éthique

  • Cercles de pardon

    Étienne Perrot sj - À Palézieux, à Genève, en Suisse et ailleurs, se pratique un rituel intéressant, les Cercles de pardon. Malgré le mot qui connote un sacrement de l’Église catholique romaine, il s’agit essentiellement d’une démarche psychologique dont le but est de se libérer du ressentiment provoqué par tous ceux, personnes réelles ou fantasmées, que l’on croit être à l’origine de nos agacements ou de nos malheurs.

    CaptureEcran

    Le scoop, c’est qu’il ne s’agit pas de «pardonner à ceux qui nous ont offensés» comme dit la prière du Notre Père, mais de leur demander pardon. La victime qui se ressent comme telle demande pardon à son bourreau; «c’est fort de café» dirait mon grand-père! Et cependant ça marche. Comme le précisent ceux qui animent de tels Cercles, le rituel est à la fois «simple et puissant». Après une introduction à la méthode, les participants se mettent en cercle, et, à tour de rôle, s’adressent à la personne qui, par hasard se trouve en face d’elle (il s’agit rarement de l’offenseur lui-même) et lui demande pardon. Ce phénomène de transfert, bien connu des psychanalystes, provoque une libération intérieure qui, souvent, ne va pas sans effets somatiques positifs.

    J’épingle deux détails soulignés avec insistance par le journal de Suisse romande qui relate l’interview d’une animatrice de Cercles de pardon. Le terme laïque apparaît plusieurs fois dans le commentaire. Et je ne peux qu’approuver. Car l’expérience psychologique des Cercles de pardon ne saurait se confondre avec l’expérience spirituelle d’origine religieuse -même si la méditation sur objet religieux a un effet psychosomatique favorable, comme l’ont prouvé un grand nombre de tests.

    La seconde remarque porte sur le fait qu’il ne s’agit pas de pardonner à l’offenseur, mais de lui demander pardon (pour les sentiments agressifs que l’offensé a nourri à son égard). Commentant ce point central, l’interviewée précise «accorder son pardon place le sujet dans la toute-puissance pesante alors que demander pardon l’amène à une humilité qui allège…» Délaissant l’idée d’humilité qui fait interférer fâcheusement la morale avec la psychologie, j’épingle l’expression qui associe le pardon donné à l’offenseur et la «toute-puissance pesante.»
    C’est faux!
    Comme tous les auteurs spirituels et les philosophes contemporains le rappellent, le pardon est impossible, il ne relève donc pas de la toute-puissance. On peut oublier, on peut expliquer, à la rigueur on peut comprendre, on peut se lasser de ressasser les vieilles rancunes, par fatigue ou par divertissement, mais pas pardonner. Ainsi que le souligne le philosophe Jacques Derrida, seul l’impardonnable doit être pardonné, le «pardonnable» s’oublie, s’explique, se comprend, s’épuise dans la dispersion de la vie quotidienne. Mais pardonner l’impardonnable, cela est impossible. Cette expérience de l’impossible pardon montre, à qui veut la tenter, que pardonner ne relève pas de la toute-puissance, mais de la Grâce.

  • Énergies fossiles (la suite)

    EpinglePerrot juin19Étienne Perrot sj - Ma chronique du 18 juin 2019 réagissait à une déclaration de l’évêché du diocèse de Lausanne-Fribourg-Genève annonçant que, depuis l’arrivée du nouvel évêque, Mgr Charles Morerod en 2012, il n’achetait plus d’actions d’entreprises exploitant des énergies fossiles; et qu’il avait vendu les positions qu’il détenait avant 2012 dans ce secteur.
    En réponse à ma chronique, un lecteur me fait remarquer que cette stratégie a le mérite de donner bonne conscience aux catholiques du diocèse sans toucher le fond du problème. Son argument est que les achats en Bourse servent marginalement -et pour le secteur pétrolier, gazier pas du tout- à financer les entreprises. La souscription d’obligations présente le même défaut. Finalement, de par les dividendes et les intérêts versés par ces entreprises, le flux ne va pas des épargnants vers les entreprises, mais, à l’inverse, des entreprises vers les épargnants. Cette stratégie de refus d’investir dans le secteur des énergies fossiles, ajoute mon correspondant, ne fait que limiter les opportunités d’investissement de l’épargne de l’évêché, et par voie de conséquence, en toute logique, d’abaisser son espérance de gain. Comme quoi, conclut-il, l’éthique a toujours un coût sonnant et trébuchant. Dont acte.

