chronique

  • L'eau, la politique et la religion

    Étienne Perrot sj - Soumise à votation le 10 février prochain dans le canton de Zurich, la nouvelle loi cantonale sur l’eau provoque de justes polémiques. Les uns accusent cette loi d’ouvrir la porte à la privatisation, le Conseil d’État zurichois s’en défend. Chaque électeur peut s’informer, d’abord des tenants et aboutissants de la loi litigieuse, mais aussi de la complexité technico-économique de ce type de problème.

    Mais cette information, aussi sérieuse fut-elle, ne dispensera pas les électeurs zurichois de prendre le risque d’un discernement personnel, en fonction des valeurs qui les portent. L’attitude civique en ce domaine, -qui est aussi la condition de la démocratie-, consiste à admettre que les constats et les analyses technico-économiques conditionnent mais ne déterminent jamais totalement les options politiques. Non pas simplement parce que ce qui est légal n’est pas toujours l’expression de ce qui est légitime, -c’est le ressort fondamental de la vie politique-, mais aussi parce que les valeurs portées par chacun des votants induisent des analyses et des options technico-économiques différentes. L’inverse s’appelle la technocratie qui fait passer des options morales et politiques sous couvert de contraintes techniques.

    Outre la technocratie, un autre danger menace notre démocratie. C’est le danger du cléricalisme moralisateur. Il consiste à faire passer des options techniques au nom d’une autorité qui n’en a pas la compétence. Le champion de football n’a pas plus de compétence que vous ou moi pour savoir s’il faut ou non privatiser la distribution de l’eau du canton. (Tout dépend de l’objectif visé, des contraintes notifiées par les sciences et les techniques, de l’horizon de temps que l’on se donne et des circonstances politico-culturelles.)

    Dans la même veine, je souscris pleinement à la critique faite récemment par le président du PDC Gerhard Pfister et la théologienne catholique Béatrice Acklin Zimmermann, membre du parti libéral-radical et conseillère générale à Fribourg. «Au sein du nouveau groupe de réflexion "Église/Politique", qu'ils ont récemment fondé avec des personnalités qui s'affirment toutes comme des chrétiens pratiquants, Gerhard Pfister et Béatrice Acklin Zimmermann veulent rappeler les Églises à leurs devoirs», rapporte www.cath.ch qui titre le 8 janvier 2019 : Le président du PDC veut renvoyer l'Église à la sacristie. En toute cohérence avec cette position, le qualificatif de «chrétien» du sigle PDC me paraît parfaitement incongru (comme tout parti politique qui se voudrait spécifiquement religieux).

    Non pas que je soutienne que la foi n’ait rien à voir avec la politique, -bien au contraire-. Ce que je critique, c’est l’utilisation de l’autorité religieuse au profit d’une cause particulière ou d’un programme défini. Ce qui est d’ailleurs conforme à la doctrine de l’enseignement social chrétien concernant l’application du principe de subsidiarité dans l’Église.

    À noter encore que la dernière livraison de la revue culturelle jésuite choisir (n°690, janvier-mars 2019) rassemble un dossier complet sur le sujet de l'eau. Dossier très instructif qui peut servir de bonne introduction au Festival Histoire et Cité sur le même thème qui se tiendra à l’Université de Genève, mais aussi à Lausanne, Yverdon et Sion du 27 au 31 mars prochain. Plus d'infos sur: https://histoire-cite.ch/ 

     

  • L'Europe en déclin

    Franceitalie Étienne Perrot sj - Les ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

    Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

    Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

    En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

    Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

    photo: Pixabay/DR

  • L'évêché et les énergies fossiles

    CommPressEvêchéCO2Étienne Perrot sj - Dans un communiqué, l’évêché du diocèse de Lausanne-Genève-Fribourg rappelle qu’il ne possède aucun placement dans les entreprises stockant des énergies fossiles. Pour une part minuscule, il dit ainsi s’agréger à une campagne mondialisée visant à faire pression sur ces entreprises -notamment les quelques deux cents cotées en Bourses, les Carbon Underground 200- «pour les obliger à revoir leur modèle d’affaires qui est incompatible avec le respect de l’Accord de Paris et le maintien d’une terre hospitalière pour l’humanité». L’évêché serait la première institution catholique suisse à rejoindre explicitement cette campagne.

    Ce communiqué ecclésiastique appelle deux commentaires.

    1° Les effets économiques attendus sont faciles à envisager. À court terme, si les désinvestissements dans l’industrie stockant du CO2 sont suffisamment massifs, les cours boursiers des actions des entreprises visées vont baisser, ce qui entraînera pour elles, pour peu qu’elles doivent y faire appel, un renchérissement de leurs emprunts, éventuellement une baisse des marges ou un renchérissement des produits qu’elles vendent aux industries ou aux consommateurs. Ce qui, à long terme, réorientera la consommation et les modes de production. C’est ce qui est attendu par les promoteurs de cette campagne de désinvestissement. Les résultats sont plausibles, sauf réactions du genre «gilets jaunes à la françaises».

