société

  • Journalisme "constructif"

    GoodNews lddÉtienne Perrot sj - Un éditorial d’un grand journal roman prétend que les médias «peuvent faire acte de volontarisme et développer un journalisme constructif. Les lecteurs en redemandent» (Le Temps, 27 juillet 2019). Et d’évoquer, à côté de la canicule qui vient, une nouvelle fois, de frapper les pays de l’hémisphère Nord, la biodiversité en déclin, les guerres en Syrie ou au Yémen, l’effondrement économique et social du Venezuela et de la Libye, les centaines de migrants noyés en Méditerranée. La journaliste aurait pu allonger la liste ad nauseum.

    Vouloir «un journalisme constructif», je suis d’accord. Pour l’éditorialiste du Temps, ce journalisme constructif consiste à fournir «un autre type d’information, qui montre une autre facette de l’homme, plus prometteuse, plus constructive». La manière en est d’épingler des personnages qui font honneur à l’humanité, tel le consul de Pologne à Berne qui, durant la dernière guerre, a sauvé des milliers de juifs. Bref, aux vues de cet exemple et de quelques autres évoqués par l’éditorialiste «Le monde n’est pas si noir, ni si méchant, ni si paralysé qu’il peut sembler». Je reconnais ces côtés positifs de la nature humaine (c’est d’ailleurs l’essentiel de la Bonne Nouvelle des évangiles: le bon grain est mêlé à l’ivraie, le Samaritain secourt efficacement le blessé, les païens eux-mêmes aiment ceux qui les aiment, et les chrétiens sont invités à aimer ceux qui ne les aiment pas !)

    J’ajoute cependant deux sous dans cette belle musique «redemandée par les lecteurs» -on les comprend en cette période estivale, car les bonnes nouvelles sont plus reposantes que les mauvaises-. Qu’ils soient heureux ou malheureux, les événements rapportés par les journaux peuvent au mieux jouer le seul rôle que jouent dans l’expérience humaine l’admiration (pour les actes dignes de l’être humain) ou l’indignation (pour les actes indignes). Dans le meilleur de tous ces deux cas, ils ébranlent les certitudes, fracturent le mur des jugements habituels où chacun est enfermé par l’éducation qu’il a reçu et par la sensibilité toujours lacunaire du milieu où il baigne.

    En revanche, l’essentiel chemine au-delà de l’admiration ou de l’indignation. Il faut transformer le sentiment initial d’admiration en imitation, d’indignation en engagement. La condition en est l’analyse critique des conditions qui ont pu faire émerger de telles postures admirable ou détestables. Pour ne pas enfermer le lecteur dans ses premiers sentiments d’admiration ou d’indignation, fournir les moyens d’une telle analyse, tel est l’enjeu d’un vrai journalisme «constructif». À défaut de cet effort journalistique, la réaction du lectorat sera du mode: «Certes, mon journal rapporte un acte admirable qui me fait chaud au cœur; l’humanité n’est pas si mauvaise que cela! mais je ne suis pas dans des circonstances semblables, ni en état de faire pareil…»

  • L'Amazonie, terre mère, terre de missionnaires

    Couv choisir693 home 500x330choisir n°693
    octobre-décembre 2019

  • L'architecte et le pasteur

    Home Notre Dame du HautwsÉtienne Perrot sj - Un pasteur allemand, installé dans la commune d’Andeer, veut construire au milieu de la vallée de Schams, dans les Grisons, «une église» disent les médias, un temple peut-être, ou tout simplement un lieu de recueillement, en bordure de l’autoroute A13. Ce lieu, qui semble être «in middle of nowhere», disent les Anglais (au milieu de nulle-part), est pourtant judicieusement choisi. L’autoroute est un lieu de passage; qui plus est, dans ce cas, au milieu d’un magnifique site touristique.

  • L'Église ne s'érige pas en juge dans l'affaire Lambert

    Jésuite, responsable du département Éthique biomédicale du Centre Sèvres à Paris, le Père Bruno Saintôt sj revient sur la décision de la Cour de cassation ouvrant la voie à un nouvel arrêt des traitements prodigués à Vincent Lambert (1) plongé depuis 10 ans dans un coma profond. «La décision de la Cour de cassation suit scrupuleusement la logique juridique de répartition des attributions et des pouvoirs entre l’ordre judiciaire et l’ordre administratif. Cette décision était attendue et n’a rien de surprenant. Ces clarifications juridiques ne peuvent cependant mettre fin au questionnement #éthique», déclare-t-il dans un article publié par le journal La Croix​.

