chronique

  • Économie contre écologie. Histoire d'eau en Valais

    Étienne Perrot sj - La complexité de la politique de développement soutenable a connu sa première manifestation publique et internationale en 1992, au premier «sommet de la terre». Selon la formule de l’époque, il s’agissait de concilier les exigences écologiques, économiques et sociales. Couplées deux par deux, ces exigences permettent d’assurer un développement viable (écologique et économique), vivable (écologique et social) et l’équitable (économique et social). Le soutenable se plaçait à l’intersection de ces trois valeurs, le viable (long terme), le vivable (court terme) et l’équitable politique. Très vite, sous la pression de la crise économique, dans beaucoup de pays, l’écologie fut sacrifiée au nom du social, et le long terme au nom de l’urgence. Ce qui donne une valeur particulière à une quatrième exigence, sorte de capitaine d’Artagnan dans la trinité du roman Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, l’exigence de gouvernance démocratique, garante de l’équité.

    Valais eau de la Lonza© Oliver s/de.wikipedia.org./Wikimedia CommonsDans ce décor se place aujourd’hui une scène politique valaisanne. Pour revoir à la baisse -dans tous les sens du mot- les exigences de la loi fédérale sur l’eau qui définit les débits minimaux des rivières, et ainsi permettre une plus longue exploitation des usines hydro-électriques en cas de sécheresse, «une initiative du canton du Valais veut revoir à la baisse les débits résiduels minimaux des cours d’eau, afin de favoriser la production hydroélectrique. Les associations de protection de la nature s’en offusquent.» (Le Temps du mardi 22 janvier 2019) Le journaliste titre: «Hydroélectricité: la guerre économie contre écologie».

    En fait, il ne s’agit pas simplement de l’économie des producteurs d’électricité d’origine hydraulique contre l’écologie des défenseurs de l’or bleu et des poissons. Car l’initiative est présentée comme un moyen de réaliser l’objectif écologique de la transition énergétique suisse à l’horizon 2050. Expertises et contre-expertises vont bon train. Les uns prétendant qu’une norme diminuée de moitié suffirait à satisfaire les nécessités écologiques, les autres contestant les conditions très particulières dans lesquelles se sont déroulés ces études. Quoi qu’il en soit, dominée par l’économie, une partie du débat se situe à l’intérieur des multiples exigences écologiques.

    Bien sûr, il existe certainement d’autres moyens d’atteindre le résultat souhaité dans trente ans. Mais, ici comme dans beaucoup de sujets politiques, le flou sert de cache sexe aux militants de tous bords. Histoire de rappeler que la politique est autant l’art de faire croire que l’art des possibles. Comme souvent, les options qui émergent portent des valeurs difficiles à concilier. «Le ciel des valeurs est un ciel déchiré» disait Jankélévitch. Reste aux politiciens à trancher en faveur de compromis qui, je le souhaite pour le Valais et pour la Suisse, sauvegardent le long terme.

     

  • En attendant le futur, la cryogénisation

    Étienne Perrot sj - Dans une série d’enquêtes faites autour de San Francisco sur les possibilités offertes par la science, un article du Temps de ce jeudi 4 octobre 2018 présente la cryogénisation. Ceux qui ont l’espoir (et l’argent) font conserver leur corps ou simplement leur tête dans de l’azote liquide à basse température (196° au-dessous de zéro). Ni morts, ni vivants, ils sont «suspendus» entre la vie et la mort en attendant le jour où la science leur permettra de survivre, voire de revivre, délestés des maladies ou de la vieillesse qui les encombrent aujourd’hui.

    À la Fondation Alcor, dans la banlieue de Phoenix, aux USA, un corps à conserver coûte 200'000 dollars, une tête 80'000 dollars. Activité controversée car elle fait payer cher une hypothèse encore problématique, illégale dans certains pays, elle n’en est pas moins opératoire et rentable. Selon le responsable d’Alcor, quelques centaines de personnes se sont mis sur les rangs, 163 personnes sont déjà plongées dans l’azote liquide; «attendant qu’on les ressuscite».  

    J’épingle ce dernier verbe. Parler de résurrection est douteux. Car il ne s’agit que de prolonger la vie, ne serait-ce qu’en conservant un ADN à partir duquel la science, dans un avenir encore imprévisible, pourrait faire renaître un être vivant. J’émets le même doute quant à l’usage à contre-sens du mot d’origine indoue de réincarnation. (À contre-sens, car les Indous aspirent non pas à un corps éternel, mais, par la voie de réincarnations successives, au Nirvana qui les libérera de leur corps.) Que ce soit par la science ou par la réincarnation dans sa version occidentale, il s’agit toujours en fait de faire un pari matérialiste sur l’avenir. C’est finalement une dévalorisation du présent. C’est agir à la manière de l’enfant qui ne sait pas apprécier le plat de résistance, car toute son imagination le porte vers le dessert. Mon compatriote Blaise Pascal s’en désolait déjà voici bientôt quatre siècles: «Le présent n’est jamais notre fin, -écrit-il,-. Le présent, comme le passé, sont nos moyens; le futur seul est notre fin. C’est ainsi que nous ne vivons jamais, car nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne se soyons jamais.»

