chronique

  • Pressions extérieures

    Votations19Mai19Étienne Perrot sj - Parmi les multiples projets soumis à la votation du dimanche 19 mai 2019, deux au moins procèdent d’une pression extérieure sur la Suisse. La loi sur les armes et la réforme fiscale liée, pour la circonstance, au financement de l’AVS.

    J’épingle ce dernier paquet, connu sous le nom de réforme RFFA. Que la concurrence fiscale pour attirer les entreprises internationales soit mal vu de nos partenaires internationaux, cela est compréhensible; même si la manœuvre a souvent été utilisée par ceux qui la dénoncent aujourd’hui.

    Ce qui l’est moins, c’est effectivement la différence de traitement fiscal selon l’origine de ces entreprises. Selon les données reprises par Le Courrier «certaines sont imposées à des taux très bas (11,6% de taux moyen à Genève, alors que les entreprises ordinaires sont imposées à 24,2%). Dans certains cantons, ce taux descend à 8%». En tenant compte des aménagements autorisés au nom des dépenses de recherche et de développement, une déduction supplémentaire de 50% au maximum sera possible, ce qui, finalement, conduira le taux d’imposition, variable selon les cantons, vers 13,79% déjà en vigueur pour les Vaudois, et 13,99% dans le canton de Genève.

    Si dimanche prochain les Genevois -suivant la préconisation du Conseil d’État, des partis de droite (à l’exception de l’UDC) et des milieux économiques- acceptent cette réforme au niveau cantonal, les multinationales, taxées en moyenne à 11,6%, verraient leurs impôts augmenter, tandis que les entreprises suisses, taxées à 24,2%, les verraient baisser. Du coup, en 2020, le canton et les communes perdraient près de 230 millions de francs et jusqu’à 400 millions après cinq ans. Car, en parallèle, un impôt sur le capital des entreprises sera annulé progressivement. C’est pourquoi, pour ne pas contraindre le budget cantonal sans restreindre celui des ménages, les opposants préconisent une taxation générale des entreprises à un taux avoisinant 15 à 16 %.

    Le plus surprenant se joue à mes yeux au niveau confédéral. Comme l’explique la chronique du Courrier «cette réforme devrait coûter 2 milliards de manque à gagner aux caisses fédérales. Dans le cadre d’un accord politique, la droite a accepté des mesures -principalement financées par une hausse des cotisations sociales et la TVA- pour un montant équivalent à injecter dans l’AVS. À gauche, seul le Parti socialiste suisse soutient cet arrangement.» Le chroniqueur précise avec juste raison «accord politique». Je n’en vois pas bien la cohérence économique ni l’esprit démocratique. Lier les deux dans une même votation, c’est vouloir contourner la démocratie. Rassemblant plusieurs objets dont aucun ne bénéficie d’une majorité assurée, on espère ainsi obtenir une majorité de circonstance. Ce n’est pas là l’esprit politique du «citoyen de Genève». Sauf à distinguer la volonté générale (incarnée par celle du Conseil fédéral ?) de la volonté de la majorité (celle du peuple) !

    Notre image est issue de l'Information officielle diffusée  sur YouTube par le Conseil fédéral suisse sur la votation populaire du 19 mai 2019: Loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA): l'https://youtu.be/CDWIEArFmEw

  • Problème de genres

    Hermaphroditus fresco 19eÉtienne Perrot sj - J’épingle un entrefilet découvert dans un journal du soir (Le Monde, Paris 9-11 juin 2019): «De même que nous avions fait le choix de ne pas utiliser le point médian (pour l’écriture inclusive), nous réserverons l’utilisation du pronom ‘iel’ à des cas très particuliers.» De quoi s’agit-il ? D’un problème typographique posé par les personnes qui ne sont ni en accord avec leur sexe de naissance (cisgenre), mais ne reconnaissant cependant pas dans le sexe opposé (transgenre). Ces personnes, soit ne se reconnaissent ni totalement dans un genre, ni totalement dans un autre (non-binaire), soit ne se reconnaissent dans aucun (agenre). Ce peut-être aussi des personnes dont le genre varie au cours du temps (gender fluid). Bref, où trouver un pronom personnel adapté à quelqu’un que l’on ne peut désigner ni par «il», ni par «elle». La solution envisagée, rejetée provisoirement par le journal, est le composé de «il» et  elle», ce qui donne le pronom «iel», que Le Monde dit ne réserver que «à des cas très particuliers».

    Je ne peux qu’approuver le bon sens de la Rédaction de ce journal français. Car, en associant dans le même graphe les deux genres, il ne saurait désigner que le genre «binaire», qui fait trop penser à l’hermaphrodite. Quelle que soit l’aura religieuse qu’il a pu avoir dans le Proche-Orient antique, l’hermaphrodite présente à l’imagination une représentation douteuse. Contre Lacan qui prétendait que «le sexe, c’est le destin», Simone de Beauvoir affichait que «l’on ne nait pas femme, on le devient». Puisque l’on devient femme, la logique veut que l’on puisse également devenir homme. Ce qui implique une sorte de fusion primitive des genres, et nous rapproche de Platon qui, dans son Banquet, voit dans le mythe de l’hermaphrodite primordial l’origine de l’attirance des sexes, tous genres confondus.

    Plus sérieusement, ces questions typographiques me semblent passer à côté de la question douloureuse de l’identité. Savoir si l’individu se reconnaît dans le «il», dans le «elle», dans le «iel», ou tout autre signe pronominal à inventer, n’est manifestement pas simplement un problème personnel. C’est un problème de société car il relève, -n’en déplaise à certains psychologues et aux tenants du développement personnel-, du regard sur soi-même qui reflète toujours l’intériorisation du regard d’autrui. Même si on a l’impression de se regarder le nombril, on se voit toujours dans le miroir de son milieu social.

    Comme dit le sociologue Baumann, notre société est fluide, et l’on peut penser que, dans un tel contexte culturel, ne cessera d’augmenter le nombre de nos contemporains qui se classeront dans le gender fluid, ces personnes dont le genre varie au cours du temps. Ils auront, j’en suis sûr, la force d’âme suffisante pour échapper au destin de Narcisse qui, nous dit la légende, s’est noyé en regardant le reflet de son image dans l’eau d’un bassin. La société -du moins cette partie de notre société qu’agite la question du genre- n’est-elle pas le bassin, ce monde fluide, où chacun peut se couler, dans les deux sens, -positif et négatif,- du mot?