    2° Bien que la décision ait été prise en 2012, dès l’arrivée du nouvel évêque, Mgr Charles Morerod, le communiqué de l’évêché s’appuie sur l’encyclique du pape François Laudato Sì portant sur le respect dû à l’écologie, encyclique parue voici bientôt quatre ans. Cette encyclique sert donc encore de symbole. Comme quoi les symboles ne se décrètent pas; pour jouer leur rôle, ils doivent surfer sur un large consensus culturel -ce qui est le cas ici-. Les déclarations épiscopales touchant la morale personnelle et familiale, la justice sociale ou les émigrés n’ont manifestement pas autant d’écho.

    C’est donc l’occasion de rappeler que les actes symboliques n’attendent pas d’effets immédiats. (Certains diront même qu’ils procèdent d’une conscience éclairée, indépendamment de leur efficacité attendue.) Même en ajoutant à la décision de l’évêché de Lausanne-Fribourg-Genève celles des dizaines d’institutions catholiques qui ont déjà rejoint ce mouvement, le pouvoir économique de cet ensemble reste négligeable. Comme les gestes prophétiques, ces petits gestes sont destinés à mettre au jour non pas l’avenir, mais la logique délétère du présent.

  • L'indispensable aide sociale

    CAR Banner CaritasCH Kim f 970x547Étienne Perrot sj - Jamais n’a semblé plus pertinente la formule du pape Pie XII, reprise par le pape François: «La politique est la forme la plus haute de la charité». Ceux qui, à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur, réduise la charité à la gentillesse et à l’entraide interpersonnelles, pèchent contre la charité. Je ne dirais pas qu’ils se donnent bonne conscience, ce serait téméraire, et sans doute largement faux; mais ils ne mobilisent pas pour l’amour du prochain l’intelligence nécessaire de la situation sociale.

    Analyser les faits avec les moyens les plus adéquats est la première exigence de la charité. Le SAMU social de Paris, aide médicale d’urgence pour les gens qui vivent dans les rues de la capitale française, finance des études contrôlées par un Comité scientifique et éthique, dont je faisais partie. De la même façon, la Caritas, comme toutes les ONG sérieuses, essaie de connaître le plus rigoureusement possible la population qu’elle prétend aider.

    Pour partager ces connaissances, Caritas suisse rassemble chaque année à Berne, un forum socio-politique dont le thème, le 31 janvier dernier, était «L’aide sociale est indispensable!» J’en rappelle les chiffres les plus troublants: «Près de 700’000 personnes, dont 120’000 enfants, sont en situation de pauvreté en Suisse, et la tendance est à la hausse.» Un intervenant au Forum, professeur de l’EESP, estime, sur la base d’études convergentes, que alors que 300’000 personnes sont à l’aide sociale en Suisse, les «programmes d’activation», s’ils peuvent être utiles pour éviter l’isolement social, s’ils peuvent contribuer à garder l’estime de soi, permettent rarement de réintégrer le premier marché de l’emploi.

    J’épingle la dimension socio-politique du problème, qui révèle les dérives individualistes du capitalisme moderne. Sur le volet social, la tendance à l’«ubérisation» du monde du travail, chacun étant supposé devenir des «auto-entrepreneurs», responsables de leur emploi et prenant tous les risques sur eux… Ce qui cache les causes structurelles de leur situation: pauvreté, culture, formation. Comme le faisait remarquer un intervenant: «Cela convient peut-être pour un job d’étudiant, par pour faire vivre une famille!»

    Sur le volet politique, le refus des discours populistes de droite qui dénoncent l’aide sociale, stigmatisant les personnes en difficultés, voire les qualifiant de «parasites sociaux». Comme si ceux qui en bénéficiaient en étaient les seuls responsables. Le directeur de Caritas Suisse déplore que l’on se concentre uniquement sur l’assainissement des assurances sociales -AVS, AI, PC, 2ème Pilier, Assurance-maladie- mais le problème est bien plus vaste. Je ne peux que lui donner raison.

    Notre illustration: photographie de Caritas Suisse et de son action Vaincre la pauvreté des enfants en Suisse© Caritas Suisse

  • L’antiféminisme dans l’Église

    Étienne Perrot sj - «Église cléricale», «théologie patriarcale», «comportements antiféministes», «attitudes misogynes» qui criminalisent les femmes sans effleurer les partenaires masculins, autant de bonnes raisons que des politiciennes ouvertement féministes ont de se désolidariser de l’Église catholique romaine. Dans un communiqué de presse du 19 novembre 2018, le pas a été franchi par «six féministes catholiques suisses alémaniques bien connues» 1. Les signataires annoncent leur décision de «quitter l’Église» -pratiquement de ne plus verser leur contribution ecclésiastique. Un journaliste commente: «En tant que féministes, elles ne veulent plus appartenir à un tel système qui met leur crédibilité en jeu.»

    Je ne peux évidemment rien dire des motivations intimes qui justifient une telle décision. En revanche je crois partager la sensibilité féministe qui milite pour ne pas faire supporter aux seules femmes le poids d’une morale patriarcale, surtout quand elle s’exprime à travers des propos qui choquent la sensibilité occidentale contemporaine en «imposant une morale sexuelle rigide et inhumaine». Un commentaire repris par tous les journaux prétend que «la goutte qui a fait déborder le vase a été la comparaison de l’avortement avec le recours à des tueurs à gages faite par le pape François le 10 octobre».