    J’accorde à mon honorable correspondant que cette stratégie d’abstention ne peut avoir d’effet direct que lors de la souscription d’une augmentation de capital ou d’une nouvelle émission obligataire. En revanche, ajoutant deux sous dans la musique, je rappelle que mon argument du 18 juin portait non pas sur les effets directs, mais sur les effets indirects, ceux qui passent par l’évolution des cours boursiers. Je reconnaissais d’ailleurs que ces effets indirects ne pouvaient être sensibles que si une masse suffisamment conséquente d’opérateurs agissait dans ce même sens. Je parlais même, en attendant une mobilisation massive des épargnants, d’un effet symbolique.

    Ayant participé à un film sur le sujet (Moi, la finance et l’économie durable, de Jocelyne Lemaire Darnaud, 2010) j’ai pu constater combien sont lucides les militants de tous bords qui œuvrent dans ce sens. Mais, au-delà même de l’effet de signe que comporte toute action symbolique -pour autant que symboliques soient les effets-, le plus important est de vérifier l’authenticité de la démarche. Que les choix aient un sens, cela ne relève que de la conscience de chacun. Les critères s’entrechoquent; la pondération entre ces critères est difficile à établir; les indicateurs sont multiples et variés. Ce qui pose de redoutables problèmes lorsque l’on veut gérer collectivement une épargne, selon un souci où l’éthique est en concurrence avec la performance. Ce qui est le cas de l’épargne gérée par l’évêché de Lausanne-Fribourg-Genève. Mais affronter lucidement de telles contradictions manifeste la dignité de l’être humain.

  • L'eau, la politique et la religion

    Étienne Perrot sj - Soumise à votation le 10 février prochain dans le canton de Zurich, la nouvelle loi cantonale sur l’eau provoque de justes polémiques. Les uns accusent cette loi d’ouvrir la porte à la privatisation, le Conseil d’État zurichois s’en défend. Chaque électeur peut s’informer, d’abord des tenants et aboutissants de la loi litigieuse, mais aussi de la complexité technico-économique de ce type de problème.

    Mais cette information, aussi sérieuse fut-elle, ne dispensera pas les électeurs zurichois de prendre le risque d’un discernement personnel, en fonction des valeurs qui les portent. L’attitude civique en ce domaine, -qui est aussi la condition de la démocratie-, consiste à admettre que les constats et les analyses technico-économiques conditionnent mais ne déterminent jamais totalement les options politiques. Non pas simplement parce que ce qui est légal n’est pas toujours l’expression de ce qui est légitime, -c’est le ressort fondamental de la vie politique-, mais aussi parce que les valeurs portées par chacun des votants induisent des analyses et des options technico-économiques différentes. L’inverse s’appelle la technocratie qui fait passer des options morales et politiques sous couvert de contraintes techniques.

    Outre la technocratie, un autre danger menace notre démocratie. C’est le danger du cléricalisme moralisateur. Il consiste à faire passer des options techniques au nom d’une autorité qui n’en a pas la compétence. Le champion de football n’a pas plus de compétence que vous ou moi pour savoir s’il faut ou non privatiser la distribution de l’eau du canton. (Tout dépend de l’objectif visé, des contraintes notifiées par les sciences et les techniques, de l’horizon de temps que l’on se donne et des circonstances politico-culturelles.)

    Dans la même veine, je souscris pleinement à la critique faite récemment par le président du PDC Gerhard Pfister et la théologienne catholique Béatrice Acklin Zimmermann, membre du parti libéral-radical et conseillère générale à Fribourg. «Au sein du nouveau groupe de réflexion "Église/Politique", qu'ils ont récemment fondé avec des personnalités qui s'affirment toutes comme des chrétiens pratiquants, Gerhard Pfister et Béatrice Acklin Zimmermann veulent rappeler les Églises à leurs devoirs», rapporte www.cath.ch qui titre le 8 janvier 2019 : Le président du PDC veut renvoyer l'Église à la sacristie. En toute cohérence avec cette position, le qualificatif de «chrétien» du sigle PDC me paraît parfaitement incongru (comme tout parti politique qui se voudrait spécifiquement religieux).

    Non pas que je soutienne que la foi n’ait rien à voir avec la politique, -bien au contraire-. Ce que je critique, c’est l’utilisation de l’autorité religieuse au profit d’une cause particulière ou d’un programme défini. Ce qui est d’ailleurs conforme à la doctrine de l’enseignement social chrétien concernant l’application du principe de subsidiarité dans l’Église.