    Illustration: Fresque d'Herculanum (XIXe siècle) © Wikimedia Commons. Source: Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris, France.

  • Quadriptyque de l'automne à l'hiver

    Trouver Dieu à vélo et dans les conflits, dans la vieillesse des autres comme dans les désespoirs de ma jeunesse

    Julien Lambert sjrelève périodiquement quelques perles tirées de son quotidien de jeune religieux à Paris, de sa vie de prière et de ses études en philosophie et en théologie. Voici sa chronique d'automne/hiver 2019.

    La gestation de Marie face au désastre écologique...

    Dieu est la JulienL Dec19

  • Quand la démesure vous soule

    UBS Godong© Fred de Noyelle/GodongPierre Emonet sj - Il y a quelques jours, mon journal m’apprenait que pour l’année 2018 le salaire annuel du directeur d’une grande banque (la deuxième!) s’élevait à 12,7 millions de francs, ce qui représente une augmentation de 30%, alors que l’action de son entreprise a reculé de 40%. Aujourd’hui le journal rapporte que l’assemblée des actionnaires de l’UBS a refusé la décharge au conseil d’administration et à la direction de la grande banque. Ce vote de défiance sanctionnerait la condamnation de la banque en France assortie d’une amende de 4,5 milliards d'euros (environ 5 milliards de francs) pour «démarchage bancaire illégal» et «blanchiment aggravé de fraude fiscale». Depuis plusieurs mois, les malheurs d’un magnat de l’automobile au Japon alimentent régulièrement la chronique. Emprisonné pour de sombres affaires financières, l’ex-patron a été en mesure de payer une caution d’environ 9 millions de francs pour sortir des cachots japonais.

    Au catalogue des sommes excessives et difficilement acceptables il faudrait encore inscrire les salaires de nombreux autres grands-patrons, les profits des multinationales «irresponsables», le prix exorbitant de certains footballeurs, l’argent public de pays «en voie de développement» détourné par les dictateurs et autres présidents-à-vie, et tant d’autres cas. Une véritable valse de l’excès étourdissante.

    Comme l’excédent de lumière éblouit et vous empêche de voir, tout ce qui est excessif devient insignifiant. L’énormité des sommes aveugle. Au-delà d’un certain seuil, telle une drogue, la démesure vous soule et vous entraîne dans un monde chimérique, à mille lieues de la réalité quotidienne du citoyen ordinaire. Disproportionnés, le scandale et l’injustice en deviennent presque irréels. Le larcin à l’étalage d’un demandeur d’asile suscite plus facilement l’indignation.

  • Questions d'impôts

    balance de RobervalÉtienne Perrot sj - «Cela durera autant que les impôts!» Mon grand-père utilisait cette comparaison pour désigner un phénomène qui n’aura pas de fin (dans le genre des discussions sur le temps qu’il fait, sur les mérites respectifs du vélo ou de l’auto ou encore -last but not the least- sur la justice fiscale). À ces discussions interminables, car elles portent sur des situations où toutes les options comportent du pour et du contre, et où les valeurs en jeu sont différemment appréciées selon la situation de chaque interlocuteur, s’ajoutent en ce qui concerne les impôts, l’idée -parfois vraie- que le voisin en paie moins que moi, alors qu’il est plus riche. Bref, ce problème de justice est un problème d’ajustement de l’assiette et du barème selon les situations de chacun. Il conditionne le lien social; ce qui n’est pas son moindre enjeu.

    Écoutant ce papotage, potage difficile à avaler pour quiconque est soucieux de justice, un économiste de bon sens, professeur à l’université de Fribourg, ajoute un grain de sel qui mérite d’être épinglé. Il réfute une idée simpliste, tirée de l’idéologie libérale, selon laquelle les entreprises ne réagissent positivement qu’aux baisses de la pression fiscale. Je cite ses propos tirés d’un blog qu’il a fait paraître lundi 15 avril 2019 dans Le Temps: «Ce qui compte (pour la présence des entreprises dans un canton), c’est la qualité des services publics de toute sorte -y compris la bureaucratie-, la stabilité économique et financière, la disponibilité de terrains à bâtir et de personnel qualifié, l’accessibilité aux infrastructures de communication et la qualité des soins médicaux. Beaucoup de ces variables ont un lien direct ou indirect avec les dépenses publiques, que les impôts doivent contribuer à financer pour éviter que l’État s’endette trop.»

    Je ne peux que souscrire aux propos du professeur de Fribourg. À deux nuances près. Il ne faudrait pas en conclure que le taux d’imposition n’a pas d’importance; certes, il joue en concurrence avec les éléments cité par l’économiste; mais, à environnement géopolitique et institutionnel comparable, l’impôt fera la différence. De plus, l’attractivité de cet environnement peut varier assez vite, et ce type de rente dont bénéficie la population locale et son administration peut se révéler évanescente, surtout si la demande fléchie, seule vrai moteur de l’investissement et de l’activité économique et de l’emploi. Reste ce discernement permanent (choisir, dirons-nous !) qui vise à trouver un équilibre précaire qui fera marcher les responsables de l’impôt sur un chemin de crête entre deux abîmes: l’essoufflement du corps social dans la course à la productivité et l’enlisement dans un terrain social de plus en plus difficile à financer.

    Sur ce terrain, les Suisses, qui savent que les lois sont l’émanation du peuple, me semblent dans une situation plus favorable que les français, pour qui l’État est cette merveilleuse institution qui permet à chacun de croire qu’il peut vivre au dépend de tous les autres citoyens.

    Étienne Perrot sj

  • Raison et foi

    Étienne Perrot sj - Le lecteur de l’une de mes chroniques m’envoie cette question:

    «J’ai perdu la foi quand j’ai eu atteint l’âge de raison;
    est-ce que je vais retrouver la foi lorsque que je perdrai la raison

    Pour le cas où il ne s’agirait pas d’une moquerie sous forme d’un trivial jeu de mots, et parce que le problème est sérieux, je livre ici la réponse que je lui ai envoyé:

    «Cher Monsieur,
    La question se pose, en effet, depuis le XVIIe siècle en particulier, siècle de Descartes, de Pascal, de Kepler, de Newton, de Spinoza, de Leibniz, siècle qui se dégagea des superstitions qui encombraient encore, durant toute la Renaissance, les observations les plus scrupuleuses des savants. (Auparavant, notamment chez Thomas d’Aquin, le mot raison était synonyme de conscience.) La question se pose avec une acuité plus grande à partir du XVIIIe siècle, lorsque la raison se présente comme une capacité mentale interne à chaque individu (en oubliant sa dimension sociale, car toute raison se coule dans un langage; ce qui suppose au moins deux interlocuteurs).