  • En marge du bonheur

    Qui l’eut cru? Vendredi dernier, 20 mars, était «la journée mondiale du bonheur». Cette journée avait été instituée en 2012 par l’ONU, à l’époque où le monde pensait être sorti de la crise financière de 2008. Parler de bonheur en mars 2020, lorsque la crise du coronavirus frappe de plein fouet l’Europe et les États-Unis, que les morts se comptent par milliers, après avoir gelé pendant trois mois la vie asiatique, en Chine dès la fin du mois de décembre, puis au Japon, en Corée, en Australie … c’est de l’humour noir!

  • Encore la Marche pour le climat

    «Sing For The Climate»

    Étienne Perrot sj - La Marche pour le climat a été une réussite. Toutes celles et tous ceux qui se soucient de l’avenir de la planète peuvent s’en réjouir. Les esprits chagrins rappelleront qu’une manifestation de rue, aussi spectaculaire soit elle, aussi nombreuse, aussi déterminée, n’est jamais qu’un premier acte. Ce premier acte traduit l’indignation des foules. C’est l’ébranlement d’un mouvement social et culturel qui, pour aboutir, appelle un complément. Ce complément pour une réalisation effective d’une écologie intégrale (comme dit le pape François) doit se prolonger par une analyse où la science et les techniques sont convoquées. Car seule la rigueur scientifique est capable de signaler les contraintes incontournables. Si les marcheurs pour le climat ignorent ces contraintes, ils se bercent d’illusion, se mentent à eux même et trompent les citoyens.

    Certes, il existe d’autres contraintes, sociales et réglementaires celles-ci, mais qui ont vocation à évoluer. C’est justement le rôle des votations et des manifestations de rue que de faire pression sur le législateur; tout en sachant que ce n’est pas la rue qui fait la loi (sauf en France, serais-je tenté de dire, où le gouvernement venu de la rue entraîne force débauche d’injustices dont font les frais les plus faibles de nos concitoyens). J’ajoute que la dimension culturelle de problème climatique fait partie de l’équation; mais les manifestations spectaculaires dont celle de la Marche pour le climat ont justement vocation à faire prendre conscience de l’inadéquation des habitudes collective, et à mettre au jour les problèmes que l’on ne souhaiterait pas voir.

    Dans ce contexte, un animateur genevois de la Marche pour le climat se sent pousser des ailes politiques. Le Temps, dans sa livraison de jeudi 21 mars 2019, évoque le «meneur volubile» (sic) qui «se verrait bien en figure politique majeure». J’ignore bien sûr quel sera l’avenir politique de Thomas Bruchez. Qualifiant de «meneur» de «volubile», le journaliste du Temps le crédite d’une qualité nécessaire à tout politicien: la facilité de parole. Car, depuis l’Antiquité grecque et latine, -et quel que soit le Régime politique, démocratique, aristocratique, ploutocratique, ou tyrannique,- la politique s’exprime toujours par le moyen de débats plus ou moins contradictoires, plus ou moins houleux, plus ou moins consensuels, plus ou moins truqués, hors desquels personne ne peut accéder et s’installer durablement au pouvoir.

    Sans vouloir donner des leçons à ce «meneur volubile», je lui rappelle cependant que l’éloquence, -qui est l’art de convaincre-, suppose autre chose que la volubilité où l’auditeur discerne assez vite l’art d’occuper le volume sonore pour interdire la parole d’éventuels contradicteurs. Tout aspirant aux fonctions politiques doit cultiver, outre les vertus civiques, deux qualités supplémentaires: la compétence qui suppose un lourd travail d’information, de formation et de courage pour voir «la réalité en face» -notamment pour voir les limites de validité des scénarios inspirés par les sciences-. À quoi s’ajoute cette vertu toute spirituelle qui consiste à refuser une vision unilatérale -c’est à dire idéologique- des choses; comme si l’écologie n’était pas encastrée dans la culture qui impose des compromis politiques.

  • Énergies fossiles (la suite)

    EpinglePerrot juin19Étienne Perrot sj - Ma chronique du 18 juin 2019 réagissait à une déclaration de l’évêché du diocèse de Lausanne-Fribourg-Genève annonçant que, depuis l’arrivée du nouvel évêque, Mgr Charles Morerod en 2012, il n’achetait plus d’actions d’entreprises exploitant des énergies fossiles; et qu’il avait vendu les positions qu’il détenait avant 2012 dans ce secteur.
    En réponse à ma chronique, un lecteur me fait remarquer que cette stratégie a le mérite de donner bonne conscience aux catholiques du diocèse sans toucher le fond du problème. Son argument est que les achats en Bourse servent marginalement -et pour le secteur pétrolier, gazier pas du tout- à financer les entreprises. La souscription d’obligations présente le même défaut. Finalement, de par les dividendes et les intérêts versés par ces entreprises, le flux ne va pas des épargnants vers les entreprises, mais, à l’inverse, des entreprises vers les épargnants. Cette stratégie de refus d’investir dans le secteur des énergies fossiles, ajoute mon correspondant, ne fait que limiter les opportunités d’investissement de l’épargne de l’évêché, et par voie de conséquence, en toute logique, d’abaisser son espérance de gain. Comme quoi, conclut-il, l’éthique a toujours un coût sonnant et trébuchant. Dont acte.