    À noter encore que la dernière livraison de la revue culturelle jésuite choisir (n°690, janvier-mars 2019) rassemble un dossier complet sur le sujet de l'eau. Dossier très instructif qui peut servir de bonne introduction au Festival Histoire et Cité sur le même thème qui se tiendra à l’Université de Genève, mais aussi à Lausanne, Yverdon et Sion du 27 au 31 mars prochain. Plus d'infos sur: https://histoire-cite.ch/ 

     

  • L'Église ne s'érige pas en juge dans l'affaire Lambert

    Jésuite, responsable du département Éthique biomédicale du Centre Sèvres à Paris, le Père Bruno Saintôt sj revient sur la décision de la Cour de cassation ouvrant la voie à un nouvel arrêt des traitements prodigués à Vincent Lambert (1) plongé depuis 10 ans dans un coma profond. «La décision de la Cour de cassation suit scrupuleusement la logique juridique de répartition des attributions et des pouvoirs entre l’ordre judiciaire et l’ordre administratif. Cette décision était attendue et n’a rien de surprenant. Ces clarifications juridiques ne peuvent cependant mettre fin au questionnement #éthique», déclare-t-il dans un article publié par le journal La Croix​.

  • L'indispensable aide sociale

    CAR Banner CaritasCH Kim f 970x547Étienne Perrot sj - Jamais n’a semblé plus pertinente la formule du pape Pie XII, reprise par le pape François: «La politique est la forme la plus haute de la charité». Ceux qui, à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur, réduise la charité à la gentillesse et à l’entraide interpersonnelles, pèchent contre la charité. Je ne dirais pas qu’ils se donnent bonne conscience, ce serait téméraire, et sans doute largement faux; mais ils ne mobilisent pas pour l’amour du prochain l’intelligence nécessaire de la situation sociale.

    Analyser les faits avec les moyens les plus adéquats est la première exigence de la charité. Le SAMU social de Paris, aide médicale d’urgence pour les gens qui vivent dans les rues de la capitale française, finance des études contrôlées par un Comité scientifique et éthique, dont je faisais partie. De la même façon, la Caritas, comme toutes les ONG sérieuses, essaie de connaître le plus rigoureusement possible la population qu’elle prétend aider.

    Pour partager ces connaissances, Caritas suisse rassemble chaque année à Berne, un forum socio-politique dont le thème, le 31 janvier dernier, était «L’aide sociale est indispensable!» J’en rappelle les chiffres les plus troublants: «Près de 700’000 personnes, dont 120’000 enfants, sont en situation de pauvreté en Suisse, et la tendance est à la hausse.» Un intervenant au Forum, professeur de l’EESP, estime, sur la base d’études convergentes, que alors que 300’000 personnes sont à l’aide sociale en Suisse, les «programmes d’activation», s’ils peuvent être utiles pour éviter l’isolement social, s’ils peuvent contribuer à garder l’estime de soi, permettent rarement de réintégrer le premier marché de l’emploi.

    J’épingle la dimension socio-politique du problème, qui révèle les dérives individualistes du capitalisme moderne. Sur le volet social, la tendance à l’«ubérisation» du monde du travail, chacun étant supposé devenir des «auto-entrepreneurs», responsables de leur emploi et prenant tous les risques sur eux… Ce qui cache les causes structurelles de leur situation: pauvreté, culture, formation. Comme le faisait remarquer un intervenant: «Cela convient peut-être pour un job d’étudiant, par pour faire vivre une famille!»

    Sur le volet politique, le refus des discours populistes de droite qui dénoncent l’aide sociale, stigmatisant les personnes en difficultés, voire les qualifiant de «parasites sociaux». Comme si ceux qui en bénéficiaient en étaient les seuls responsables. Le directeur de Caritas Suisse déplore que l’on se concentre uniquement sur l’assainissement des assurances sociales -AVS, AI, PC, 2ème Pilier, Assurance-maladie- mais le problème est bien plus vaste. Je ne peux que lui donner raison.

    Notre illustration: photographie de Caritas Suisse et de son action Vaincre la pauvreté des enfants en Suisse© Caritas Suisse

  • Le grand-écart jusqu’au point de rupture

    Jeff Bezos 2016Jeff Bezos © Senior Master Sgt. Adrian Cadiz/wikimedia commonsUn rapport d'Oxfam publié le 21 janvier rapporte que vingt-six milliardaires possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l'humanité (3,8 milliards). L'homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, le patron d'Amazon, dispose d’une richesse qui a atteint 112 milliards de dollars l'an dernier, tandis que le budget de santé de l'Éthiopie correspond au 1% de sa fortune!