    Ce contexte culturel, dans lequel nous baignons encore -et dont témoigne la formulation de votre question-, fait de la raison un instrument personnel de connaissance rigoureuse des phénomènes de la nature et de la société. La question que vous posez n’a de sens que si vous prenez la foi, elle aussi, comme un instrument de connaissance de la nature; ce qu’elle n’est pas. (Bien que les témoignages soient innombrables de croyants, y compris des intellectuels de haut vol, qui croient découvrir dans les Écritures ou dans la Tradition, une source d’informations scientifiques. Le fondamentalisme -et pas simplement le créationnisme- a encore pignon sur rue!)

    Pour le dire simplement, la foi porte sur un événement singulier, propre à chacun, et qui se manifeste d’une manière parfaitement originale. Or, les événements singuliers ne se coulent dans aucun langage -et ne peuvent trouver d’expressions adéquates. (Si on veut les formuler, on tombe dans des poésies abscondes ou dans quelques onomatopées éructant des sentiments informes.) Claude Bernard, avec la plus grande rigueur, disait qu’il n’y a de science que du général, c’est-à-dire attaché à des phénomènes objectifs, et qui peuvent se couler dans un langage (de préférence mathématique, mais pas nécessairement), langage qui permet à chacun de mettre au jour le phénomène désignés, pour peu que soient réunies leurs conditions nécessaires et suffisantes d’apparition.

    Blaise Pascal VersaillesBlaise PascalDès le XVIIe siècle, Pascal avait bien clarifié le débat lorsqu’il avait distingué trois ordres de réalité, disant, -avec plus d’humour que je n’en ai,- qu’en matière de phénomènes de la nature, il en croyait ses instruments d’observation, en matière de société, il en croyait sa raison, et qu’en matière de foi, il en croyait son curé. Dans ses Lettres Provinciales, il se moque avec raison des papes qui croyaient la terre plate et des théologiens qui pensaient qu’elle était le centre immobile d’un univers tournoyant autour d’elle.

    En fait, le véritable enjeu de tout ceci, c’est le refus, en matière de phénomène scientifiquement vérifiables, de l’argument d’autorité. (Sur ce plan-là, notre société a encore beaucoup à faire.)

    S’il fallait appuyer ces brèves considérations sur quelques références religieuses, il suffirait de remarquer que les religions monothéistes ont toute condamné les appellations de Dieu, de quelque nom qu’on lui attribue, et plus encore toute représentation du divin. Car, selon le mot de Pascal, «Dieu est sensible au cœur» (et ne se découvre pas dans les replis de quelque langage que ce soit.

    Pour répondre plus directement à votre question, vous retrouverez la foi, non pas lorsque vous aurez perdu la raison, mais lorsque vous aurez constaté, -à l’occasion de quelque événement vécu et qui provoquera peut-être étonnement, questionnement, indignation, incompréhension, -que la raison ne répond pas à vos questions les plus singulières, c’est à dire les plus intimes.

    Acceptez l’expression la plus sincère de mon cordial respect »

  • Roger Federer !

    wIKI Federer WM16 37 28136155830Étienne Perrot sj  - Entre la demie finale et la finale du championnat de Wimbledon, il me plait de saluer le champion suisse de tennis, Roger Federer. Ayant gagné avant hier la demie finale contre un autre mythe de la raquette, Rafael Nadal, Federer affrontera dimanche prochain le champion du monde Novak Djokovic (finalement vainqueur de justesse, au terme d'une longue joute très disputée). N’étant pas un spécialiste des exploits sportifs, je laisse les commentateurs affiner leurs analyses et les parieurs quant aux prochains résultats risquer leur argent sur des intuitions plus ou moins bien étayées.

    En revanche, je ne peux pas m’empêcher de remarquer que le champion suisse, en se concentrant sur son cœur de métier, en refusant obstinément de jouer à la star, en commentant sobrement son jeu avec une lucidité rare, -il reconnaît que, dans le deuxième set contre Nadal, il a raté quelques opportunités et subi quelques défaillances lorsqu’il était au service,- voire en se coulant modestement dans cette qualité spirituelle suprême qu’est l’humour, -il évoque l’alignement des planète pour expliquer son actuel état de grâce,- bref, en étant lui-même, il désarme le chauvinisme helvétique.

    Le public de toutes les nations le reconnaît comme un concitoyen. Il en a d’ailleurs conscience, à la manière de ces orateurs qui sentent vibrer leur auditoire selon la fluctuation de la parole. Federer renoue avec l’esprit des Jeux olympiques de l’antiquité, où les athlètes n’arboraient aucun signe national, communiant dans le seul Dieu qui les unissaient tous, la beauté du sport.

     

  • Savoir scientifique partagé

    Étienne Perrot sj - Une «opinion», parue hier dimanche 24 février 2019 sur le site du Temps, reprend le refrain de bon sens: le savoir scientifique doit être «partagé sans entrave». C’est évident: le savoir ne doit dépendre de rien d’autre que de l’effort d’apprentissage de celui ou de celle qui veut l’acquérir; en droit, le savoir scientifique est accessible à tout être doué de raison. C’était la raison d’être de la première université créée à Bologne au Moyen-Âge.

    Cependant, on imagine immédiatement l’entrave principale, celle de l’argent. On bénéficie d’un savoir; on le garde pour soi afin d’en profiter seul. Les États et les grandes entreprises sont souvent accusés de confisquer un savoir qui, libéralement répandu, pourrait améliorer la vie des populations.

    J’ajoute deux sous dans la musique. Le savoir ne tombe pas du ciel. Plus il avance, plus il mobilise des outils, des machines, des systèmes informatiques de plus en plus puissants, et qui coûtent cher. D’où l’espionnage industriel. Les prémices du savoir en arithmétique ne suppose qu’une feuille de papier et un crayon; mais le savoir en physique, en biologie, et même dans les sciences sociales qui font appel aux statistiques, suppose des moyens onéreux. Le matériel nécessaire aux découvertes en physique fondamentales ou en cosmologie mobilisent des sommes astronomiques; la découverte de nouvelles molécules capables de soigner également. Comme le font remarquer tous les physiciens: la thermodynamique doit davantage à la machine à vapeur que la machine à vapeur ne doit à la thermodynamique. Et les calculs nécessaires à certaines expériences seraient impossibles avec la pure théorie, sans l’aide d’ordinateurs puissants.