  • L'esprit vivant de Martin Luther King

    MartinlutherKing memorialVoici exactement cinquante ans, le 4 avril 1968, dans un motel de Memphis dans le Tennessee (USA), le pasteur baptiste Martin Luther King est assassiné. Que représentait-il à l'époque? Quel espoir a-t-il fait naître? Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Une réflexion d’Étienne Perrot sj.

  • L'Europe en déclin

    Franceitalie Étienne Perrot sj - Les ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

    Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

    Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

    En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

    Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

    photo: Pixabay/DR

  • L'indispensable aide sociale

    CAR Banner CaritasCH Kim f 970x547Étienne Perrot sj - Jamais n’a semblé plus pertinente la formule du pape Pie XII, reprise par le pape François: «La politique est la forme la plus haute de la charité». Ceux qui, à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur, réduise la charité à la gentillesse et à l’entraide interpersonnelles, pèchent contre la charité. Je ne dirais pas qu’ils se donnent bonne conscience, ce serait téméraire, et sans doute largement faux; mais ils ne mobilisent pas pour l’amour du prochain l’intelligence nécessaire de la situation sociale.

    Analyser les faits avec les moyens les plus adéquats est la première exigence de la charité. Le SAMU social de Paris, aide médicale d’urgence pour les gens qui vivent dans les rues de la capitale française, finance des études contrôlées par un Comité scientifique et éthique, dont je faisais partie. De la même façon, la Caritas, comme toutes les ONG sérieuses, essaie de connaître le plus rigoureusement possible la population qu’elle prétend aider.

    Pour partager ces connaissances, Caritas suisse rassemble chaque année à Berne, un forum socio-politique dont le thème, le 31 janvier dernier, était «L’aide sociale est indispensable!» J’en rappelle les chiffres les plus troublants: «Près de 700’000 personnes, dont 120’000 enfants, sont en situation de pauvreté en Suisse, et la tendance est à la hausse.» Un intervenant au Forum, professeur de l’EESP, estime, sur la base d’études convergentes, que alors que 300’000 personnes sont à l’aide sociale en Suisse, les «programmes d’activation», s’ils peuvent être utiles pour éviter l’isolement social, s’ils peuvent contribuer à garder l’estime de soi, permettent rarement de réintégrer le premier marché de l’emploi.

    J’épingle la dimension socio-politique du problème, qui révèle les dérives individualistes du capitalisme moderne. Sur le volet social, la tendance à l’«ubérisation» du monde du travail, chacun étant supposé devenir des «auto-entrepreneurs», responsables de leur emploi et prenant tous les risques sur eux… Ce qui cache les causes structurelles de leur situation: pauvreté, culture, formation. Comme le faisait remarquer un intervenant: «Cela convient peut-être pour un job d’étudiant, par pour faire vivre une famille!»

    Sur le volet politique, le refus des discours populistes de droite qui dénoncent l’aide sociale, stigmatisant les personnes en difficultés, voire les qualifiant de «parasites sociaux». Comme si ceux qui en bénéficiaient en étaient les seuls responsables. Le directeur de Caritas Suisse déplore que l’on se concentre uniquement sur l’assainissement des assurances sociales -AVS, AI, PC, 2ème Pilier, Assurance-maladie- mais le problème est bien plus vaste. Je ne peux que lui donner raison.

    Notre illustration: photographie de Caritas Suisse et de son action Vaincre la pauvreté des enfants en Suisse© Caritas Suisse

  • La burqa et le visage humain

    Burqa 4 Burqa 87e8eLe débat qui parcourt l’Europe sur l’interdiction de la burqa a divisé l’opinion publique. Christian Rutishauser sj, Provincial des jésuites de Suisse, pose certaines questions fondamentales sur ce que représentent les symboles religieux. Un article écrit pour le mensuel d’octobre de la Commission des conférences épiscopales de l’UE et du Jesuit European Office.

  • La démocratie suisse n’est pas exportable

    Étienne Perrot sj - Parmi les revendications émergées du tohu-bohu des «gilets jaunes» en France voisine, est venue l’idée de Référendum d’initiative citoyenne, à l’image de la démocratie directe helvétique. L’idée est soutenue par les partis politiques de l’extrême, Mme Le Pen à droite, M. Mélenchon à gauche. Ils s’agit pour eux de surfer sur le sentiment populaire selon lequel les représentants élus ne sont pas fiables, et que le peuple doit pouvoir les congédier ad nutum, comme disent les juristes (littéralement au moindre signe du doigt), dès qu’ils déplaisent à une majorité de français.