  • Le prix en guise d'exploit

    Kathmandu Nepal Himalayas EverestPierre Emonet sj - Récemment, sur les réseaux sociaux, on a pu voir l’hallucinante photo d’une file d’attente pour accéder au sommet de l’Everest. Tout comme dans le métro: des hommes et des femmes pressés les uns contre les autres, font la queue pour pouvoir fouler la plus haute cime du monde. Parce que ça bouchonne, l’attente se prolonge, fatale pour les candidats aux œdèmes. Bousculées, certaines cordées ont dévissé et rejoint plus vite que prévu un plus haut sommet. Quelle motivation peut bien justifier cette étrange bousculade qui n’a plus grand-chose à voir avec la conquête des cimes éternelles? Certainement pas le goût de l’aventure. Car d’aventure il n’y en a plus; elle était le privilège des pionniers. L’ascension du sommet du monde n’est devenue qu’une industrie touristique qui prospère grâce au goût de la performance, de la gloriole, et d’un snobisme à prix fort.

    Mieux que l’Everest! Il y a quelques jours la presse révélait que la Nasa veut ouvrir sa station spatiale aux touristes. Pas à n’importe quel touriste! À des amateurs de sensations fortes capables de débourser 58 millions de dollars pour un aller et retour, sans compter la nuit à 35'000 dollars. Des séjours allant jusqu’à un mois sont prévus, des candidats s’annoncent. Les espaces infinis effrayaient Pascal. Si leur exploration scientifique se justifie, leur exploitation touristique relève d’une démesure qui ne semble avoir d’égales que les ambitions financières des «gentils organisateurs» et la stupidité des futurs pigeons de l’espace.

    Illustration: Camp de base népalais @ ilker ender/Wikimedia Commons

  • Mariage de l'écologie et de la finance

    EnvironmentFinances pixabayÉtienne Perrot sj - La lutte pour le climat n’est pas qu’un effet de mode. L’arme des règlements contraignants se révélant souvent difficile à faire aboutir, celle des manifestations publiques se heurtant à l’inertie des élus, il reste l’arme de la finance. Déjà, dans certaines Assemblées générales d’actionnaires, des motions d’inspirations écologiques furent présentées, capables de sensibiliser les dirigeants de quelques grandes entreprises dont les activités contribuent à dégrader l’environnement. Du coup, en France, l’entreprise qui produit le plus d’électricité d’origine éolienne est EDF !

    Les Fonds communs de placement forment ici la cheville ouvrière sans laquelle une telle stratégie financière est inopérante.

    Dans cette ligne, plus immédiatement opératoire est l’activisme des Caisses de pensions. C’est ainsi que des personnalités romandes demandent à la Caisse de pensions de l’État de Vaud de n’investir que dans les énergies renouvelables et les entreprises respectueuses du climat. Jusque-là, je ne peux être que d’accord, sous réserve d’examiner de près non seulement le cœur de métier de ces entreprises, mais aussi les conditions de production d’amont et d’aval. Car les fournitures et l’entretient peuvent rogner les avantages écologiques affichés. On se souvient que les diatribes n’ont pas manqué autour du bilan écologique globale des éoliennes, comme autour des batterie lithium-ion qui nourrissent la plupart des téléphones portables et des voitures électriques. Mais je relativise ces discussions car, au fur et à mesure où le souci écologique se répand dans toutes les branches économiques, le bilan écologique globale de chacun des produits ne peut que s’améliorer.

    J’épingle cependant une remarque émise par les personnalités vaudoises qui exigent que la Caisse de pensions de l’État de Vaud n’investisse que dans les énergies renouvelables, sans attendre le résultat d’une votation d’initiative populaire allant dans ce sens. Aux arguments écologiques s’est ajouté un argument financier: cela pourrait améliorer la performance.

    Associer le souci écologique, qui relève de la morale sociale, avec l’appât du gain, qui relève de l’intérêt catégoriel, c’est une bonne tactique. Malheureusement, ce lien relève d’une affirmation sans fondement empirique. Certes, on peut toujours trouver des exemples particuliers où le souci écologique et un résultat juteux sont allés de pair pendant quelques années. Il est même possible de justifier par la théorie le lien probable entre les deux, sur le long terme. Mais le long terme peut durer plusieurs décennies, alors que la Caisse de pensions doit pouvoir payer régulièrement dans l’intervalle. Les résultats à court et à moyen terme -et les gestionnaires de la Caisse de pensions de l’État de Vaud ne peuvent pas l’ignorer- dépendent de circonstances complexes qui ne relèvent pas du seul souci écologique. D’ailleurs, si l’écologie était le critère dominant de la performance financière, il suffirait de laisser faire les financiers. Personne n’a envie de tenter l’expérience.