    Ceux qui donnent de leur temps ou de leur argent pour fournir ces moyens en attendent des revenus. La rémunération de ces investissements risqués ou de ces travaux de longue haleine est sujet à débats, dont les diatribes au sujet des brevets d’invention ou de droits d’auteurs défraient la chronique judiciaire.

    L’argent ne permet malheureusement pas de lever toutes ces entraves. Il n’est pas la seule entrave au savoir. Il y a le savoir-faire, lié à une pratique récurrente. Non seulement l’agronomie et la biologie, mais également bien des secteurs mécaniques et électroniques pâtissent parfois d’un manque, ou d’un oubli, de savoir-faire. À quoi s’ajoute le faire-savoir, nécessaire lorsqu’il faut transmettre un savoir, et plus encore lorsque le savoir repose sur la collaboration de plusieurs. Les réseaux produisent ainsi un savoir qui repose bien sûr sur des infrastructures de communication, mais suppose également un langage commun sans lequel aucun savoir n’est pensable.

    J’épingle l’aspect anthropologique du problème. Car le savoir, qu’il soit scientifique ou pas, suppose une motivation, un désir sans lequel nul être raisonnable n’entreprend un apprentissage. C’est le mérite du Prix Nobel d’économie, Amartya Sen, d’avoir souligné ce point qu’il nomme la «capabilité»: la motivation suppose non seulement que l’on se sente apte et qu’on nous en fournisse les moyens, mais également que la culture ambiante ne nous détourne pas de ce savoir auquel on a droit. Cette motivation repose certes sur l’une des trois libidos reconnues dès le Moyen-Âge (la libido sciendi, à côté de la libido dominendi -désir du pouvoir- et de la libido sentiendi -appétit de jouissance-). L’idéologie libérale fait reposer la motivation sur l’individu, comme si l’individu était une monade souveraine. Cette idéologie néglige l’environnement social, culturel et institutionnel, c’est à dire l’essentiel, de ce « partage du savoir ».

  • St Ignace, les échecs et la grâce

    EgliseStIgnace Paris FredDeNoyelle godongJean-Blaise Fellay sj- On a souvent dépeint le fondateur de la Compagnie de Jésus comme un homme à la volonté de fer, se fixant des objectifs précis et les menant à chef avec une détermination sans faille. Mais si je relis sa vie avec attention, je constate exactement l’inverse. Sa jeune existence est marquée par une série d’échecs qui remettent complètement en cause tous les idéaux qu’il s’était donnés.

    “Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible”

    Il est un jeune chevalier au service de la cour de Castille, désireux de s’illustrer par des exploits militaires et amoureux, suivant l’exemple d’Amadis de Gaule, son héros. Or, lors de son premier combat au siège de Pampelune, il est gravement blessé par un boulet qui lui broie la jambe. La blessure s’infecte, il risque de mourir. Il s’en tire avec une jambe raccourcie qui le laisse boiteux pour le reste de ses jours. Finis les rêves de grandeur et de combats épiques.

    Pendant sa convalescence, il découvre les modèles de sainteté offerts par la Légende dorée de Jacques de Voragine. Il est enflammé par l’exemple de saint Dominique et de François d’Assise. À peine remis, il s’efforce de les imiter par de longues prières et tente de les dépasser dans l’ascèse, le jeûne et la pénitence. Mais, là encore, c’est l’échec. Il se laisse prendre dans les vertiges de la culpabilité. Sa vie devient si dure qu’il songe au suicide. Cela ne peut être le chemin de Dieu, se dit-il, dans un éclair de lucidité. Mais que faire? vers qui se tourner? Il suivrait un petit chien, songe-t-il, si celui-ci était capable de lui montrer une piste.

    C’est ainsi qu’un matin, il suit le cours du Cardoner, une jolie rivière des environs de Manrèse en Catalogne. Après un temps de marche, il s’assied. Et soudain, il est foudroyé. Des commentateurs ont parlé d’une vision, d’autres d’une extase, mais de fait, il ne voit rien, il n’entend rien. Il se sent complètement transformé, il est devenu un autre homme. Il comprend, en un instant, plus de choses «de la terre et du ciel» qu’il n’en acquerra jamais ensuite au terme de longues études.

    Débarrassé de toutes les images antérieures de la chevalerie espagnole et de la piété médiévale, il fait une expérience directe de Dieu et du monde.

    Tout lui paraît plus clair. Il voit, il entend, il sent tout d’une manière nouvelle. Il a «trouvé Dieu en toutes choses», ce qui sera le leitmotiv de sa spiritualité. Il est entré dans l’«obéissance» au sens premier du terme, c’est à dire l’écoute, l’acceptation du réel. Il est devenu libre et disponible.

    Il recommence à se peigner, à se couper les ongles, à quitter la défroque du fou de Dieu. Il suivra les injonctions de l’Inquisition qui lui demande de se mettre à l’étude. Il apprendra le latin sur les bancs d’école, puis la discipline académique de la voie triviale, il peinera sur la maîtrise ès Arts mais viendra à bout de tout. Et aussi des méfiances ecclésiastiques.

    Il lui reste un dernier rêve, celui pour lequel il a réuni quelques compagnons de l’université de Paris, le départ en Terre Sainte pour convertir les chefs de l’Islam. La Divine Providence saura lui dire non, encore une fois, par le biais d’une guerre entre Venise et la Sublime Porte, qui interdit tout départ de navire. Voilà la fascination d’un hidalgo du temps de la Reconquista qui s’évanouit.

    Il ne lui reste plus qu’à offrir ses services à la papauté, libre à celle-ci d’envoyer les compagnons chez les fidèles ou les infidèles. Ce qu’elle ne manquera pas de faire avec persévérance. À Ignace d’organiser l’intendance.

    Dans sa petite cellule romaine, il devient moins le stratège qui établit un plan de conquête mondiale qu’un éducateur qui prépare des hommes capables de s’adapter à toutes les situations possibles, par une solide formation intellectuelle et pratique, mais d’abord et surtout grâce à leur disponibilité intérieure. Celle que le jeune Inigo dut si cruellement apprendre à conquérir.

    C’est quand on est libéré du vieil homme que l’on peut arpenter le monde au souffle de l’Esprit.