    Au total, force est de constater que la théologie, dans ses implications morales, a une dimension politique parfaitement comprise par ces politiciennes qui ont quitté l’Église. (Voici plus de soixante ans, le cardinal Daniélou argumentait sur le fait que l’oraison posait déjà un problème politique.) Repérées comme Catholiques, les signataires du communiqué de presse mettent effectivement en danger leur crédibilité de responsables politiques féministes… tant qu’elles ne se désolidarisent pas ouvertement -et le plus médiatiquement possible, politique oblige- d’une institution au relents antiféministes.

    J’ignore si un tel esclandre fera bouger les lignes théologiques et morales des responsables de l’Église, ni s’il contribuera à décléricaliser l’appareil du pouvoir catholique-romain; mais je souhaite au moins qu’il rende attentif les hérauts romains et diocésains à l’impact de leurs paroles. Dans beaucoup de domaines, ils sont capables de finesse, alors pourquoi, dans ces domaines hyper-sensibles, montrer tant d’imprudence, je veux dire de manque d’intelligence des situations concrètes et des itinéraires toujours singuliers, au point de proférer de tranchantes condamnations? Reste que, comme disait Nietzsche, s’il est facile -du moins dans nos pays- de quitter une institution, il est moins facile de se dés-imprégner des traditions spirituelles et caritatives qu’elle charrie. Mais ça, c’est certainement une bonne chose.

    1. “Nous partons!” Le message est signé par Cécile Bühlmann, ancienne conseillère nationale des Verts (LU), Anne-Marie Holenstein, ancienne directrice de l’Action de Carême, Monika Stocker, ancienne conseillère nationale et conseillère municipale de Zurich, Doris Strahm, et Regula Strobel, théologiennes féministes, ainsi que Ruth-Gaby Vermont ancienne conseillère nationale et membre du Conseil de l’Europe. Elles ne veulent plus appartenir à une institution qui nie les droits des femmes et les exclut de la hiérarchie ecclésiale, en raison de leur sexe et du pouvoir masculin.

  • La Cour des comptes épinglée

    Heureuse République Genevoise! Un récent éditorial du Temps craint «l’inertie politique» provoquée par les méthodes de la Cour des comptes de Genève. Évidemment, il est difficile d’attaquer de front l’objectif de salubrité publique des contrôles exercés par la Cour des comptes sur les dérapages et présentations financières hasardeuses des entités publiques. Comme toujours, lorsque le fond est inattaquable, on critique la forme, la méthode, le ton.

  • La démocratie suisse n’est pas exportable

    Étienne Perrot sj - Parmi les revendications émergées du tohu-bohu des «gilets jaunes» en France voisine, est venue l’idée de Référendum d’initiative citoyenne, à l’image de la démocratie directe helvétique. L’idée est soutenue par les partis politiques de l’extrême, Mme Le Pen à droite, M. Mélenchon à gauche. Ils s’agit pour eux de surfer sur le sentiment populaire selon lequel les représentants élus ne sont pas fiables, et que le peuple doit pouvoir les congédier ad nutum, comme disent les juristes (littéralement au moindre signe du doigt), dès qu’ils déplaisent à une majorité de français.

    Le parti majoritaire actuel, celui du président Macron, a senti d’où vient le vent. Pour parer le coup, le Président de l’Assemblée Nationale, M. Richard Ferrand a critiqué le système suisse. Selon lui, les thèmes de votation sont sélectionnées par «des cliques affairistes et quelques lobbyistes». Ce qui est faux. Considérant comme une insulte envers la démocratie helvétique cette opinion dégagée de son contexte, M. Guillaume Barazzone a exigé des excuses publiques de la part de l’élu français indélicat. C’est donner beaucoup d’importance à des propos tenus par un homme politique aux abois.

    Il n’en reste pas moins vrai que la démocratie suisse n’est pas exportable. Non pas qu’une forme de démocratie directe ne soit pas pensable, mais parce que les systèmes politiques, comme toutes les affaires humaines, mêlent toujours, avec les valeurs affichées les mieux pensées, les sentiments et l’imaginaire. Ici comme dans les relations amoureuses, «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas», comme disait Blaise Pascal. Or, ce qui fait toute la densité d’un système politique, c’est, sinon l’amitié entre les citoyens, comme le prétendait Aristote, du moins une culture commune, un rapport-au-monde pétri d’histoires plus ou moins mythiques, qui habillent un même sentir commun.

    C’est la raison pour laquelle je suis en plein accord avec l’historien et juriste vaudois Olivier Meuwly: huit siècles d’histoire helvétique ne sont pas transposables dans un pays incrusté de centralisme monarchique et de parisianisme jacobin. Comme le note cet historien dans une interview paru le 17 décembre 2018 dans Le Temps: «Les votations populaires impliquent un dialogue et l’acceptation de la défaite. La France n’a pas cette expérience politique. Le risque serait que l’on se retrouve avec les perdants descendant dans la rue le lendemain du scrutin pour manifester. Cela ne marcherait pas.» Par idéalisme naïf ou calcul de politique intérieure digne de Machiavel, les Américains ont cru que la démocratie pouvait s’exporter comme des voitures ou des avions. C’est faux. La sauce démocratique helvétique a ceci de commun avec ce fromage dont la publicité prétend que c’est un secret bien gardé. C’est le secret d’une histoire singulière, gardé non pas dans un coffre de banque, mais, à la manière de La lettre volée, le roman d’Edgar Poe, à la vue de tous ceux qui savent regarder.