    J’accorde à mon honorable correspondant que cette stratégie d’abstention ne peut avoir d’effet direct que lors de la souscription d’une augmentation de capital ou d’une nouvelle émission obligataire. En revanche, ajoutant deux sous dans la musique, je rappelle que mon argument du 18 juin portait non pas sur les effets directs, mais sur les effets indirects, ceux qui passent par l’évolution des cours boursiers. Je reconnaissais d’ailleurs que ces effets indirects ne pouvaient être sensibles que si une masse suffisamment conséquente d’opérateurs agissait dans ce même sens. Je parlais même, en attendant une mobilisation massive des épargnants, d’un effet symbolique.

    Ayant participé à un film sur le sujet (Moi, la finance et l’économie durable, de Jocelyne Lemaire Darnaud, 2010) j’ai pu constater combien sont lucides les militants de tous bords qui œuvrent dans ce sens. Mais, au-delà même de l’effet de signe que comporte toute action symbolique -pour autant que symboliques soient les effets-, le plus important est de vérifier l’authenticité de la démarche. Que les choix aient un sens, cela ne relève que de la conscience de chacun. Les critères s’entrechoquent; la pondération entre ces critères est difficile à établir; les indicateurs sont multiples et variés. Ce qui pose de redoutables problèmes lorsque l’on veut gérer collectivement une épargne, selon un souci où l’éthique est en concurrence avec la performance. Ce qui est le cas de l’épargne gérée par l’évêché de Lausanne-Fribourg-Genève. Mais affronter lucidement de telles contradictions manifeste la dignité de l’être humain.

  • Entrer dans la nuit - Jour 1

    par Pierre Martinot-Lagarde sj - Aujourd'hui, à Genève, il faisait jour. Un grand beau temps. Et pourtant, nous entrons dans la nuit, nous essayons d'y entrer. Nous résistons. Hier, ce n'était pas possible, ce n'était même pas croyable. Où allons-nous?

    L'histoire de l'art roman commence de la même manière, dans la nuit. Nous en avons retenu les grands chefs-d'œuvre, les tympans d'Autun ou de Conques... La pierre s'est écrite ailleurs, elle a commencé un peu plus tôt, presque un siècle plus tôt, dans des cryptes. Dans ces lieux de prière, de silence, qui n'ont cessé de continuer à soutenir des siècles durant, la prière des fidèles et des communautés. La lumière entre à peine, parfois seulement quand le soleil daigne s'aligner avec les fenêtres qui ouvrent à l'orient. Aujourd'hui, avec cette chouette, ce hibou, bref cet oiseau de nuit, nous sommes à Dijon, sous la cathédrale gothique. Sainte Benigne.

  • EPFL & EPFZ pour les droits humains

    La sortie du confinement aiguise l’imagination des scientifiques. Et les politiques sont aujourd’hui friands des solutions possibles que leur fournissent les têtes chercheuses. Les gouvernants sont tellement désireux de cacher leur responsabilité derrière l’autorité scientifique qu’ils en oublient parfois la simple cohérence de leurs propos. (Un exemple? Lorsque ce ministre français répétait que les masques pour toute la population n’était pas nécessaires, alors que l’on savait déjà que le virus pouvait se propager avant que ne se manifeste aucun symptôme.)

  • Est-ce que tu crois encore ou commences-tu à réfléchir?

    Par Bruno Brantschen sj - Telle est l’expression traduite de l’allemand selon laquelle la foi chrétienne est totalement déraisonnable pour de nombreux(ses) contemporain(e)s. Elle serait incompatible avec le bon sens et les connaissances que nous avons acquises par les sciences naturelles.

  • G7 la contre-manifestation

    G7 Biarritz2019Étienne Perrot sj - Fête des vignerons dans le canton de Vaud, Festival du film coréen à Locarno, Festival de musique un peu partout en Suisse et en Europe…, l’été est propice aux rassemblements culturels. Beaucoup de vacanciers se cachent ainsi derrière le prétexte de la culture pour se divertir avec meilleure conscience. Au fond, pourquoi pas? Comme pour la morale qui, dans l’idéal, se doit d’être sans préalable, mais qui, dans la pratique, s’appuie souvent sur l’intérêt plus ou moins bien compris, la culture portée par le divertissement vaut mieux que pas de culture du tout. D’ailleurs, disait ma grand-mère, l’oisiveté est mère de tous les vices. Ce climat de détente et de moindre réactivité est propice -du moins en France- à quelques coups tordus de la part de ceux qui nous gouvernent: changements dans les réglementations, hausse de tarifs divers, acceptation d’accords internationaux douteux, tel le Ceta entre l’Union européenne et le Canada.

    Mais pour en rester aux rassemblements estivaux, certains sont ignorés -tels les universités d’été de groupes politiques ou associatifs-, d’autres attirent l’attention par leur nombre, d’autres enfin provoquent des contre-rassemblements. Telle la contre-manifestation prévue à Hendaye, du 19 au 26 août, dans la ville voisine de Biarritz où doit se réunir, du 24 au 26 août, le groupe des sept pays les plus riches -ou supposés tels- de la planète. Ce G7 est composé de l’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni; mais pas de la Chine, de la Russie, du Brésil, ni -dernier pays que je cite, mais non des moindres- la Suisse. C’est ainsi que le Président Français a invité le G7 pour la fin de mois d’août, provoquant la contre-manifestation attendue.

