chronique

  • Violence du christianisme

    Étienne Perrot sj - Voici quelques jours (22 mars 2019), un étudiant iranien converti au christianisme «car, il y découvrait, disait-il, une religion de paix» s’est vu refuser un visa par le Département de l’intérieur du Royaume-Uni. Doutant de sa véritable motivation, l’administration britannique avait justifié sa décision en supputant que la religion chrétienne est une religion de violence. La preuve? Les bureaucrates britanniques l’ont trouvé dans des passages de l’Apocalypse de saint Jean, dans lesquels on trouve des images «de vengeance, de destruction, de mort et de violence». À choisir parmi les textes les passages qui concourent à la démonstration que l’on désire, on peut en dire autant de la religion juive: les psaumes sont remplis de versets haineux; la terre promise fut conquise par la violence. -C’est d’ailleurs ce que le philosophe Roger Garaudy, converti à l’Islam, avait épinglé, ce qui l’avait conduit devant les tribunaux pour antisémitisme. -Il avait été relaxé.- Et je ne parle pas de l’Islam: la fuite à Médine par le prophète Mohammad fut suivie d’un retour les armes à la main.

    Bref, le texte du Nouveau Testament chrétien a servi de caution à l’interprétation de l’administration britannique: «Ces exemples sont incompatibles avec votre affirmation selon laquelle vous vous êtes converti au christianisme après avoir découvert qu’il s’agit d’une religion «pacifique», par opposition à l’islam qui contient violence, rage et vengeance», précise la lettre du ministère de l’intérieur.
    Cette décision a enflammé les réseaux sociaux. Finalement le Ministère est revenu sur sa décision.

    J’épingle le cœur du scandale. Il est double. D’une part, contre la Déclaration des Droits humains (ONU 1948), une discrimination est officiellement prescrite sur la base d’une opinion religieuse. D’autre part, -et même les plus laïcards peuvent s’en sentir offensés-, la décision administrative britannique met à mal le principe selon lequel les convictions religieuses sont une affaire privée. Ce qui interdit, comme ici, une interprétation politique donnée d’un texte religieux. Cela n’a pas échappé au président (anglais) de l’association pour l’avancement du sécularisme. Faut-il rappeler que, dans le domaine religieux comme dans toutes les questions dites de société, l’État de droit interdit à l’administration de se substituer à la conscience personnelle pour interpréter les choix de chacun (que ces choix soient vestimentaires, alimentaires ou religieux). Ce qui n’empêche aucune mesure d’ordre public.

    Étienne Perrot sj

  • WC & CEVA

    Étienne Perrot sj - L’empereur romain Vespasien, ayant imposé une taxe sur les WC publics, prétendit que, selon la formule célèbre «l’argent n’a pas d’odeur». Ce qui n’est plus entièrement vrai. La raison en est moins que les billets se transmettent entre des mains crasseuses, qu’au nom de la lutte contre l’évasion fiscale: désormais certains billets sont enduits d’un produit qu’un chien, entraîné par des douaniers compétents, peut facilement détecter. Le souci d’économie va peut-être conduire à inverser le propos, du moins sur les lignes ferroviaires du CEVA (liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse): les haltes seront démunies, paraît-il, de Toilettes publiques. Pour peu que, comme dans les RER parisiens et la plupart des trains régionaux français, les WC situés à l’intérieur des wagons soient fermés, voire inexistants, l’odeur des lieux d’aisance se répandra aux alentours. Morale de l’histoire: l’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais aussi le manque d’agents, témoignant d’un manque d’argent, lui, peut en avoir une.

    Parler de bien commun, ici, semblerait hors de propos, voire incongru. Et cependant…! Le bien commun ne consiste-t-il pas en ceci: que chacun puisse assurer ses responsabilités personnelle -ici le respect de l’environnement immédiat- dans la solidarité de tous. D’où les diatribes inhérentes à tout ce qui touche l’organisation de la vie en société.

    Pour les défenseurs de l’intérêt général, les «lieux d’aisance» (comme on disait au XVIIe siècle) non seulement coûtent chers, tant pour leur mise en place que pour leur entretien et leur nettoyage, mais encore -et surtout- favorisent les trafics de drogue et les promiscuités douteuses; il faut donc attaquer le moyen -supprimer les WC- pour prévenir la finalité -un transports à moindre frais et socialement plus sûr-. À quoi l’on peut répondre que l’hygiène publique présente des exigences tout aussi valables. La discussion ne fait que commencer.