  • La foi des experts

    Étienne Perrot sj - Ceux qui comptent sur les experts pour décider à leur place en seront pour leur frais. En témoigne l’audition publique de spécialistes réunis par une Commission du Conseil national. Ces experts ont tenté d’éclairer les tenants et aboutissant de l’accord institutionnel de la Suisse avec l’Union européenne. Pour les uns «cet accord n’est pas bon, car il laisse trop de questions ouvertes.» (Paul Widmer, professeur à l’Université de Saint-Gall et ancien ambassadeur). Pour les autres, cet accord est «équilibré» (Astrid Epiney, de Université de Fribourg). C’est un «compromis acceptable» (Christa Tobler, professeure de droit européen). Au cœur de la polémique, l’idée que chacun se fait de l’autonomie du «tribunal arbitral paritaire». Si elle est avérée, l’indépendance de ce tribunal est une garantie pour un petit pays comme la Suisse. Cache sexe qui maintiendra le pouvoir de la Cour de justice de l’Union européenne, rétorque Carl Baudenbacher, ancien président (pour le compte du Liechtenstein) de la Cour de l’AELE (Association Européenne de Libre Échange).

    Si les conséquences de l’accord-cadre sont difficiles à prévoir. Les conséquences d’un no-deal le sont plus encore. Il est vrai, comme dit l’humoriste, que la prévision est un art difficile «surtout quand elle porte sur l’avenir». C’est pourquoi, de la querelle des experts convoqués par la Commission du Conseil national, Le Temps conclut avec une certaine résignation: «Au terme de l’audition publique d’un aréopage de spécialistes par une commission du Conseil national, il apparaît que, chez les experts aussi, le soutien ou non à l’accord institutionnel avec l’UE est une question de foi.» (15 janvier 2019)

    J’épingle cette dernière formule, car le journaliste du Temps réduit cette question de foi à une vague opinion partagée entre «pro-européens optimistes et eurosceptiques pessimistes». Réduire la foi des experts à quelque sentiment a priori, c’est leur faire injure. Car, comme tout-un-chacun, face à un avenir incertain, les experts testent des hypothèses à la lumière des expériences passées. Comme toujours dans les questions humaines, -c’est à dire dans les problème de société,- les expériences passées ne sont jamais parfaitement renouvelables. (Ce qui n’est pas le cas avec les lois de la nature qui, à échelle humaine, sont suffisamment stables pour permettent de vérifier et de refaire les mêmes expériences.) C’est pourquoi, anticiper l’avenir politique en imaginant des scénarios souvent contradictoires, -comme ici pour l’accord-cadre avec l’Union européenne,- est à la fois nécessaire et frustrant. Nécessaire, parce que l’expert n’a pas d’autre outil pour éclairer la position du législateur. Frustrant parce qu’il sait que l’avenir le surprendra toujours, et souvent avec rudesse. Accepter cette perpétuelle remise en question qui fait progresser son intelligence («On pense comme on se heurte» disait Paul Valéry) voilà sa foi, qui est aussi sa consolation et sa dignité.

  • La foi en l’être humain

    Étienne Perrot sj - J’épingle ici une formule glanée sur le site du Temps (13 novembre). Le compte-rendu favorable d’un ouvrage d’Alice Mc Dermott, La neuvième heure,pointe vers une formule ambiguë: «L’auteure rend hommage à ces religieuses animées par leur foi en l’être humain». Il s’agit de l’histoire de religieuses catholiques «courbées sous leurs coiffes de bure, un chapelet entre les doigts» qui, sans toujours tenir compte du Droit canonique ni même des convenances, faisaient passer, comme il se doit, la charité avant les rubriques. Alice McDermott raconte une histoire supposée se dérouler à Brooklyn dans la première moitié du XXe siècle, à l’époque où elle était encore enfant, l’histoire de l’une de ces petites sœurs soignantes qui s’est occupée d’une manière admirable d’une veuve enceinte de son mari suicidé.

    Je retiens la formule «foi en l’être humain» car il semble jurer avec le titre même de l’ouvrage. ( La neuvième heure est évidemment celle où Jésus, aux dires des évangiles, est mort sur la croix.) La recension donne l’impression que l’amour concret du prochain fait, a priori, mauvais ménage avec l’esprit de Jésus. «La romancière, signe un vibrant éloge de toutes ces "Sœurs Courage" si humblement dévouées, moins préoccupées par la contemplation divine que par la misère qui dort sur les trottoirs de la ville. Là où leur présence silencieuse –et merveilleuse d’abnégation– réalise des miracles.»

    Où est la foi en l’être humain, dans cette histoire? Est-ce l’esprit d’abnégation dont semble douée l’héroïque religieuse. On pourrait le croire à la lecture de la recension parue dans Le Temps. Mais ce ne serait là qu’une partie de la vérité. Car, si foi en l’être humain il y a, elle se cache aussi dans la veuve et son enfant, qui découvrent une humanité insoupçonnée dans l’accueil d’une communauté de religieuses. Alice Mc Dermott fait passer ainsi le lecteur d’une conception généreuse de l’amour «aimer c’est tout donner», à une conception spirituelle plus subtile: «aimer, c’est tout attendre de l’humanité, au risque d’être déçu  (ce qui fut, finalement, l’expérience de Jésus). Le dernière phrase de la recension ne croit donc pas si bien dire en concluant: «On vous salue, Alice, pleine de grâce!»