    J’épingle cet événement. Non pas qu’une telle contre-manifestation soit originale; mais parce qu’elle soulève des questions toujours actuelles. Cet événement n’est, en effet, pas original. Les Genevois se souviennent douloureusement de la manifestation supposée faire pièce, voici une dizaine d’années, à la rencontre d’Evian. En remontant plus en arrière, on se rappelle les mouvements de protestation contre le Forum de Davos. Il s’agit toujours de profiter de la caisse de résonance de la réunion internationale pour faire entendre des voix discordantes.

    Peu originale, la contre-manifestation du G7 de Biarritz rappelle cependant l’urgence de questions toujours pendantes. Outre la divergence de plus en plus intolérable des revenus et des patrimoines (thème officiel de ce G7 de Biarritz, sous l’angle de la lutte contre l’évasion fiscale), les modes de vie et de gouvernance, les institutions fondées sur une anthropologie moderne qui a montré ses limites, ses lacunes et ses contradictions: l’individu plutôt que la personne située dans sa communauté humaine, l’intérêt individuel -dont l’intérêt général ne serait que le serviteur- plutôt que le bien commun qui est le bien de chacun dans la solidarité de tous, l’usage immodéré des ressources de la planète. Aucun de ces problèmes ne peut être résolu si l’on conserve la même culture utilitariste des ressources planétaires et humaines.
    Les organisateurs de cette contre-manifestation de Hendaye, syndicats, mouvements écologiques, associations de défense des Droits humains, ne voient dans le G7 réuni à Biarritz qu’un simulacre de débat. D’un côté, menés par la France et l’Allemagne, les défenseurs du multilatéralisme; de l’autre les tenants d’un bilatéralisme propice aux plus forts, pour ne pas dire aux plus cyniques. Dans tous les cas, les contre-manifestants ne voient de part et d’autre que la défense de l’économie capitaliste qui détruit la planète et ses habitants. Je ne pense pas que ce contre-rassemblement quelque peu hétéroclite de Hendaye fasse peur aux Grands de ce monde réunis à Biarritz; mais je souhaite qu’il serve de poil à gratter capable de faire bouger la sensibilité de ceux qui, de par leur position surplombante, voient les choses de trop haut.

  • Greta Thunberg, suite sans fin

    Étienne Perrot sj - Une lectrice conteste mon dernier Blog sur Greta Thunberg. Cette contestation bien informée souligne avec juste raison que la traversée de l’Atlantique en voilier de la jeune Suédoise médiatique provoque davantage de pollution atmosphérique qu’elle n’en épargne; elle occasionnerait en effet de multiples traversées en avions de la part de son équipe accompagnatrice. Ma lectrice ajoute que si, comme il est envisagé, Greta Thunberg rentre en Europe par le moyen d’un cargo porte-conteneurs, l’image d’un transport moins polluant en serait ternie. Tout ceci est parfaitement vrai.

    La démarche de la jeune suédoise n’est certes pas sans ambiguïté. Cette ambiguïté est sans doute occultée aux yeux de l’héroïne. Son entourage immédiat -je n’ose pas dire ses conseillers- semble plus sensible au caractère médiatique de l’événement qu’à sa logique écologique. Cependant, dans l’esprit de mon précédent Blog, je vois dans cette ambiguïté politico-médiatique l’illustration de la dérive inévitable de toute pratique publique qui cherche à mobiliser les masses.

    L’avenir du monde appartient aux manipulateurs de symboles, disait Robert Reich, un ancien Secrétaire d’État de l’administration Clinton. À son époque, c’était surtout vrai dans la sphère commerciale et financière. C’est devenu la règle dans les domaines élargis, comme le climat ou la sécurité, domaines où la politique est trop myope pour envisager le long terme.

    La contradiction pointée par la lectrice de mon Blog précédent fait partie de toutes les contradictions que les politiciens affrontent à longueur d’années. Les anciens faisaient remarquer que l’art de la politique était lié à l’art oratoire. À cette époque, les politiciens qui parlaient dans les assemblées supportaient directement les réactions de l’auditoire. Il n’en va plus de même aujourd’hui où sont souvent occultés les manipulateurs de symboles à l’origine des contre-pouvoirs médiatiques.

    Il ne me reste plus qu’à remercier cette lectrice attentionnée.

  • Grève des femmes

    GreveFemmes2019Affiche pour la grève des femmes du 14 juin 2019 ©Nattes à chat/wikimedia commonsEEÉtienne Perrot sj - Pour le vendredi 14 juin prochain, des associations féministes en Suisse appellent toutes les femmes à faire grève. Une grève réservée aux femmes?! Depuis plusieurs semaines, cette annonce anime des diatribes sans fin. Les un·e·s dénoncent une discrimination sexiste, contraire aux revendications d’égalités des genres. Les autres déplorent l’exclusion des hommes qui, comme moi, au nom d’un féminisme bien compris, promeuvent les responsabilités sociales, économiques et politiques des femmes. Selon les cantons, on verra donc défiler des manifestations avec ou sans présence masculine. Pendant que les femmes descendront dans la rue le 14 juin prochain, et occuperont l’espace public, leur conjoint, ami, pacsé, mari ou simple copain, auront peut-être soin des tâches qu’une lointaine et lourde tradition assigne aux femmes dans le domaine ménager.