    Étienne Perrot sj

  • Youtube. Police des opinions

    fake Étienne Perrot sj - Tout a été dit sur les fake news, ces fausses nouvelles qui se répandent d’autant plus qu’elles surfent sur un phénomène bien connu des économistes: les réseaux. Dans une économie de réseau, celui qui gagne n’est pas toujours le produit de meilleure qualité, mais le produit qui affiche le plus grand nombre de consommateurs, de lecteurs, d’auditeurs ou d’adhérents. Car, dans un réseau, la quantité fait partie de la qualité. C’est évident pour un réseau de téléphone. Si je suis le seul à posséder un téléphone, l’objet ne peut me servir qu’à décorer mon salon. À l’inverse, un réseau d’agences est de qualité d’autant plus grande que les agences auxquelles je peux m’adresser sont nombreuses. Ce phénomène est confisqué jusqu’à l’absurde par les publicitaires qui annoncent fièrement le nombre de livres vendus, ou la masse des spectateurs d’un festival, comme si ce nombre traduisait la qualité de l’ouvrage.

    De l’absurde, on passe au pervers dans le domaine des opinions véhiculées sur le Web. Sans même invoquer un phénomène bien analysé par les psycho-sociologues qui ont constaté que le niveau intellectuel des individus en foule est plus faible que lorsque chacun réfléchit seul, il a été mesuré que sur les réseaux électroniques, la tendance spontanée de l’internaute est polarisée par les sites proches de ses propres opinions; chacun contribue ainsi à favoriser ses propres tendances, au détriments des opinions proches de la moyenne. Le phénomène de réseau joue alors à plein, sans la limite que constitue l’expérience personnelle du produit. Le succès appelle le succès. C’est ainsi que se répandent sur la toile les opinions les plus farfelues concernant les extraterrestres, l’écologie, les découvertes prétendues révolutionnaires, les capacités de telles substances ou pratiques ésotériques ou les frasques des politiciens.

    En France, sur certains points d’histoire, les négationnistes sont cernés par la loi. Aussi historiquement soient-elles fondées, de telles législations mémorielles provoquent sur la toile les réactions attendues: on crie au complot! «On vous ment. Les vérités officielles sont fallacieuses». Dans cette logique, avec de bonnes intentions, certaines associations contestent systématiquement les tests sur lesquels prétendent se fonder les changements de réglementation. Il est vrai que les chiffres ne garantissent pas à eux seuls la vérité scientifique. Ce qui rend plausible le jugement populaire: tous pourris.

    Certaines plateformes électroniques, dont YouTube, se sont emparées du problème, et ont mis en place des services destinés non seulement à faire disparaître les propos injurieux, les images les plus atroces, mais également, selon le titre d’un journal genevois du mardi 29 janvier 2019, les théories qui dénoncent systématiquement des complots ou des conspirations. Sont également visés par YouTube les propos trompeurs ou manipulateurs. Les contrevérités les plus massives (terre plate, réussites médicales quasi miraculeuses, transmigration de la matière) se verront donc bridées. Sur ce point, je n’ai rien à redire. Mais, qui va juger des propos trompeurs ou manipulateurs. Je ne prends qu’un exemple banal: comme toute parole publique, venue d’un politicien, d’un représentant d’entreprise ou d’un lobby, la prédication dans un temple protestant -ou transmis sur la Toile- apparaîtra trompeur pour un positiviste qui ne croît qu’à ce qu’il touche; il paraîtra manipulateur à quiconque ne fait pas la différence entre une expérience renouvelable dans les conditions scientifiques habituelles et l’expérience singulière propre à une religion vécue personnellement.

    Finalement, laisser aux gestionnaires d’une plateforme électronique le soin de juger de ce qui est fallacieux ne peut porter du fruit que si le contrôleur peut également être contrôlé. Ce qui devrait être le rôle premier des bons journalistes. À défaut de quoi, le syndrome du DDT se renouvellera. Le DDT est très efficace pour tuer les acariens; ce qui ne l’empêche pas d’être dangereux pour l’écologie, les animaux et les êtres humains.

    Photo © DR