  • La parité dans les médias

    Étienne Perrot sj  - Depuis le jeudi 4 juillet 2019, dans les locaux du journal Le Temps, une sorte de gros cadran d’horloge attire l’attention. Ce que montre ce bricolage, c’est, «en temps réel» (l’expression ne s’invente pas), la part des femmes mentionnées dans les 25 derniers articles du journal. Le lendemain, la photo du susdit montage, telle qu’elle fut publiée sur le site du journal, affichait un petit 22%. On est loi du fameux 50% qui trône en caractère gras, au sommet du cadran. J’ai la tentation d’écrire, singeant une phrase célèbre touchant la démocratie dans un pays où l’on attendait le dépérissement de l’État: «Encore un effort, chers journalistes, pour être vraiment équitables envers les femmes».

    Mais deux raisons me retiennent sur cette pente d’une ironie de mauvais goût. La première relève du mensonge inhérent aux statistiques. Comme chacun sait, il y a deux façons de mentir, la première est de ne pas dire la vérité, la seconde est de faire des statistiques. Les conseillers en finance connaissent bien la chose; face à un client soucieux, pour camoufler le risque d’un placement, on le noie dans les statistiques, en invoquant à grand renfort de chiffres, le calcul des probabilités. C’est oublier qu’une statistique (qui joue sur la loi des grands nombres) n’est pas un diagnostic (qui tient compte de la particularité des personnes, ce qu’elle font, leur itinéraire singulier, leur contexte -ici des femmes citées dans les articles du Temps).

    La seconde raison m’est inspirée par une pratique courante dans les milieux de la recherche scientifique. Les articles publiés dans les revues de très haut niveau sont souvent signés par tous les membres du laboratoire, -chaque chercheur peut ainsi capitaliser sur son nom un grand nombre de publications-; le nom du chef du laboratoire apparaît généralement en bonne place, même lorsqu’il n’a pris aucune place dans la recherche; souvent, il n’a fait que cautionner les protocoles de recherche. Cependant, à la seule vue des signatures, il est impossible de savoir l’apport de chacun dans le travail. Il en est de même pour les femmes citées dans les articles du Temps. Imaginons que le rédacteur en chef multiplie les petits articles plus ou moins insignifiants incorporant le nom d’une femme. Aussitôt -puisque l’indicateur est supposé varier en temps réel- le curseur s’approchera des 50%, voire dépassera l’équilibre visé.

    Morale de l’histoire: la parité formelle ne suffit pas nécessairement pour faire justice aux femmes.

  • La souveraineté monétaire face à Libra

    libra facebookÉtienne Perrot sj - L’association qui regroupe les vingt-huit membres intéressés par le lancement de la Libra, la monnaie virtuelle envisagée par Facebook, a déposé une demande d’autorisation auprès de la Finma, l’Autorité fédérale (suisse) de surveillance des marchés financiers. La demande portait sur le système de paiements. La Finma, bien sûr, n’a pas encore répondu; elle se concerte avec les autres Autorités de régulation, notamment avec le Réseau (américain) de surveillance des transactions financières. 

    En attendant les conclusions émises par les Autorités compétentes, Facebook tente de faire avancer le dossier. Son PDG a assuré que l’entreprise se conformerait scrupuleusement aux réglementations qui seront édictées. Mais attention! Le diable se cachant dans les détails, il convient de se remémorer le constat du vieux barbu Karl Marx: la législation est toujours en retard sur la technique. C’est lorsque un accident ou un incident se manifestent que l’on songe à réglementer.

    En ce début du mois d’octobre 2019, le groupe américain Paypal s’est retiré de l’association qui promeut la Libra, craignant une pression trop forte de la part des régulateurs. Le Sénat américain lui-même n’est pas entièrement convaincu par l’enthousiasme des initiateurs de cette nouvelle monnaie internationale; au point qu’il a demandé à entendre Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. Si l’on ajoute à cela les hésitations de Visa et de Mastercard, l’horizon de la Libra s’assombrit. C’est un coup dur pour Facebook; c’est aussi un clin d’œil du destin, puisque le promoteur de la Libra chez Facebook n’est autre que l’ancien directeur de Paypal.

    J’épingle ces escarmouches réglementaires car ils font apparaître le dilemme politique propre à la monnaie. La monnaie est à la fois le bien de la société civile, et un attribut de la souveraineté de l’État. Bien de la société civile, car la monnaie ne peut fonctionner que sur la confiance des utilisateurs. Personne n’accepte une monnaie dont il craint qu’elle ne puisse, dans l’avenir, éteindre ses dettes. De plus, contrairement à une idée répandue, la création monétaire est l’œuvre exclusive des banques, banques commerciales quand elles accordent un crédit gagé uniquement sur une créance, ou banque centrale pour la monnaie dite «fiduciaire» dont la partie (minime) la plus palpable est le cash. Attribut de la souveraineté de l’État, la création monétaire l’est pour des raisons d’ordre public, pour éviter qu’une création anarchique ou frauduleuse de monnaies ne porte atteinte au «bon» fonctionnement de l’économie.

