire apostolique S.Exc. Mgr Gilberto Vizcarra Mori sj, organise un séminaire de formation pour prêtres, religieux, catéchistes ruraux et autorités locales. Son but : définir les réseaux et les plans d’action en matière de migration et de trafic de personnes.

  • Problème de genres

    Hermaphroditus fresco 19eÉtienne Perrot sj - J’épingle un entrefilet découvert dans un journal du soir (Le Monde, Paris 9-11 juin 2019): «De même que nous avions fait le choix de ne pas utiliser le point médian (pour l’écriture inclusive), nous réserverons l’utilisation du pronom ‘iel’ à des cas très particuliers.» De quoi s’agit-il ? D’un problème typographique posé par les personnes qui ne sont ni en accord avec leur sexe de naissance (cisgenre), mais ne reconnaissant cependant pas dans le sexe opposé (transgenre). Ces personnes, soit ne se reconnaissent ni totalement dans un genre, ni totalement dans un autre (non-binaire), soit ne se reconnaissent dans aucun (agenre). Ce peut-être aussi des personnes dont le genre varie au cours du temps (gender fluid). Bref, où trouver un pronom personnel adapté à quelqu’un que l’on ne peut désigner ni par «il», ni par «elle». La solution envisagée, rejetée provisoirement par le journal, est le composé de «il» et  elle», ce qui donne le pronom «iel», que Le Monde dit ne réserver que «à des cas très particuliers».

    Je ne peux qu’approuver le bon sens de la Rédaction de ce journal français. Car, en associant dans le même graphe les deux genres, il ne saurait désigner que le genre «binaire», qui fait trop penser à l’hermaphrodite. Quelle que soit l’aura religieuse qu’il a pu avoir dans le Proche-Orient antique, l’hermaphrodite présente à l’imagination une représentation douteuse. Contre Lacan qui prétendait que «le sexe, c’est le destin», Simone de Beauvoir affichait que «l’on ne nait pas femme, on le devient». Puisque l’on devient femme, la logique veut que l’on puisse également devenir homme. Ce qui implique une sorte de fusion primitive des genres, et nous rapproche de Platon qui, dans son Banquet, voit dans le mythe de l’hermaphrodite primordial l’origine de l’attirance des sexes, tous genres confondus.

    Plus sérieusement, ces questions typographiques me semblent passer à côté de la question douloureuse de l’identité. Savoir si l’individu se reconnaît dans le «il», dans le «elle», dans le «iel», ou tout autre signe pronominal à inventer, n’est manifestement pas simplement un problème personnel. C’est un problème de société car il relève, -n’en déplaise à certains psychologues et aux tenants du développement personnel-, du regard sur soi-même qui reflète toujours l’intériorisation du regard d’autrui. Même si on a l’impression de se regarder le nombril, on se voit toujours dans le miroir de son milieu social.

    Comme dit le sociologue Baumann, notre société est fluide, et l’on peut penser que, dans un tel contexte culturel, ne cessera d’augmenter le nombre de nos contemporains qui se classeront dans le gender fluid, ces personnes dont le genre varie au cours du temps. Ils auront, j’en suis sûr, la force d’âme suffisante pour échapper au destin de Narcisse qui, nous dit la légende, s’est noyé en regardant le reflet de son image dans l’eau d’un bassin. La société -du moins cette partie de notre société qu’agite la question du genre- n’est-elle pas le bassin, ce monde fluide, où chacun peut se couler, dans les deux sens, -positif et négatif,- du mot?

    Illustration: Fresque d'Herculanum (XIXe siècle) © Wikimedia Commons. Source: Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris, France.