    C’est l’affirmation que Paul Claudel met dans la bouche d’un jésuite dans le Prologue du Soulier de satin. Il est cloué à la vergue d’une caravelle que des adversaires de sa foi ont prise et sabordée. Il est voué à une mort imminente, mais il se sent libre dans son choix d’être parti pour le Nouveau Monde. Profonde leçon de l’Évangile: oser mourir pour renaître. L’injonction de porter la croix n’est pas une invitation à l’effacement et au renoncement, c’est au contraire l’audace de la libération des vieux rêves à la Don Quichotte pour risquer le présent dans son indétermination. La foi n’a pas peur de l’avenir, car l’amour aura le dernier mot. Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible, ici ou ailleurs. Mais il faut la commencer ici déjà.

    Jean-Blaise Fellay sj

  • Superstitions

    Nous baignons depuis plus de trois siècles dans le rationalisme du XVIIe siècle. Mais en dépit de Descartes, de Spinoza, de Leibnitz, en dépit des sarcasmes des Encyclopédistes du XVIIIe siècle et des moqueries de Voltaire, en dépit des efforts pédagogiques prodigués par les hussards noirs de la République, la culture des Français, -je ne dis pas la culture française,- baigne dans la superstition. Plus de la moitié, parmi nos compatriotes, croient aux horoscopes; beaucoup portent des fils de laine, des amulettes, des grigris, qui leur font croire qu’ils sont mystérieusement protégés; certaines manies du même type sont difficiles à éradiquer, comme celle de ne jamais serrer les mains d’un voisin en croisant le check-hands d’un autre couple, -sans parler de passer sous une échelle, de briser un miroir ou d’éviter les coups de lune,-.

    Toutes ces superstitions, accrochées ou non à un objet s’ajoutent aux sacrements, «biens de salut» comme disent les sociologues, qui, en dehors de toute foi religieuse, crée autour de soi un cocon de confort dont on a besoin parce qu’ils aident à exorciser la peur. Le surcroît de confiance que ces objets apporte augmente le potentiel humain et ancre les croyances. Il n’est pas jusqu’aux théories du complot devant les épidémies, les catastrophes sanitaires ou sociales, -de la vache folle au coronavirus,- qui ne nourrissent la superstition.

    «Je suis chrétien, je ne suis donc pas superstitieux», me disait mon grand-père. Je me suis longtemps demandé pourquoi. La raison m’en semble que la superstition charrie avec elle l’idée que l’on maîtrise son destin. Avec un grigri, on se sent, comme disait Descartes, «maître et possesseur de la nature» par le moyen d’un outil, parmi les plus simples à manier. Certes, comme le téléphone, les voitures d’aujourd’hui, ou les technologies informatiques, le fonctionnement de l’outil n’est pas toujours compréhensible; mais il est facilement utilisable. Cette apparence de maîtrise prend le contrepied de la foi qui est, loin de la certitude et de la suffisance, comme la marche à pied, qu’une chute dans le doute, mais une chute perpétuellement amortie.

  • Trump(er) le climat

    Étienne Perrot sj - Le Président américain vient de déclarer fallacieuses les conclusions (alarmistes pour l’économie américaine) d’un rapport relatif au climat, rapport qu’il avait lui-même demandé à son administration. «Je l’ai vu, j’en ai lu un peu, et ça va», a-t-il déclaré aux journalistes accrédités à la Maison Blanche.

    On s’explique assez bien -ce qui ne justifie rien- que, pour des raisons électorales, Donald Trump ne veuille pas fâcher les régions les plus polluantes des USA; mais son aveuglement dépasse les bornes lorsque l’attestation scientifique provient de ses propres Services et porte sur les dégâts attendus pour l’économie de son propre pays.

    Certes, il est de bon ton, dans les prétoires, les journaux et les débats publics, de susciter des querelles d’experts afin de tirer la «science» du côté de convictions particulières; et quelques ONG se sont faits une spécialité de contester les rapports officiels au nom d’études dont les conditions ne sont pas scientifiquement validées. Internet a par ailleurs distillé dans les esprits un esprit de relativisme qui ouvre une large carrière aux Fake news. Mais en ce qui concerne le climat, l’hésitation n’est pas permise.

    Le Président américain pense sans doute qu’il est capable de faire peur à la nature dont les lois ne sont pas des lois humaines, et de lui imposer son diktat comme il a réussi -au moins pour un temps- à l’imposer aux pays économiquement et militairement sous sa botte.

  • Un espace de pierres, une expérience spirituelle

    On a dit de l'art roman qu'il était une bible de pierre, un catéchisme écrit sur les murs. Pour ma part, j'y vois le grand récit d'une époque qui découvre, se réapproprie, transforme et ré-annonce le premier récit évangélique. La pierre n'est pas en dehors du chemin spirituel de l'époque romane, de la révolution grégorienne, de la renaissance d'une Église à la jonction des mondes orientaux, musulmans, celtes, romains et germains. La pierre, la statuaire romane, est l'expérience de cette transformation, elle en est le "dit", et le faire. Tout comme l'expérience monachique par son ampleur, celle de Cluny en particulier, en était une partie du corps et de l'esprit.

    Voici quelques années, j'avais commencé à me plonger dans ce temps avec un projet photographique. J'avais erré en Bourgogne, dans le Périgord, vers le sud aussi. J'en avais cherché seul, ou avec des amis, avec ma mère qui s'était passionnée aussi, les témoignages. J'avais en tête, et dans les mains comme guide, les fameux livres du Zodiaque, édités pendant longtemps par l'abbaye de la Pierre qui Vire. Ce projet, documentaire, était une source incomparable, mais avait une limite. La photo, de très grande qualité, voulait souvent tout montrer et donner au lecteur à voir le tout de la pierre. Tous les détails étaient visibles. Le respect pour l'expérience spirituelle y était aussi immense. Mais il y manquait peut-être quelque chose, le projet d'un récit.

    Car la pierre raconte, elle dit cette expérience humaine, spirituelle, d'une Église qui se construit, et se découvre à elle-même quand elle réécrit pour elle-même le récit évangélique. Aujourd'hui, la photographie et les techniques qui l'accompagnent permettent véritablement de proposer cette lecture narrative. Tout cela m'a conduit vers la construction d'une série photographique, d'un "itinéraire" en marche vers Pâques, au Carmel de Mazille.