    La perspective d’une monnaie internationale comme la Libra a de quoi rendre soupçonneux les régulateurs; car la puissance économique des émetteurs de cette monnaie peut facilement contrecarrer les politiques menées par les autorités monétaires.

    Les défenseurs de la monnaie Libra rétorqueront que les politiques monétaires menées par les Autorités publiques ne vont pas sans erreurs, parfois tragiques. Ainsi, disent-ils, la politique de baisse de taux, menée depuis plusieurs années par la Fed américaine et par la banque centrale européenne, en inondant le marché, décourage les épargnants, favorise les investissements à la rentabilité discutable, et pousse à des hauteurs vertigineuses le prix de l’immobilier ou des actions.

    À quoi l’on peut répondre que les colossales entreprises financières greffées sur Internet ont réellement de quoi faire peur. Ceux qui sont à l’initiative de la Libra se comportent trop souvent, tantôt comme des pirates apatrides, au mieux comme des corsaires au service de leur pays d’origine.

  • Laïcité de l’État genevois

    Étienne Perrot sj - La laïcité «à la française» a encore frappé. À moins que ce ne soit simplement l’opportunisme. Les citoyens qui ont peur de l’avancée de l’Islam sont caressés dans le sens du poil par un amendement à la loi genevoise sur la laïcité de l’État, amendement voté, paraît-il, dans la précipitation. Cet article litigieux sert de prétexte aux opposants à la loi (cinq partis de gauche et plusieurs syndicats ou associations). Pris dans son ensemble. Cette loi, pourtant, me semble équilibrée et mérite qu’on la soutienne lors de la votation de février prochain.

    L’amendement en question interdit le port de signes religieux non seulement pour les agents de l’État dans l’exercice de leur fonction -ce qui va de soi, bien que si un fonctionnaire travaille seul dans son bureau, on ne voit pas le mal qu’il provoque en portant un signe religieux-, et dans l’espace public -ce qui est contestable, sauf si cette expression ne visait simplement que l’espace administratif ou officiel recevant du public-, ce qui ne semble pas être le cas, puisqu’est avancé l’argument de «trouble à l’ordre public», argument qui est le cache-sexe de tous les jacobins.

    Ce qui est plus étonnant, c’est l’interdiction d’un signe religieux faite aux élu·e·s lorsqu’ils siègent, ce qui est aberrant. Sur ce point, je soutiens l’élue de Meyrin, qui siège en portant le voile dit «islamique». La laïcité française «de combat», comme on l’a parfois qualifiée, n’a jamais empêché le chanoine Kir, député-maire de Dijon, ni même l’abbé Pierre, également député lorsqu’il lança son fameux appel de l’hiver 1954, de siéger en soutane, ce qui n’a gêné aucun électeur attaché à la démocratie. Sans vouloir faire dans l’amalgame, il y a bien d’autres manières de manifester dans les chambres délibératives ses options confessionnelles ou philosophiques. Les «enfants de la veuve», parmi d’autres, se reconnaissent aisément.

  • Lazare, viens dehors, 5e dimanche de Carême

    Cela fait quatre jours que Lazare est mort. Autant dire une éternité, autant que de la Cène au matin de la Résurrection. Quatre jours pour voir le Christ touché, aimant, pleurant. Le Christ ressuscitant et allant vers la vie.

    Vienne, une cathédrale sobrement gothique, des chapiteaux encore romans qui alignent une série royale, de David, des Mages à l’entrée à Jérusalem, en passant par cette scène. Tout est narratif, d’un récit devenu évangélique. La réforme de Grégoire VII est passée. Le mystère de l’art roman s’écrit désormais dans les pas et les mots du Vivant.

  • Le "tout judiciaire"

    Divorce pxhereÉtienne Perrot sj -Un peu partout dans le monde, et hier encore en Suisse romande à l’occasion d’une manifestation d’une trentaine de personnes, les relations familiales prennent un tour judiciaire. Problèmes de répartition des biens à l’occasion d’une séparation, problèmes de gardes d’enfant, on s’en remet au juge pour trancher les différents; quitte ensuite à se plaindre, comme hier, de l’a priori des juges qui «avantagent» trop souvent, voire systématiquement, l’un des conjoints (généralement féminin lorsqu’il est question de garde d’enfants en bas âge).

    L’intérêt de l’enfant, qui devrait dominer en de telles situations, sert souvent de prétexte aux réclamations de l’une ou l’autre parties. Les prétoires se transforment alors en places publiques, à la manière des manifestants qui cachent leurs intérêts particuliers derrière l’intérêt général.

    On peut le déplorer, mais ce phénomène du «tout judiciaire» s’étend à toutes les relations humaines, relations de voisinage comme relations sociales. L’emprise judiciaire, qui s’étend de plus en plus, est cependant facile à comprendre. Elle correspond à la culture de la modernité qui, faisant fonds sur la responsabilité individuelle, interprète tout contrat de la manière la plus restrictive pour l’engagement des parties, de façon à sauvegarder le maximum de liberté pour chacune d’elles. Chaque individu est ainsi posé seul face à la collectivité dont il attend qu’elle l’aide à réaliser l’épanouissement de sa propre personne. Cette posture se vit dans le couple comme dans le travail. Les relations avec les Services publics sont également abordées dans cet esprit d’indépendance individuelle, et l’on traite aujourd’hui avec l’instituteur ou avec le conducteur de tram ou l’employé du fisc comme on traite avec son boulanger.