    Morale de l’histoire: ne méprisons pas les actuels et futurs pensionnaires de l’État de Vaud au point de limiter leur motivation au seul résultat économique de leur Caisse. Eux aussi sont capables de miser sur le bien commun.

  • Pensions à vie sur la sellette

    FreysingerMaudet CoupEpingle19Oskar Freysinger et Pierre Maudet au cœur des débats sur "Les pensions à vie perçues par les membres des gouvernements". © wikimedia commonsÉtienne Perrot sjÉtienne Perrot sj - Les pensions à vie perçues par les membres des gouvernements -tout comme avantages procurés par le statut des fonctionnaires dans beaucoup de pays, notamment en France voisine-, ont été conçues pour garantir l’indépendance des édiles et de leurs Services. Cette idée d’indépendance reflétait la conviction selon laquelle les représentants de la collectivité, quel que soit leur grade et leur fonction politiques ou administratives, transcendent les intérêts particuliers des citoyens. Serviteurs de la loi qui est faite, aux dires d’un Révolutionnaire de 1789, non pas pour le charcutier ou pour le tapissier, mais pour le citoyen, ils étaient supposés hors d’atteinte des récriminations a priori partisanes. Comme le disait l’article 75 de la Constitution de l’an VIII (1800): «nul fonctionnaire ne peut être tenu pour responsable de ses actes» car, à la manière des gouvernants, il est réputé n’être que le fidèle exécutant de la volonté générale.

    Malheureusement, cette idéalisation de la fonction gouvernementale a beaucoup pâti des errements -vrais ou faux, relativisés ou gonflés par les médias- de nos dirigeants politiques. Certes, on est toujours surpris de voir réélus des politicien(ne)s précédemment condamnés par la justice; mais il n’empêche que «la femme de César» a peu à peu perdu sa virginité. D’autant plus que la culture dominante d’aujourd’hui fait spontanément passer l’intérêt personnel avant celui de la collectivité, au point que chacun considère les services de gouvernement avant tout comme un service qui lui est dû personnellement, indépendamment de l’intérêt d’autrui.

    Cette érosion du sens de la collectivité permet d’expliquer que l’opinion publique trouve inappropriées les rentes à vie des anciens membres des gouvernements. Les cantons du Jura, de Fribourg et du Valais se préparent à supprimer les rentes pérennes des membres de leur gouvernement. L’affaire Maudet ayant chauffé les esprits, il est question pour le canton de Genève, de suivre le même chemin.
    Je ne suis pas favorable à ce que se renouvelle dans les cantons helvétiques ce que les révolutionnaires français ont accompli durant la «nuit du 4 août», connu sous le nom de «l’abolition des privilèges». Car avant de parler de privilège à propos de la pension versée aux anciens gouvernants, il convient de voir si la contrepartie de cet avantage indéniable a été honorée, et si l’avantage acquis est proportionnel au service rendu. Quel fut le coût personnel du service rendu par le membre du gouvernement? coût familial et financier, bien sûr, auxquels il faudrait ajouter les coups reçus, psychologiques ou autres. C’est cela qu’il faut peser avant de trancher au nom de l’idéologie dont Robespierre fut le plus illustre et le plus tragique représentant.

  • Problème de genres

    Hermaphroditus fresco 19eÉtienne Perrot sj - J’épingle un entrefilet découvert dans un journal du soir (Le Monde, Paris 9-11 juin 2019): «De même que nous avions fait le choix de ne pas utiliser le point médian (pour l’écriture inclusive), nous réserverons l’utilisation du pronom ‘iel’ à des cas très particuliers.» De quoi s’agit-il ? D’un problème typographique posé par les personnes qui ne sont ni en accord avec leur sexe de naissance (cisgenre), mais ne reconnaissant cependant pas dans le sexe opposé (transgenre). Ces personnes, soit ne se reconnaissent ni totalement dans un genre, ni totalement dans un autre (non-binaire), soit ne se reconnaissent dans aucun (agenre). Ce peut-être aussi des personnes dont le genre varie au cours du temps (gender fluid). Bref, où trouver un pronom personnel adapté à quelqu’un que l’on ne peut désigner ni par «il», ni par «elle». La solution envisagée, rejetée provisoirement par le journal, est le composé de «il» et  elle», ce qui donne le pronom «iel», que Le Monde dit ne réserver que «à des cas très particuliers».