    L'hospitalité des sœurs, la communauté des hôtes, avaient donné lieu à des échanges, croisés, qui étaient de véritables dialogues autour et avec les pierres. Je les ai encore en mémoire. Les symboles, qu'ils viennent du fond des ans ou d'aujourd'hui, nous font parler, nous font vivre.

    De ce temps, de ces échanges, et des photos, depuis longtemps, je voulais faire un livre. Je ne sais pas si celui-ci pourra voir le jour. Mais voici que nous est donné une autre expérience, unique, inconnue, qui met toutes nos existences en péril, tous les jours nous parlons, nous vivons, nous ressentons quelque chose de la vie et de la mort, de l'incertitude, de l'être, de ce que nous pourrions aspirer à vivre et de ce que nous parvenons à éprouver. Quand nous entrons dans cette vie à la fois «entre parenthèses» et en même temps si riche, si pleine, je sens combien l'expérience, le dit et le faire de ces pierres me parlent.

    C'est pourquoi je voudrais proposer, au jour le jour, et aussi longtemps que durera notre marche, ensemble et séparés, de revenir vers ces pierres, de les regarder, de les contempler, peut-être parfois de les entendre, souvent de les toucher. J'y ajouterai un commentaire. Peut-être pourriez-vous aussi y proposer le vôtre. Ainsi nous pourrons continuer d'être ensemble «le peuple immense de ceux qui t'ont cherché».

    Pierre Martinot-Lagarde sj

  • Un espace de pierres, une expérience spirituelle

    En ces temps de confinement, où même les portes de nos plus belles églises nous sont inaccessibles, le Père Pierre Martinot-Lagarde sj nous invite à la découverte l'art roman qui orne les lieux de culte. Il lance ainsi une nouvelle chronique baptisée Les pierres vivantes.

    Il explique sa démarche:

    «On a dit de l'art roman qu'il était une bible de pierre, un catéchisme écrit sur les murs. Pour ma part, j'y vois le grand récit d'une époque qui découvre, se réapproprie, transforme et ré-annonce le premier récit évangélique. La pierre n'est pas en dehors du chemin spirituel de l'époque romane, de la révolution grégorienne, de la renaissance d'une Église à la jonction des mondes orientaux, musulmans, celtes, romains et germains. La pierre, la statuaire romane, est l'expérience de cette transformation, elle en est le "dit", et le faire. Tout comme l'expérience monachique par son ampleur, celle de Cluny en particulier, en était une partie du corps et de l'esprit.

    »Voici quelques années, j'avais commencé à me plonger dans ce temps avec un projet photographique. J'avais erré en Bourgogne, dans le Périgord, vers le sud aussi. J'en avais cherché seul, ou avec des amis, avec ma mère qui s'était passionnée aussi, les témoignages. J'avais en tête, et dans les mains comme guide, les fameux livres du Zodiaque, édités pendant longtemps par l'abbaye de la Pierre qui Vire. Ce projet, documentaire, était une source incomparable, mais avait une limite. La photo, de très grande qualité, voulait souvent tout montrer et donner au lecteur à voir le tout de la pierre. Tous les détails étaient visibles. Le respect pour l'expérience spirituelle y était aussi immense. Mais il y manquait peut-être quelque chose, le projet d'un récit.

    »Car la pierre raconte, elle dit cette expérience humaine, spirituelle, d'une Église qui se construit, et se découvre à elle-même quand elle réécrit pour elle-même le récit évangélique. Aujourd'hui, la photographie et les techniques qui l'accompagnent permettent véritablement de proposer cette lecture narrative. Tout cela m'a conduit vers la construction d'une série photographique, d'un "itinéraire" en marche vers Pâques, au Carmel de Mazille.

    »L'hospitalité des sœurs, la communauté des hôtes, avaient donné lieu à des échanges, croisés, qui étaient de véritables dialogues autour et avec les pierres. Je les ai encore en mémoire. Les symboles, qu'ils viennent du fond des ans ou d'aujourd'hui, nous font parler, nous font vivre.

    »De ce temps, de ces échanges, et des photos, depuis longtemps, je voulais faire un livre. Je ne sais pas si celui-ci pourra voir le jour. Mais voici que nous est donné une autre expérience, unique, inconnue, qui met toutes nos existences en péril, tous les jours nous parlons, nous vivons, nous ressentons quelque chose de la vie et de la mort, de l'incertitude, de l'être, de ce que nous pourrions aspirer à vivre et de ce que nous parvenons à éprouver. Quand nous entrons dans cette vie à la fois «entre parenthèses» et en même temps si riche, si pleine, je sens combien l'expérience, le dit et le faire de ces pierres me parlent.

    »C'est pourquoi je voudrais proposer, au jour le jour, et aussi longtemps que durera notre marche, ensemble et séparés, de revenir vers ces pierres, de les regarder, de les contempler, peut-être parfois de les entendre, souvent de les toucher. J'y ajouterai un commentaire. Peut-être pourriez-vous aussi y proposer le vôtre. Ainsi nous pourrons continuer d'être ensemble «le peuple immense de ceux qui t'ont cherché».

    Pierre Martinot-Lagarde sj

  • Un été repeint en vert

    Pour Julien Lambert sj, s'éloigner un moment des études, ce n'est pas arrêter d'apprendre. «La peinture, la marche méditative ou le jardinage m'ont fourni cet été d'autres langages pour percevoir le monde et ses textures diverses, ses dynamiques de croissance intérieures... en alternative aux désastres de la croissance économique.»