    Pourquoi pas? D’autant plus que si tradition il y a, elle n’est pas universelle. Non pas simplement parce qu’il existe des cuisiniers, ni parce que déjà au Moyen-Âge, le ménager (au masculin) était l’économe qui «ménage» ses moyens (ce qui, passant de l’autre côté du Channel, a donné le «manager», et nous est revenu féminisé sous l’appellation dépréciée de la ménagère, maîtresse en son domaine privé).

    La vraie raison est à la fois économique et politique. Sur le plan de l’économie, la division sexuelle du travail dépend de moins en moins des caractères physiques. Sur le plan politique, l’instrument de base, la parole, ne dépend plus de la puissance des cordes vocales. La différence mentale des caractères nourrissait jadis l’exclusion des femmes de la sphère publique: «accordez le droit de vote aux femmes, et la République courre à sa perte», disait-on sous la Troisième République française à la fin du XIXe siècle et durant toute la première moitié du XXe. Aujourd’hui, heureusement sont rares ceux qui raisonnent de la sorte.

    Reste le problème de la charge mentale liée aux activités du foyer. Sur ce point, toutes les études convergent: même dans les couples où l’homme participe aux tâches ménagères, sur la femme pèse les préoccupations correspondantes. Dans le meilleur des cas, l’homme fait volontiers ce que sa compagne lui demande; mais, le plus souvent, il n’en prend pas l’initiative, il «n’en a pas l’idée». L’incitation puise dans l’énergie de la compagne. Je ne désespère pas voir changer cette situation qui relève de la culture et non pas de la nature sexuée des un·e·s ou des autres. Ce serait en effet spirituellement une bonne chose, tant il est vrai que le besoin d’autrui est ce qui stimule mon imagination et mon action. Il y a bien sûr une question d’éducation qui va dans le même sens, jusqu’au jour où, pour plagier le tract genevois cité par Le Courrier de cette semaine de fin avril 2019, on verra «des journalistes s’extasier devant les femmes qui gardent les enfants lorsque les travailleurs masculins défileront.»

  • Grève et dignité à Paris

    par Mathias Werfeli sj - Frappé... alors que j’étais à vélo! Les secondes précédentes, je pensais encore à la grève à Paris et à mon prochain cours de religion, quand une passante furieuse me frappa le bras. Mais dès le départ…

  • Harry Potter et les Esprits maléfiques

    Harry Potter couv CFÉtienne Perrot sj - «Par crainte que les livres Harry Potter (sic) invoquent des ‘esprits maléfiques’, un prêtre d’une école catholique aux États-Unis les a bannis de son établissement» (site de La Tribune du 4 septembre 2019). Tout en faisant la part des exagérations, simplifications et caricatures propres à la logique journalistique auxquelles La Tribune ne saurait échapper sans se renier, j’épingle ce témoignage de la stupidité cléricale.

    J'ignore ce qui passa dans la tête des exorcistes qui ont suggéré une telle décision. Quoi qu'il en soit, trois incohérences s’étalent en effet dans cette brève information. La première consiste à prêter à un livre le pouvoir d’invoquer les esprits maléfiques. Certes, l’invocation des esprits est une pratique connue depuis la nuit des âges; mais jamais un objet -grimoire, livre, fontaine, source, ou pierre sculptée- n’a été présenté comme ayant pouvoir, par lui-même et sans intervention humaine. Le vecteur physique est toujours mis en œuvre par un geste humain. Ce prêtre américain croit peut-être que le lecteur ne joue aucun rôle.

    Sa seconde incohérence est de penser que les esprits maléfiques se promènent dans l’atmosphère ou sont enfermés dans un livre à la manière des génies du conte des Mille et une nuits enfermés dans une bouteille. Il oublie que l’esprit d’un texte ne place pas au-dessus du texte; l’esprit du texte se révèle dans la relation entre le texte et le lecteur. Lire ne consiste-t-il pas, justement, à faire le lien (entre les mots, les phrases, les paragraphes, les chapitres)? Or, faire le lien entre des éléments qui sont préalablement distingués est justement le propre de l’esprit.

    La troisième incohérence est, à mes yeux, la plus grave, puisqu’elle est le fait d’un prêtre catholique. Elle consiste à ne pas savoir discerner les esprits. L’esprit d’enfance, suscité par l’école de la magie où s’amusent Harry Potter et ses amis, est sans doute bien éloigné du sérieux que veut promouvoir ce prêtre catholique dans son école; cet esprit d’enfance n’en est pas moins indispensable pour l’épanouissement de l’enfant. Contre cette volonté des parents et des éducateurs de couler leurs enfants dans le moule de la posture adulte, faisant de l’enfant un adulte en réduction –avec toutes les exigences coercitives qui s’en suivent- il est de bonne sagesse et de saine pédagogie d’accepter que l’enfant franchisse plusieurs stades avant d’accéder au statut de l’adulte pleinement responsable.