    La culture de la médiation disparaît; et l’on laisse aux spécialistes des sciences humaines le soin de concilier les points de vue. Lorsque le différent est allé trop loin, on entame un contentieux judiciaire; ce qui revient à peu près au même puisqu’on se décharge sur un tiers du soin de régler les conflits.

    Le tout judiciaire, nonobstant l’encombrement des tribunaux, est capable de répondre à cette demande. C’est d’ailleurs son rôle. Mais, comme la montré les instances aux limites du judiciaire, instances de «conciliation» prévues par la loi, toute volonté pour un organisme public d’aller plus loin que l’interprétation stricte de la loi et des contrats, et de se substituer à la bonne volonté des parties, s’avère infructueux. Dans l’immense majorité des cas, ces bons offices sont aussi vains que les discussions préalables à certaines décisions thérapeutiques.

    Il est vrai que le rôle de la loi et des juges, ses interprètes, n’est pas de rendre vertueux les assujettis, mais simplement de sauvegarder l’ordre public. Le philosophe du Moyen-Âge Thomas d’Aquin le remarquait dès le XIII° siècle dans sa Somme théologique (IIa IIae question 66, article 11). On pourrait s’en désoler. Ce serait une erreur. Car en limitant le rôle de la loi dans les relations sociales et familiales, le juge, à son corps défendant, assure la sécurité juridique, et renvoie chacun à sa responsabilité. Il garantit ainsi la dignité des partenaires en litige.

  • Le combat de la foi

    Luc Ruedin sj- «Saisissez donc l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais, vous puissiez résister et demeurer debout, ayant tout mis en œuvre. Debout donc! À la taille, la vérité pour ceinturon, avec la justice pour cuirasse et, comme chaussures aux pieds, l'élan pour annoncer l’Évangile de la paix. Prenez surtout le bouclier de la foi, il vous permettra d'éteindre tous les projectiles enflammés du Malin. Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu.» (Eph, 6,13-17)

    Regardez les athlètes des jeux olympiques! Qui peut se comparer à ces valeureux combattants? Je reste toujours émerveillé devant les exploits réalisés par les Usain Bolt et autres champions. À force d’abnégation, d’exercices, de volonté et grâce aux dons reçus, les voici hissés sur les plus hautes marches du podium. Éblouissantes ces envolées en saut en hauteur; impressionnantes ces performances des marathoniens; grisantes ces pointes de vitesse des sprinters; gracieuses ces figures des gymnastes… et les records tombent, les applaudissements fusent, les médailles récompensent les meilleurs. Défiant les lois de la nature et les limites de la condition humaine, ces héros du stade enthousiasment les foules. Auréolés par leurs exploits, ils semblent venir d’une autre planète. Des sommets de l’Olympe ils apparaissent dans la gloire.

    Et nous? N’avons-nous pas, alors que nous menons le combat de la foi, à gagner la palme promise? Certes, notre arme est autre. Elle est d’Esprit. Ce ne sont pas tant les lois de la nature ou les limites de notre corps que nous avons à défier. Notre combat aussi est autre. Il a lieu contre tout ce qui en nous et autour de nous refuse la victoire acquise par le Christ. Ces forces obscures, ces énergies spirituelles destructrices qui nous aveuglent, nous asservissent et nous emprisonnent ne sont-elles pas plus dangereuses et difficiles à vaincre que les pesanteurs et l’inertie auxquelles sont affrontés les athlètes du stade?

    La Parole nous met debout et fait vivre. Le bouclier de la foi, éteignant les pensées mortifères qui nous font dévier de notre route, nous donne de La recevoir telle qu’elle est: vivante, créatrice, agissante. Grâce au glaive de l’Esprit qui nous fait revêtir le casque du salut nous en pénétrons alors le sens et discernons ce qui nous attriste, nous trouble et nous empêche de nous tenir debout. Qu’advenant alors à la Vérité, celle-ci nous ceigne et nous libère par la Justice qui imprègne toute notre existence, et nous voici saisis par la Paix venue d’ailleurs. Comprenant que nous sommes sauvés de notre dernier et plus redoutable ennemi, la mort, nous exultons de joie.

    Encore faut-il nous revêtir du bouclier de la foi!

    Luc Ruedin sj

    Usain Bolt London 2013 Usain Bolt après sa victoire aux Jeux de Londres © J. Brichto/Creative Commons

  • Le grand-écart jusqu’au point de rupture

    Jeff Bezos 2016Jeff Bezos © Senior Master Sgt. Adrian Cadiz/wikimedia commonsUn rapport d'Oxfam publié le 21 janvier rapporte que vingt-six milliardaires possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l'humanité (3,8 milliards). L'homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, le patron d'Amazon, dispose d’une richesse qui a atteint 112 milliards de dollars l'an dernier, tandis que le budget de santé de l'Éthiopie correspond au 1% de sa fortune!