    Recréer le monde par la peinture, pour voir autrement la Création

    Je n'avais pas dessiné depuis mon enfance, où je m'escrimais à faire des femmes qui n'aient pas l'air d'hommes avec une serpillère sur la tête.
    Je me suis inscrit, un peu fébrile et sceptique, à une semaine de peinture et méditation, en silence, dans notre centre spirituel de Bad Schönbrunn. L'animateur, Jörg Niederberger (un pro de l'abstrait), nous demande de choisir un coin de parc et d'y rester toute la semaine, pour réinventer notre "réponse" au même paysage... extérieur et intérieur. Je m'acharne d'abord à trouver les nuances de vert, les proportions entre les arbres.
    Jörg me libère en me disant de "quitter ma chemise de pénitent", de lâcher formes et couleurs sur le papier, de peindre non pas ce que je sais (le ciel est bleu..), mais ce que je sens, ce que je vois des choses, ce qu'elles me disent. Sans me juger, sans savoir ce que ça vaut, ni d'avance ce qui sortira. Alors je regarde longuement ce qui m'apparaît, sans urgence de peindre. Et peu à peu ça déferle, intuitions et tentatives en appellent toujours d'autres, aiguisant la curiosité et le plaisir. Chaque page est un nouveau commencement.
    Je me laisse porter, d'un savant équilibre de formes et de couleurs, à une évocation japonisante, en quelques silhouettes, du même étang bordé d'arbres, devenus familiers; de la transposition d'une méditation biblique vue précédemment en prière (dans ma retraite de huit jours au même endroit), à un festival de couleurs et de lignes de force pour dire ma colère devant le désastre écologique; je m'autorise le dessin, le plaisir du personnage naïvement suggéré, je m'autorise l'abstrait, les longues bandes et flaques de couleur qui font passer des chevauchements d'émotions et de ressentis informulables.
    Sorti un peu ivre et très apaisé de ces traversées où le temps s'oublie (nous peignons huit heures par jour), je remarque que chaque coin du monde où se posent mes yeux a soudain gagné une densité et une texture, une beauté toute neuve. Le créateur, en me permettant de partager un peu de sa folle liberté, me restitue l'infini du monde à portée de main et de pinceau, à portée d'œil, de cœur...

    LesEtangs JulienLambert 2019

    Retraite spirituelle écologique: se laisser aimer avant de penser à agir

    Vingt participant-e-s, francophones et germanophones, entre 21 et 71 ans, randonnent en méditant sur la conversion écologique...
    Une conviction: les gens n'ont aujourd'hui plus besoin d'être ouverts à l'importance du problème écologique. Ils n'ont même plus besoin d'exercer leur compassion: dans ces préalpes appenzelloises si belles mais couvertes de fermes, où les animaux sont exploités avec force technologie, la perception plus aiguë qu'offre la méditation silencieuse trouve des retraitants choqués, parfois désespérés. Les longues messes, où se partagent ces catastrophes sociales et environnementales que chacun-e connaît, on en porte certes quelque chose devant Celui qui transforme tout. Mais que faire de l'impression aujourd'hui si fréquente d'être submergés et impuissants?
    Une découverte est alors pour moi de sentir, grâce à Christoph Albrecht sj qui écoute et accompagne le groupe avec moi, que les fragilités personnelles et les histoires de vie qui sont travaillées dans les retraites "classiques", apparaissent aussi ici en rapport étroit avec les problèmes du monde. Cette peur et cette culpabilité trouble face à la catastrophe, plutôt contreproductives, demandent moins un déclic écologique, moral, qu'un déclic de foi. Admettre jusqu'au bout de nos fibres les plus intimes que Dieu aime et (re)crée chaque créature, qu'il nous aime chacun-e avec nos contradictions, notre participation à cette culture consumériste et gaspilleuse, de cet amour fou qui nous libère et nous porte à aller, donner, risquer... voilà ce qui seul peut nous permettre de prendre notre place, courageusement et modestement, dans cette société qui perd les pédales et veut au fond sincèrement changer.
    Voilà ce que des participant-e-s reçoivent, en méditant la Résurrection de Jésus ou les "Correspondances" de Baudelaire, en percevant la parole cachée pour eux, dans un ruisseau ou un brin d'herbe comme dans l'encyclique du pape Laudato si' et ses encouragements à contempler et vivre sobrement. Recueilli dans ce silence qui est toujours un combat et une grâce tant désirée, ils et elles le partagent le soir dans une précieuse ronde, souvent avec larmes et lumière sur le visage, donnant à d'autres d'en faire leur pain quotidien.

    CrisEco Julienlambert 2019

     

    Ces plantes qui me travaillent le cœur, cette sobriété qui redonne goût aux choses...

    «Il faut enfin que je mette les mains dans la terre, pour arrêter de parler d'écologie abstraitement...»: comme tant d'autres jeunes citadin-e-s désireux/ses de remplacer pour un été la plage par le jardinage, j'ai passé le mois d'août à La Borie Noble, domaine agricole dans un coin de France, divinement loin des villes et des bruits de voitures. Une de ces Communautés de l'Arche (pas celles de Jean Vanier) fondées dans les années 1960 par un disciple de Gandhi, Lanza del Vasto, jadis suivi par moult hippies. Quelques compromis se sont introduits, depuis le temps de l'autonomie alimentaire, de l'absence d'électricité et de tracteurs, des ateliers de tissage et de poterie auxquels tou-te-s se formaient; mais j'ai encore pu savourer, dans l'éclairage à la bougie, la douche froide ou la lessive dans des lavoirs en pierre, des moyens précieux de retrouver dans ma chair le goût et le respect des ressources naturelles.
    Vieux briscards bricoleurs ou jeunes femmes déterminées et créatives, la communauté réduite ne se berce plus d'idéaux. Elle cultive une qualité et une saveur de vivre. J'ai appris à traverser une journée après l'autre, scandée par les ménages, les désherbages et cueillettes, les pluches de légumes matinales comme un joyeux rituel collectif, de longs repas végétariens sous les arbres, entre rires et rêveries. Les grandes luttes militantes contre le nucléaire ou les OGM avaient plus occupé leurs aînés. Aujourd'hui, la dimension de gratuité et de douceur, qui m'a donné d'abord l'inquiétude d'être bercé par une vie cyclique, est en fait à mes yeux devenu un témoignage incarné et inspirant, de priorités alternatives, à cultiver pour notre société.
    Ces fameux wwoofers (1) qui échangent leur travail contre l'hébergement gratuit et l'expérience d'une agriculture bio, essaimeront ainsi ces inspirations alternatives. Les discussions avec elles et eux sont riches en questions existentielles et religieuses, que la préoccupation écologique éveille. Souvent, la spiritualité les attire, autant que le christianisme leur est suspect. Un peu inquiet parfois de leur détachement à évoquer la disparition possible d'une humanité dévastatrice, je suis souvent touché par leur amour et la connaissance de la nature qu'ils ont glanée.
    Enfin, je vois mon intuition se réaliser sur moi: le voisinage des plantes change le cœur et l'esprit. Accompagner lentement leur croissance, se battre avec des liasses d'herbe et une fourche pour dénicher une maigre gousse d'ail, recevoir enfin une courgette géante, une fraise insoupçonnée de sous une feuille ou une carotte inespérée: me laisser travailler par la terre, ses âpretés, ses générosités et ses mystères... cela me fait mesurer qu'on ne cultive pas ses fruits, mais qu'on coopère avec des millions d'autres créatures; qu'on n'en perd jamais rien, mais qu'on laisse leur part aux insectes et aux oiseaux; que seul l'humble accord avec son fonctionnement propre peut réconcilier en pratique nos visions du monde et nos styles de vie, avec les écosystèmes qu'actuellement ils blessent.