    Le parti majoritaire actuel, celui du président Macron, a senti d’où vient le vent. Pour parer le coup, le Président de l’Assemblée Nationale, M. Richard Ferrand a critiqué le système suisse. Selon lui, les thèmes de votation sont sélectionnées par «des cliques affairistes et quelques lobbyistes». Ce qui est faux. Considérant comme une insulte envers la démocratie helvétique cette opinion dégagée de son contexte, M. Guillaume Barazzone a exigé des excuses publiques de la part de l’élu français indélicat. C’est donner beaucoup d’importance à des propos tenus par un homme politique aux abois.

    Il n’en reste pas moins vrai que la démocratie suisse n’est pas exportable. Non pas qu’une forme de démocratie directe ne soit pas pensable, mais parce que les systèmes politiques, comme toutes les affaires humaines, mêlent toujours, avec les valeurs affichées les mieux pensées, les sentiments et l’imaginaire. Ici comme dans les relations amoureuses, «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas», comme disait Blaise Pascal. Or, ce qui fait toute la densité d’un système politique, c’est, sinon l’amitié entre les citoyens, comme le prétendait Aristote, du moins une culture commune, un rapport-au-monde pétri d’histoires plus ou moins mythiques, qui habillent un même sentir commun.

    C’est la raison pour laquelle je suis en plein accord avec l’historien et juriste vaudois Olivier Meuwly: huit siècles d’histoire helvétique ne sont pas transposables dans un pays incrusté de centralisme monarchique et de parisianisme jacobin. Comme le note cet historien dans une interview paru le 17 décembre 2018 dans Le Temps: «Les votations populaires impliquent un dialogue et l’acceptation de la défaite. La France n’a pas cette expérience politique. Le risque serait que l’on se retrouve avec les perdants descendant dans la rue le lendemain du scrutin pour manifester. Cela ne marcherait pas.» Par idéalisme naïf ou calcul de politique intérieure digne de Machiavel, les Américains ont cru que la démocratie pouvait s’exporter comme des voitures ou des avions. C’est faux. La sauce démocratique helvétique a ceci de commun avec ce fromage dont la publicité prétend que c’est un secret bien gardé. C’est le secret d’une histoire singulière, gardé non pas dans un coffre de banque, mais, à la manière de La lettre volée, le roman d’Edgar Poe, à la vue de tous ceux qui savent regarder.

  • La parité dans les médias

    Étienne Perrot sj  - Depuis le jeudi 4 juillet 2019, dans les locaux du journal Le Temps, une sorte de gros cadran d’horloge attire l’attention. Ce que montre ce bricolage, c’est, «en temps réel» (l’expression ne s’invente pas), la part des femmes mentionnées dans les 25 derniers articles du journal. Le lendemain, la photo du susdit montage, telle qu’elle fut publiée sur le site du journal, affichait un petit 22%. On est loi du fameux 50% qui trône en caractère gras, au sommet du cadran. J’ai la tentation d’écrire, singeant une phrase célèbre touchant la démocratie dans un pays où l’on attendait le dépérissement de l’État: «Encore un effort, chers journalistes, pour être vraiment équitables envers les femmes».

    Mais deux raisons me retiennent sur cette pente d’une ironie de mauvais goût. La première relève du mensonge inhérent aux statistiques. Comme chacun sait, il y a deux façons de mentir, la première est de ne pas dire la vérité, la seconde est de faire des statistiques. Les conseillers en finance connaissent bien la chose; face à un client soucieux, pour camoufler le risque d’un placement, on le noie dans les statistiques, en invoquant à grand renfort de chiffres, le calcul des probabilités. C’est oublier qu’une statistique (qui joue sur la loi des grands nombres) n’est pas un diagnostic (qui tient compte de la particularité des personnes, ce qu’elle font, leur itinéraire singulier, leur contexte -ici des femmes citées dans les articles du Temps).