    Cette ignorance me semble d’autant plus coupable chez ce prêtre américain que ce qu’il nomme «esprit maléfique» est ce que la tradition spirituelle moderne, depuis Loyola, discerne par ses effets de séparation, d’isolation et d’enfermement en soi-même; c’est le «mauvais esprit» au sens le plus habituel du terme, un esprit qui isole du groupe, qui sépare de la communauté humaine, et cherche à manipuler pour dominer; Or, tout en faisant droit à l’émulation et la concurrence entre groupes d’enfants, ce mauvais esprit ne domine pas les histoires d’Harry Potter; bien au contraire, puisque le héros lutte sans cesse contre lui.

  • Hidjab en débat

    WikimediaCommons hijab© Wikimedia CommonsÉtienne Perrot sj -  Les symboles ont la vie dure. Ils n’ont jamais mieux mérité leur étymologie qui en font des signes de reconnaissance entre gens initiés dans le même groupe. Dans la Bible, la manière de prononcer Schibboleth servait à discriminer les bons des méchants; chez les Francs-maçons, le «mot de semestre» permet de séparer les Frères des profanes; dans la liturgie chrétienne, on parle encore du «symbole» des apôtres, et du «symbole» de Nicée, que l’on prononce avant d’entrer dans la célébration des mystères; la tradition un peu romantique du mot de passe, en usage naguère dans l’armée avant la généralisation des codes d’accès, permettait de séparer les amis des ennemis.

    Le foulard dit islamique joue un rôle semblable; mais inversé. Fondamentalement l’hidjab est un signe de reconnaissance entre musulmanes, qui distingue, pour celles qui le porte, les coreligionnaires des adeptes d’autres religions ou de celles qui n’en professent aucune. Reconnu dans l’espace public, l’hidjab (comme d’ailleurs la kippa ou encore comme la croix ou n’importe quel habit soupçonné d’être religieux) est devenu une sorte de chiffon rouge qui, parce qu’il est investi d’une signification communautaire, excite toutes celles et ceux qui fantasment sur la religion (musulmane principalement). L’hidjab est ainsi devenu un signe de reconnaissance, moins pour celles qui le portent que pour une frange de l’opinion publique. Ce fut l’un des points controversés de la récente loi genevoise sur la laïcité.

    Hors du canton, l’hidjab est assimilé par une culture de plus en plus tolérante. Les grands couturiers n’hésitent plus à coiffer certains de leurs modèles du foulard dit islamique. En témoignent également les compétitions sportives internationales où l’on voit apparaître désormais quelques femmes arborant sur la tête cette pièce de tissu. (Non sans susciter des polémiques chez les tenants de la laïcité à la française.) On se souvient en France des protestations contre la commercialisation d’un foulard islamique adapté à la pratique du sport.

    Sur ce sujet, j’épingle une formule discutable glanée sur le site du Temps le 1er mars 2019. Faisant état de l'apparition de l’hidjab dans les compétitions sportives internationales, le chroniqueur pose la question: «Conquête ou contrainte pour la femme, le débat n'est toujours pas tranché». Je souhaite personnellement que ce débat ne soit jamais tranché. Car, l’expérience de chacun, en Suisse ou à l’étranger, conduit à des interprétations légitimement divergentes. Que le poids du groupe et les contraintes de la tradition sociale s’habillent de prétextes religieux pour imposer une pratique vestimentaire contraire à l’idée que le libéralisme culturel se fait de la liberté individuelle, c’est évident. Mais il n’est pas moins évident que, surtout dans un pays libéral comme la Suisse, on ne saurait prêter à la pression sociale un tel pouvoir. Reste aux autorités civiles et politiques la responsabilité de veiller à ce qu’il en soit bien ainsi. Il en va du respect de la liberté de chacune. Aucune organisation privée, religieuse ou associative, ne peut légitimement y mettre un frein. Mais, sauf à quitter l’État de droit, cette responsabilité des autorités civiles et politiques ne peut aller jusqu’à imposer une interprétation officielle à une pratique personnelle -le port de l’hidjab- dont la signification relève du seul individu.

  • Incohérences démocratiques

    Étienne Perrot sj - Une anecdote vécue ce jour au Conseil municipal de Genève me fait méditer sur les incohérences de la démocratie réelle. Pour la cinquième fois, le Conseil a dû se prononcer sur la vente d’une parcelle de trois cents mètres carrés, terrain appartenant à la ville de Genève et situé sur la commune de Vernier. Une nette majorité s’était prononcée en faveur de la vente.

  • Jair Bolsonaro...

    200px Presidente Jair Messias Bolsonaro© wikimedia commonsÉtienne Perrot sj - Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil, élu hier, a nettement devancé son adversaire (55,1% des voix contre 44,9%). Dans leurs diversités, les médias mettent l’accent tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des facettes de son programme. Le Temps (lundi 29 octobre 2018) insiste sur son idéologie  économique inspiré de l’«École de Chicago» qui promeut un libéralisme radical -ce que le candidat désignait par «libérer l’économie». Le Figaro, de Paris, insiste sur la gouvernance à poigne du futur gouvernement -plusieurs généraux sont pressentis pour faire partie d’une nouvelle équipe gouvernementale réduite de moitié. D’autres s’interrogent sur la fragilité annoncée de son soutien parlementaire…

    Au même moment paraît, dans la dernière livraison de la revue parisienne Études (novembre 2018) un article de Paul Valadier, spécialiste de philosophie politique. Le jésuite traite du ressort profond des populismes qui fleurissent un peu partout dans le monde. Tout ceci a de quoi faire peur, tant sur les plans économique, politique et sociaux.