    Jardinage Julienlambert 2019

     

     1. World Wide Opportunities on Organics Farms, www.wwoof.fr

    Julien Lambert sj relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses. L’occasion d’une relecture spirituelle, humoristique et «humeuristique», de ses expériences théâtrales, féministico-ecclésiastiques et émotionnelles…

  • Un prêt politique de 10'000 frs

    switzerland Argent PixabeyLDD Étienne Perrot sj  - Dix mille francs reçus par un Conseiller d’État. Mis en cause, ce dernier a reconnu le fait, tout en précisant que la somme avait été restituée. Était-ce donc un prêt? Le chiffre paraît particulièrement modeste, surtout si on le compare à des malversations qui ont fait récemment la Une des journaux. Mais le doute est installé. Car, se dit-on, seul ce qui est le moins bien caché est sans doute apparu. L’ignorance sur «le reste toujours possible» fait fantasmer l’opinion publique. De ce point de vue, l’opinion publique compte avec les précautions et les lourdeurs du système judiciaire. L’histoire américaine raconte que c’est sur un problème fiscal que Al Capone s’est fait arrêter. Je ne compare pas le Conseiller d’État chargé de la mobilité avec le célèbre maffieux; je souligne simplement que la police épingle uniquement ce qu’elle peut le plus facilement épingler.

    Dans cette histoire des dix mille francs avancés et rendus, ce qui me trouble le plus est la date de ce «prêt» (prêt, puisqu’il y a eu restitution): l’entre-deux tours pour le Conseil d’État en 2018. La prégnance politique du moment a de quoi titiller mon a priori de bienveillance. Car, si l’argent a été rendu, le Conseiller mis sur la sellette ne l’a pas empoché lui-même. L’argent a donc servi, -c’est du moins ce que l’on peut penser, compte tenu de la date incriminée,- au moins momentanément, pour un enjeu politique. Et j’entends déjà les refrains habituels: «C’est moins grave, puisque c’était pour la (bonne) cause».

    C’est là où je ne suis absolument pas d’accord!

    La «bonne» cause est toujours celle du parti politique, ou du mouvement d’opinion que je soutiens. Chaque représentant élu, chaque candidat et chaque votant, sans parler des autocrates autoproclamés, prétendent tous parler au nom de l’intérêt général; parfois même ils en sont convaincus. Ce qui justifierait les «aides» économiques plus ou moins litigieuses acceptées par la gens politique. Mais ce raisonnement, trop souvent entendu, oublie le fondement même de la démocratie: l’égalité; celle des citoyens d’abord, celle des candidats ensuite. Alexis de Tocqueville l’avait souligné. Seule l’attachement viscérale à l’égalité, plus ou moins garanti par les réglementations électorales, prépare les esprits à accepter le respect des minorités.

  • Une église verte au cœur de Paris

    Par Martin Föhn sj - Plus je m’intéresse à la question écologique, plus je trouve les faits inquiétants, et plus je me réjouis des personnes qui la prennent au sérieux et qui agissent au sein de notre centre universitaire parisien -le Centre Sèvres- et de l'église affiliée de Saint-Ignace de Paris.

  • Une leçon d'humilité

    Quel est le lien entre l’aumônerie universitaire catholique de Bâle (Katholische Universitätgemeinde Basel - kug), la Société des étudiants Marxist Society et à la Fraternité universitaire Jurassia Basiliensis? Les mauvaises langues répondront, que toutes les trois sont d'une certaine façon d’un autre temps, et qu’elles se valent sur le marché de l'information destinée aux nouveaux étudiants de l'Université de Bâle. Par Beat Altenbach sj

  • Une Messe au cœur du monde

    titlis Denis Linine de Pixabaypar Jean-Blaise Fellay sj - Pierre Teilhard de Chardin sj se trouvait dans les solitudes du désert de Gobi quand il rédigea la Messe sur le Monde(1), il n’avait pas alors la possibilité de célébrer la liturgie. Il m’est arrivé également, plus d’une fois, lors d’expéditions, d’être saisi d’une émotion profonde face à des paysages à la beauté stupéfiante. À l’aube, par exemple, quand la lumière découvrait des horizons si vastes qu’ils donnaient une impression d’infini. Cette immensité laissait concrètement ressentir les dimensions surhumaines de Dieu. J’ai eu la chance de le vivre de nombreuses fois au cours d’une longue carrière de guide de montagne.

  • Une saison à méditer sur l'art

    Les Méditations à l'aide d'une œuvre d'art proposées par le Père Bruno Fuglistaller sj, historien de l'art, reprennent dès le mercredi 30 septembre 2020.
    Elles se déroulent comme à l'accoutumée une fois par mois, à l'antenne ignatienne de Saint-Boniface, avenue du Mail 14 (Genève), soit le dernier mercredi du mois après l'Eucharistie de 18h45.
    Vous pouvez aussi méditer seule à l'aide des commentaires des anciennes propositions de Bruno Fuglistaller sj ci-contre.

     

    Dates en 2020
    30 septembre; 28 octobre; 25 novembre; 16 décembre.

    Dates en 2021

    27 janvier; 24 février; 31 mars; 21 avril !!!; pas de méditation en mai; 23 juin; 29 septembre; pas de méditation en octobre; 24 novembre.

  • Venir au jour - Jour 3

    Pierre Martinot-Lagarde sj - Quel est-il cet homme? Il semble venir de la forêt. Il semble venir au jour, choisir la lumière et venir à nous. Il a des airs de lutins, des airs de sage, des yeux, encore des yeux, toujours immenses. Au dessus de lui, les branches d’arbre font des nœuds, et lui, ses bras sont écartés, il les ouvre, et s’ouvre lui-même. Il sort, il vient à nous.
    Encore une fois, nous voici dans la crypte de la cathédrale de Dijon, et ce chapiteau est d’époque pré-romane, il fait partie des plus anciens que nous connaissions. Il est à bien des égards énigmatique. Il vient du fond des âges. Est ce celui d’un saint? D’un témoin d’une époque révolu? Difficile de dire.