    La seconde raison m’est inspirée par une pratique courante dans les milieux de la recherche scientifique. Les articles publiés dans les revues de très haut niveau sont souvent signés par tous les membres du laboratoire, -chaque chercheur peut ainsi capitaliser sur son nom un grand nombre de publications-; le nom du chef du laboratoire apparaît généralement en bonne place, même lorsqu’il n’a pris aucune place dans la recherche; souvent, il n’a fait que cautionner les protocoles de recherche. Cependant, à la seule vue des signatures, il est impossible de savoir l’apport de chacun dans le travail. Il en est de même pour les femmes citées dans les articles du Temps. Imaginons que le rédacteur en chef multiplie les petits articles plus ou moins insignifiants incorporant le nom d’une femme. Aussitôt -puisque l’indicateur est supposé varier en temps réel- le curseur s’approchera des 50%, voire dépassera l’équilibre visé.

    Morale de l’histoire: la parité formelle ne suffit pas nécessairement pour faire justice aux femmes.

  • La pauvreté ici et ailleurs

    Pauvrete def24"Poverty", une œuvre d'Emile Claus (1849-1924)En 2015, quelque 570 000 personnes étaient touchées par la pauvreté en termes de revenu en Suisse. Près de 600 000 personnes de trop! Parmi celles-ci, près de 145'000 exerçaient une activité rémunérée. Afin de comparer la situation en Suisse avec celle des d'autres pays européens, on utilise au niveau international le taux de risque de pauvreté. Ce taux s'élevait à 15,6% pour la Suisse en 2015: il était donc inférieur à celui de l'Union européenne, qui se situait en moyenne à 17,3%. (source: fédéral de la statistique - OFS)

  • La peur comme levier

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    avril-juin 2020

  • La souveraineté monétaire face à Libra

    libra facebookÉtienne Perrot sj - L’association qui regroupe les vingt-huit membres intéressés par le lancement de la Libra, la monnaie virtuelle envisagée par Facebook, a déposé une demande d’autorisation auprès de la Finma, l’Autorité fédérale (suisse) de surveillance des marchés financiers. La demande portait sur le système de paiements. La Finma, bien sûr, n’a pas encore répondu; elle se concerte avec les autres Autorités de régulation, notamment avec le Réseau (américain) de surveillance des transactions financières. 

    En attendant les conclusions émises par les Autorités compétentes, Facebook tente de faire avancer le dossier. Son PDG a assuré que l’entreprise se conformerait scrupuleusement aux réglementations qui seront édictées. Mais attention! Le diable se cachant dans les détails, il convient de se remémorer le constat du vieux barbu Karl Marx: la législation est toujours en retard sur la technique. C’est lorsque un accident ou un incident se manifestent que l’on songe à réglementer.

    En ce début du mois d’octobre 2019, le groupe américain Paypal s’est retiré de l’association qui promeut la Libra, craignant une pression trop forte de la part des régulateurs. Le Sénat américain lui-même n’est pas entièrement convaincu par l’enthousiasme des initiateurs de cette nouvelle monnaie internationale; au point qu’il a demandé à entendre Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. Si l’on ajoute à cela les hésitations de Visa et de Mastercard, l’horizon de la Libra s’assombrit. C’est un coup dur pour Facebook; c’est aussi un clin d’œil du destin, puisque le promoteur de la Libra chez Facebook n’est autre que l’ancien directeur de Paypal.

    J’épingle ces escarmouches réglementaires car ils font apparaître le dilemme politique propre à la monnaie. La monnaie est à la fois le bien de la société civile, et un attribut de la souveraineté de l’État. Bien de la société civile, car la monnaie ne peut fonctionner que sur la confiance des utilisateurs. Personne n’accepte une monnaie dont il craint qu’elle ne puisse, dans l’avenir, éteindre ses dettes. De plus, contrairement à une idée répandue, la création monétaire est l’œuvre exclusive des banques, banques commerciales quand elles accordent un crédit gagé uniquement sur une créance, ou banque centrale pour la monnaie dite «fiduciaire» dont la partie (minime) la plus palpable est le cash. Attribut de la souveraineté de l’État, la création monétaire l’est pour des raisons d’ordre public, pour éviter qu’une création anarchique ou frauduleuse de monnaies ne porte atteinte au «bon» fonctionnement de l’économie.

    La perspective d’une monnaie internationale comme la Libra a de quoi rendre soupçonneux les régulateurs; car la puissance économique des émetteurs de cette monnaie peut facilement contrecarrer les politiques menées par les autorités monétaires.