    Sur le plan économique, l’ultralibéralisme de l’École de Chicago à laquelle se réfère le Président Bolsonaro, celle de la rationalité instrumentale, pèche par son ignorance des conditions réelles de la vie économique: il se coule dans une logique unidimensionnelle, comme si les marchés pouvaient par eux-mêmes rectifier leurs propres dérives; il oublie, à la manière de toutes les technocraties, que l’économie est encastrée dans un environnement social, culturel, politique et religieux.

    Sur le plan politique, il joue le «peuple» contre les «élites». Dans l’article précité, Paul Valadier n’a pas de mal à montrer que c’est là une illusion dangereuse, déjà utilisée, avec les effets que l’on sait, par les gouvernants totalitaires. À la manière de ces candidats qui dénoncent le pouvoir en place pour se substituer à lui, le populisme se présente comme l’authentique et le direct représentant du «bon» peuple; il oublie ce qui fait la force de la démocratie helvétique, les médiations et les protocoles nécessaires à toute représentation démocratique.

    Enfin, sur le plan social, le populisme ignore la multiplicité des solidarités qui divisent le peuple au prorata des risques communs assumés différemment par chacun des groupes sociaux. Pour fondre tous les groupes disparates dans un peuple unique, il fait miroiter à l’horizon un ennemi commun, supposé monstrueux (en Europe, c’est la Commission de Bruxelles, ou encore les émigrés) et laisse dans l’ombre les fragilités internes du pays qui pèsent davantage sur les plus faibles.

    Face au danger populiste, il n’y a pas de sauveur suprême, pas de méthode miracle. Seule une culture du bien commun où l’intérêt de chacun se conjugue avec la solidarité de tous permet, en éclairant les consciences et les votations de chacun, de frôler l’abîme sans y succomber. Mais, comme diraient les jésuites, cela suppose un discernement qui fasse pièce aux passions désordonnées.

  • Je suis qui je suisse (Ben)

    BenVautier2013Ben en 2013 par Soardi © Wikimedia Commons Étienne Perrot sj -Étienne Perrot sj - Une exposition au Musée Jenisch de Vevey me donne l’occasion d’un bref excursus philosophico-théologique. Mercredi 3 avril 2019, le site de la Tribune de Genève publie un article sur quelques œuvres de l’artiste Pierre Keller. Ce qui a retenu mon attention, ce n’est pas le texte, c’est son illustration. À côté de l’artiste se détache un tableau de Ben sur fond rouge vif avec, écrit en blanc, ce clin d’œil à la formule de René Descartes Je pense donc je suisse.

    Qui est ce «je» qui pense? Est-ce le «roseau pensant» où Blaise Pascal, le contemporain de Descartes, découvrait à la fois la faiblesse et la dignité de l’être humain? C’est oublier que pour le contempteur des jésuites, la seule pensée qui donne à l’être humain sa dignité est l’expérience de sa fragilité et la crainte de sa mort: «une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer (…) mais quand l’univers l’écraserait, l’être humain sait qu’il meure, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.» Alors ce «je» est-il le sujet créateur de sa propre existence? C’est oublier les acquis de la psychanalyse, qui découvre, derrière la prétention du sujet autonome, un inconscient, qualifié d’irrationnel par la première femme disciple du docteur Freud, la russe Lou Andréas Salomé.

    Finalement, le jeu de mots de Ben me semble, sous son apparence de légèreté, plus proche de la vérité. Il ancre le «je » dans un territoire. Certes, le «je» suisse peut tout aussi bien être français ou patagon, mais il ne peut échapper à l’enracinement dans un lieu. Ce fut également l’expérience d’Abraham, si l’on en croit le mythe de la Genèse dans la Bible. Dans le désert de l’Horeb, le Tout-puissant se révèle dans le feu d’un buisson, sous ces paroles «Je suis qui je suis» (ou qui je serai). Selon le commentaire qu’en donne Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins (je ne connais pas le féminin de rabbin) de France: «Je suis qui je suis parce que je ne suis plus qui j’étais» (et, par conséquent, je serai autre dans le futur). C’est une façon de rappeler que l’identité de chacun s’inscrit dans une perpétuel dialogue avec un lieu particulier et son époque.

    Étienne Perrot sj

  • Journalisme "constructif"

    GoodNews lddÉtienne Perrot sj - Un éditorial d’un grand journal roman prétend que les médias «peuvent faire acte de volontarisme et développer un journalisme constructif. Les lecteurs en redemandent» (Le Temps, 27 juillet 2019). Et d’évoquer, à côté de la canicule qui vient, une nouvelle fois, de frapper les pays de l’hémisphère Nord, la biodiversité en déclin, les guerres en Syrie ou au Yémen, l’effondrement économique et social du Venezuela et de la Libye, les centaines de migrants noyés en Méditerranée. La journaliste aurait pu allonger la liste ad nauseum.