  • Le mur de la Réformation

    Étienne Perrot sj - Le mur des Réformateurs faisait consensus à Genève lorsqu’il fut érigé dans le parc des Bastions en 1917. Aux vues des nettoyages successifs nécessités par les dégradations volontaires venues de trublions vaguement identifiés, il semblerait que le mur de la Réformation attire encore la vindicte des «minorités» -qui ne sont pas tous minoritaires- (je pense aux mouvements féministes). Il ne s’agit pas seulement, je pense, d’étudiant-e-s en mal de gaudrioles de fin d’année.

    S’il fallait trouver une raison de ces violences -ou de ces attaques verbales- iconoclastes, j’irais la chercher du côté de la fonction symbolique des personnages gravés dans la pierre. Ce monument à la gloire de la Réformation est en effet le symbole du libre examen. La Réforme est en effet le Matin du monde moderne comme l’annonce le titre d’un bel ouvrage de Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’université de Genève. Pour les esprits chagrins comme le mien, l’esprit de la Réforme s’est malheureusement dissout dans la modernité. Or la modernité a dérivé vers un individualisme qui l’empêche de répondre sérieusement aux problèmes d’aujourd’hui. En souffre la reconnaissance de chacun dans une société solidaire.

    Du coup, les Réformateurs sont accusés faussement des errements du capitalisme contemporain et du moralisme aliénant. Ne pouvant pas être brûlés en effigies, les statues de pierre sont défigurées ou leur signification tronquée. Faible compensation pour celles et ceux qui refusent la société moderne !
    Comme ceux qui ne retiennent du christianisme que les croisades ou l’inquisition, comme ceux qui ne retiennent de la Révolution française que la terreur ou les massacres de septembre, ceux qui ne voient dans la Réforme que la justification insoutenable d’un capitalisme sans âme ou d’un moralisme aliénant se consolent en en détruisant symboliquement les figures historiques. Ils puisent sans doute dans ces critiques ou dans ces actes de vandalisme une bonne conscience. D’autant plus que, en dépit de la lutte des Réformateurs contre le cléricalisme, le protestantisme -via ce monument imposant dressé sur la place publique- leur apparaît sans doute encore trop religieux pour une société sécularisée.

    Foin de ces explications, en paroles ou en actes la dégradation récurrente de ce monument de la Réformation est un acte de faiblesse à la fois intellectuelle et morale: l’incapacité d’accepter que nos héros de jadis ne s’accordent pas à l’état actuel de nos connaissances et de nos sentiments.

  • Le prix en guise d'exploit

    Kathmandu Nepal Himalayas EverestPierre Emonet sj - Récemment, sur les réseaux sociaux, on a pu voir l’hallucinante photo d’une file d’attente pour accéder au sommet de l’Everest. Tout comme dans le métro: des hommes et des femmes pressés les uns contre les autres, font la queue pour pouvoir fouler la plus haute cime du monde. Parce que ça bouchonne, l’attente se prolonge, fatale pour les candidats aux œdèmes. Bousculées, certaines cordées ont dévissé et rejoint plus vite que prévu un plus haut sommet. Quelle motivation peut bien justifier cette étrange bousculade qui n’a plus grand-chose à voir avec la conquête des cimes éternelles? Certainement pas le goût de l’aventure. Car d’aventure il n’y en a plus; elle était le privilège des pionniers. L’ascension du sommet du monde n’est devenue qu’une industrie touristique qui prospère grâce au goût de la performance, de la gloriole, et d’un snobisme à prix fort.

    Mieux que l’Everest! Il y a quelques jours la presse révélait que la Nasa veut ouvrir sa station spatiale aux touristes. Pas à n’importe quel touriste! À des amateurs de sensations fortes capables de débourser 58 millions de dollars pour un aller et retour, sans compter la nuit à 35'000 dollars. Des séjours allant jusqu’à un mois sont prévus, des candidats s’annoncent. Les espaces infinis effrayaient Pascal. Si leur exploration scientifique se justifie, leur exploitation touristique relève d’une démesure qui ne semble avoir d’égales que les ambitions financières des «gentils organisateurs» et la stupidité des futurs pigeons de l’espace.

    Illustration: Camp de base népalais @ ilker ender/Wikimedia Commons

  • Le temps viendra - Jour 2

    par Pierre Martinot-Lagarde sj - Deux paires d'yeux, trois oreilles. Deux têtes, l'une d'homme, l'autre de chat. Deux corps, l'un d'homme et l'autre de serpent. L'un est sur le devant, l'autre sur l'arrière. Le premier se montre, et l'autre se cache. Nous sommes à Saint-Parize-le-Châtel, dans la Nièvre, près de Nevers. Les sculptures des chapiteaux sont plus récentes d'un siècle que celles de Dijon, mais elles semblent, elles aussi, puiser dans les profondeurs de l'art roman. Celle que nous regardons aujourd'hui a pour titre habituel Le démon et l'avare.

  • Les Béatitudes, opium ou sagesse?

    Prétendre que quelque chose de mal est bon, voilà qui est abominable. Une vraie perversion. S’adressant à une foule de pauvres gens, Jésus semble leur dire: vous êtes pauvres, vous avez faim, vous pleurez, vous êtes persécutés, c’est votre chance. Comme s’il prêchait la résignation plutôt que la lutte pour s’en sortir. Opium du peuple? Et pourtant, les Béatitudes sont au cœur du message du Christ: un discours programmatique tranchant comme une lame.