    Les défenseurs de la monnaie Libra rétorqueront que les politiques monétaires menées par les Autorités publiques ne vont pas sans erreurs, parfois tragiques. Ainsi, disent-ils, la politique de baisse de taux, menée depuis plusieurs années par la Fed américaine et par la banque centrale européenne, en inondant le marché, décourage les épargnants, favorise les investissements à la rentabilité discutable, et pousse à des hauteurs vertigineuses le prix de l’immobilier ou des actions.

    À quoi l’on peut répondre que les colossales entreprises financières greffées sur Internet ont réellement de quoi faire peur. Ceux qui sont à l’initiative de la Libra se comportent trop souvent, tantôt comme des pirates apatrides, au mieux comme des corsaires au service de leur pays d’origine.

  • Le "tout judiciaire"

    Divorce pxhereÉtienne Perrot sj -Un peu partout dans le monde, et hier encore en Suisse romande à l’occasion d’une manifestation d’une trentaine de personnes, les relations familiales prennent un tour judiciaire. Problèmes de répartition des biens à l’occasion d’une séparation, problèmes de gardes d’enfant, on s’en remet au juge pour trancher les différents; quitte ensuite à se plaindre, comme hier, de l’a priori des juges qui «avantagent» trop souvent, voire systématiquement, l’un des conjoints (généralement féminin lorsqu’il est question de garde d’enfants en bas âge).

    L’intérêt de l’enfant, qui devrait dominer en de telles situations, sert souvent de prétexte aux réclamations de l’une ou l’autre parties. Les prétoires se transforment alors en places publiques, à la manière des manifestants qui cachent leurs intérêts particuliers derrière l’intérêt général.

    On peut le déplorer, mais ce phénomène du «tout judiciaire» s’étend à toutes les relations humaines, relations de voisinage comme relations sociales. L’emprise judiciaire, qui s’étend de plus en plus, est cependant facile à comprendre. Elle correspond à la culture de la modernité qui, faisant fonds sur la responsabilité individuelle, interprète tout contrat de la manière la plus restrictive pour l’engagement des parties, de façon à sauvegarder le maximum de liberté pour chacune d’elles. Chaque individu est ainsi posé seul face à la collectivité dont il attend qu’elle l’aide à réaliser l’épanouissement de sa propre personne. Cette posture se vit dans le couple comme dans le travail. Les relations avec les Services publics sont également abordées dans cet esprit d’indépendance individuelle, et l’on traite aujourd’hui avec l’instituteur ou avec le conducteur de tram ou l’employé du fisc comme on traite avec son boulanger.

    La culture de la médiation disparaît; et l’on laisse aux spécialistes des sciences humaines le soin de concilier les points de vue. Lorsque le différent est allé trop loin, on entame un contentieux judiciaire; ce qui revient à peu près au même puisqu’on se décharge sur un tiers du soin de régler les conflits.

    Le tout judiciaire, nonobstant l’encombrement des tribunaux, est capable de répondre à cette demande. C’est d’ailleurs son rôle. Mais, comme la montré les instances aux limites du judiciaire, instances de «conciliation» prévues par la loi, toute volonté pour un organisme public d’aller plus loin que l’interprétation stricte de la loi et des contrats, et de se substituer à la bonne volonté des parties, s’avère infructueux. Dans l’immense majorité des cas, ces bons offices sont aussi vains que les discussions préalables à certaines décisions thérapeutiques.

    Il est vrai que le rôle de la loi et des juges, ses interprètes, n’est pas de rendre vertueux les assujettis, mais simplement de sauvegarder l’ordre public. Le philosophe du Moyen-Âge Thomas d’Aquin le remarquait dès le XIII° siècle dans sa Somme théologique (IIa IIae question 66, article 11). On pourrait s’en désoler. Ce serait une erreur. Car en limitant le rôle de la loi dans les relations sociales et familiales, le juge, à son corps défendant, assure la sécurité juridique, et renvoie chacun à sa responsabilité. Il garantit ainsi la dignité des partenaires en litige.

  • Le mur de la Réformation

    Étienne Perrot sj - Le mur des Réformateurs faisait consensus à Genève lorsqu’il fut érigé dans le parc des Bastions en 1917. Aux vues des nettoyages successifs nécessités par les dégradations volontaires venues de trublions vaguement identifiés, il semblerait que le mur de la Réformation attire encore la vindicte des «minorités» -qui ne sont pas tous minoritaires- (je pense aux mouvements féministes). Il ne s’agit pas seulement, je pense, d’étudiant-e-s en mal de gaudrioles de fin d’année.