    Je ne peux qu’approuver le bon sens de la Rédaction de ce journal français. Car, en associant dans le même graphe les deux genres, il ne saurait désigner que le genre «binaire», qui fait trop penser à l’hermaphrodite. Quelle que soit l’aura religieuse qu’il a pu avoir dans le Proche-Orient antique, l’hermaphrodite présente à l’imagination une représentation douteuse. Contre Lacan qui prétendait que «le sexe, c’est le destin», Simone de Beauvoir affichait que «l’on ne nait pas femme, on le devient». Puisque l’on devient femme, la logique veut que l’on puisse également devenir homme. Ce qui implique une sorte de fusion primitive des genres, et nous rapproche de Platon qui, dans son Banquet, voit dans le mythe de l’hermaphrodite primordial l’origine de l’attirance des sexes, tous genres confondus.

    Plus sérieusement, ces questions typographiques me semblent passer à côté de la question douloureuse de l’identité. Savoir si l’individu se reconnaît dans le «il», dans le «elle», dans le «iel», ou tout autre signe pronominal à inventer, n’est manifestement pas simplement un problème personnel. C’est un problème de société car il relève, -n’en déplaise à certains psychologues et aux tenants du développement personnel-, du regard sur soi-même qui reflète toujours l’intériorisation du regard d’autrui. Même si on a l’impression de se regarder le nombril, on se voit toujours dans le miroir de son milieu social.

    Comme dit le sociologue Baumann, notre société est fluide, et l’on peut penser que, dans un tel contexte culturel, ne cessera d’augmenter le nombre de nos contemporains qui se classeront dans le gender fluid, ces personnes dont le genre varie au cours du temps. Ils auront, j’en suis sûr, la force d’âme suffisante pour échapper au destin de Narcisse qui, nous dit la légende, s’est noyé en regardant le reflet de son image dans l’eau d’un bassin. La société -du moins cette partie de notre société qu’agite la question du genre- n’est-elle pas le bassin, ce monde fluide, où chacun peut se couler, dans les deux sens, -positif et négatif,- du mot?

    Illustration: Fresque d'Herculanum (XIXe siècle) © Wikimedia Commons. Source: Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris, France.

  • Quand la démesure vous soule

    UBS Godong© Fred de Noyelle/GodongPierre Emonet sj - Il y a quelques jours, mon journal m’apprenait que pour l’année 2018 le salaire annuel du directeur d’une grande banque (la deuxième!) s’élevait à 12,7 millions de francs, ce qui représente une augmentation de 30%, alors que l’action de son entreprise a reculé de 40%. Aujourd’hui le journal rapporte que l’assemblée des actionnaires de l’UBS a refusé la décharge au conseil d’administration et à la direction de la grande banque. Ce vote de défiance sanctionnerait la condamnation de la banque en France assortie d’une amende de 4,5 milliards d'euros (environ 5 milliards de francs) pour «démarchage bancaire illégal» et «blanchiment aggravé de fraude fiscale». Depuis plusieurs mois, les malheurs d’un magnat de l’automobile au Japon alimentent régulièrement la chronique. Emprisonné pour de sombres affaires financières, l’ex-patron a été en mesure de payer une caution d’environ 9 millions de francs pour sortir des cachots japonais.

    Au catalogue des sommes excessives et difficilement acceptables il faudrait encore inscrire les salaires de nombreux autres grands-patrons, les profits des multinationales «irresponsables», le prix exorbitant de certains footballeurs, l’argent public de pays «en voie de développement» détourné par les dictateurs et autres présidents-à-vie, et tant d’autres cas. Une véritable valse de l’excès étourdissante.

    Comme l’excédent de lumière éblouit et vous empêche de voir, tout ce qui est excessif devient insignifiant. L’énormité des sommes aveugle. Au-delà d’un certain seuil, telle une drogue, la démesure vous soule et vous entraîne dans un monde chimérique, à mille lieues de la réalité quotidienne du citoyen ordinaire. Disproportionnés, le scandale et l’injustice en deviennent presque irréels. Le larcin à l’étalage d’un demandeur d’asile suscite plus facilement l’indignation.