    Vouloir «un journalisme constructif», je suis d’accord. Pour l’éditorialiste du Temps, ce journalisme constructif consiste à fournir «un autre type d’information, qui montre une autre facette de l’homme, plus prometteuse, plus constructive». La manière en est d’épingler des personnages qui font honneur à l’humanité, tel le consul de Pologne à Berne qui, durant la dernière guerre, a sauvé des milliers de juifs. Bref, aux vues de cet exemple et de quelques autres évoqués par l’éditorialiste «Le monde n’est pas si noir, ni si méchant, ni si paralysé qu’il peut sembler». Je reconnais ces côtés positifs de la nature humaine (c’est d’ailleurs l’essentiel de la Bonne Nouvelle des évangiles: le bon grain est mêlé à l’ivraie, le Samaritain secourt efficacement le blessé, les païens eux-mêmes aiment ceux qui les aiment, et les chrétiens sont invités à aimer ceux qui ne les aiment pas !)

    J’ajoute cependant deux sous dans cette belle musique «redemandée par les lecteurs» -on les comprend en cette période estivale, car les bonnes nouvelles sont plus reposantes que les mauvaises-. Qu’ils soient heureux ou malheureux, les événements rapportés par les journaux peuvent au mieux jouer le seul rôle que jouent dans l’expérience humaine l’admiration (pour les actes dignes de l’être humain) ou l’indignation (pour les actes indignes). Dans le meilleur de tous ces deux cas, ils ébranlent les certitudes, fracturent le mur des jugements habituels où chacun est enfermé par l’éducation qu’il a reçu et par la sensibilité toujours lacunaire du milieu où il baigne.

    En revanche, l’essentiel chemine au-delà de l’admiration ou de l’indignation. Il faut transformer le sentiment initial d’admiration en imitation, d’indignation en engagement. La condition en est l’analyse critique des conditions qui ont pu faire émerger de telles postures admirable ou détestables. Pour ne pas enfermer le lecteur dans ses premiers sentiments d’admiration ou d’indignation, fournir les moyens d’une telle analyse, tel est l’enjeu d’un vrai journalisme «constructif». À défaut de cet effort journalistique, la réaction du lectorat sera du mode: «Certes, mon journal rapporte un acte admirable qui me fait chaud au cœur; l’humanité n’est pas si mauvaise que cela! mais je ne suis pas dans des circonstances semblables, ni en état de faire pareil…»

  • L'agaçante Greta Thunberg

    TwitterGretaThunbergÉtienne Perrot sj - Greta Thunberg entreprend la traversée de l’Atlantique en bateau à voile. (Merci soit adressé au Prince de Monaco). L’avion eut été plus rapide, moins fatiguant, et sans doute pas plus cher; mais, pour l’idole de la jeunesse sensible au réchauffement climatique, c’eut été contradictoire. Reçue à l’Assemblée nationale française, l’égérie des hommes politique en mal de verni écologique est devenue en quelques mois la coqueluche des médias. On admire sa jeunesse, son franc-parler, son art d’esquiver les questions embarrassantes (celles que tous les politiques affrontent, car la politique est l’art des compromis). La jeune suédoise fait la Une des journaux. Une telle unanimité ne peut que provoquer des réactions. «Elle agace aussi», soulignait encore le 16 août 2019 un journal genevois.

    Cet agacement a, bien sûr, quelque chose de réactionnaire. Il se nourrit de la nostalgie d’un passé mythique, celui où la politique n’était pas une affaire d’enfant et de frimousse blonde. Mais, comme toute attitude réactionnaire, cet agacement n’aurait pas de prise s’il ne se dégageait par contraste d’un fond tragique. Tout en ne partageant pas cet esprit réactionnaire, je vois cependant des traces de ce tragique. Si tragique il y a, ce n’est pas dans le fait qu’une adolescente fasse la nique aux politiques; c’est dans la bonne conscience que l’on se donne en applaudissant Greta Thunberg. Comme si cela suffisait pour faire avancer la cause du climat!

    Ce phénomène médiatique, puisqu’il faut l’appeler par son nom, peut être contre-productif. C’est le sort de toutes les manifestations officielles destinées à honorer «le devoir de mémoire» des événements insoutenables du passé en conjurant leur répétition pour l’avenir. Contre cet exorcisme stérile, on craint d’avoir à mettre dans la bouche de Greta Thunberg, l’héroïne du moment, cette parole tirée de l’Écriture: «Ce peuple m’honore des lèvres» dit le Dieu de la Bible, qui ajoute «mais son cœur est loin de moi». On se satisfait de la manifestation extérieure, on communie dans une passion commune pour la jeune suédoise. On se paie de mots.

    Mon seul souhait reste donc que l’élan médiatique provoqué par Greta Thunberg conforte le législateur dans son désir d’assumer les risques d’une politique pugnace, dans le souci d’allier la justice climatique (celle qui consiste à répartir les frais de la lutte contre la pollution, objet de palabres incessantes depuis deux décennies) et l’avenir de la maison commune.

  • L'architecte et le pasteur

    Home Notre Dame du HautwsÉtienne Perrot sj - Un pasteur allemand, installé dans la commune d’Andeer, veut construire au milieu de la vallée de Schams, dans les Grisons, «une église» disent les médias, un temple peut-être, ou tout simplement un lieu de recueillement, en bordure de l’autoroute A13. Ce lieu, qui semble être «in middle of nowhere», disent les Anglais (au milieu de nulle-part), est pourtant judicieusement choisi. L’autoroute est un lieu de passage; qui plus est, dans ce cas, au milieu d’un magnifique site touristique.