    S’il fallait trouver une raison de ces violences -ou de ces attaques verbales- iconoclastes, j’irais la chercher du côté de la fonction symbolique des personnages gravés dans la pierre. Ce monument à la gloire de la Réformation est en effet le symbole du libre examen. La Réforme est en effet le Matin du monde moderne comme l’annonce le titre d’un bel ouvrage de Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’université de Genève. Pour les esprits chagrins comme le mien, l’esprit de la Réforme s’est malheureusement dissout dans la modernité. Or la modernité a dérivé vers un individualisme qui l’empêche de répondre sérieusement aux problèmes d’aujourd’hui. En souffre la reconnaissance de chacun dans une société solidaire.

    Du coup, les Réformateurs sont accusés faussement des errements du capitalisme contemporain et du moralisme aliénant. Ne pouvant pas être brûlés en effigies, les statues de pierre sont défigurées ou leur signification tronquée. Faible compensation pour celles et ceux qui refusent la société moderne !
    Comme ceux qui ne retiennent du christianisme que les croisades ou l’inquisition, comme ceux qui ne retiennent de la Révolution française que la terreur ou les massacres de septembre, ceux qui ne voient dans la Réforme que la justification insoutenable d’un capitalisme sans âme ou d’un moralisme aliénant se consolent en en détruisant symboliquement les figures historiques. Ils puisent sans doute dans ces critiques ou dans ces actes de vandalisme une bonne conscience. D’autant plus que, en dépit de la lutte des Réformateurs contre le cléricalisme, le protestantisme -via ce monument imposant dressé sur la place publique- leur apparaît sans doute encore trop religieux pour une société sécularisée.

    Foin de ces explications, en paroles ou en actes la dégradation récurrente de ce monument de la Réformation est un acte de faiblesse à la fois intellectuelle et morale: l’incapacité d’accepter que nos héros de jadis ne s’accordent pas à l’état actuel de nos connaissances et de nos sentiments.

  • Le Pape François est un « lanceur d'alerte »

    Pierre Martinot-Lagarde dépeint pour le Courrier Pastoral de son rôle au Bureau International du Travail (BIT) et parle de l'image du Saint Père au sein du BIT.

  • Le pape François et les femmes

    par Thomas Reese sj

    ThomasReesesj 99c12Thomas Reese sjEntre les femmes et François, l'entente se veut cordiale et le respect réciproque. C'est du moins ce qui semble ressortir de ses interventions concernant la place de la gent féminine dans l'Eglise qu'il imagine volontiers plus importante à l'avenir. Mais sa compréhension des désidératas des femmes est-elle à la mesure de leurs attentes ? Le Frère Thomas Reese sj dresse les atouts et les failles qu'il imagine au Saint Père pour appréhender l'Eglise au féminin.

  • Le pape n'a pas que des amis, même en Argentine

    Élu pape il y a sept ans, le 13 mars 2013, le cardinal Jorge Mario Bergoglio n’a pas que des amis au sein de la Curie romaine ou chez les évêques et cardinaux conservateurs. Plus surprenant, le pape argentin ne fait pas l’unanimité dans sa patrie. Face à François, la société argentine -tout comme une partie du clergé- est profondément divisée, en particulier pour des motifs politico-idéologiques.

  • Le père Général appelle à écouter le pape François

    Sosa praying 600Le Père Général Arturo Sosa sj © Jesuits in EuropeAprès la lettre du Pape François, l'Ordre des jésuites se voit appelé à engager davantage d'efforts dans la crise liée aux abus au sein de l’Église. «Faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour travailler ensemble et "guérir" cette situation dans l'Église», a écrit le supérieur Général, le Père Arturo Sosa sj, dans une lettre appelant l'Ordre et tous les collaborateurs et partenaires "à répondre au cri du Pape François". Dans le deuil et la honte, l'Ordre confesse que parmi les coupables se trouvaient des membres de la Compagnie de Jésus.

  • Le plaidoyer du jésuite James Martin pour l'accueil des LGBT

    BvUyZbwkPrésent à Dublin pour la 9e rencontre mondiale des familles, le père jésuite américain James Martin, rédacteur en chef du magazine jésuite America, a livré un discours empathique pour encourager l’Église à accueillir les personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels). La synthèse de Vatican News.