chronique

  • 20Minuten Logo ab mai 2013Étienne Perrot sj - Le 1er mai dernier, le quotidien gratuit alémanique 20 Minuten, sans doute pour honorer la gratuité, donnait des conseils à ceux qui voulaient se dispenser de payer leur «impôt ecclésiastique» sans toutefois avoir à renoncer totalement à ce que les sociologues nomment «les biens de salut» (disons les rituels et cérémonies religieuses).

    D’après le journal, il semble aussi facile de quitter l’Église en ne payant pas son impôt ecclésiastique que de quitter certaines loges maçonniques en ne payant pas sa cotisation annuelle. D’autant plus que «dans certaines circonstances» précise l’article incriminé, il est encore possible de bénéficier gratuitement des services de l’Église.

    À juste titre les Églises, particulièrement l’Église Réformée du canton de Zurich, ont protesté; car l’impôt ecclésiastique ne sert pas uniquement à payer les officiants des cultes et l’entretien des temples; il sert également à payer toute la formation du personnel ecclésiastique et, pour la plus grande part des versements, à financer les œuvres sociales dont l’utilité, contestée par personne -mais oubliée par le journaliste-, a été confirmée par des études diligentées par l’Université de Zurich.

    J’ajoute deux sous dans la musique en épinglant ce qu’a de dissonant l’expression «impôt ecclésiastique». Un impôt est un prélèvement obligatoire. Certes, à la différence des prélèvements fiscaux, l’impôt ecclésiastique ne s’impose -c’est le cas de le dire- qu’aux membres de l’Église dans certains cantons (pas dans tous, et pas dans tous les pays). Or nul ne peut être contraint de faire partie d’une Église; c’est le b.a.-ba des droits humains. D’où la question de savoir s’il est légitime de bénéficier d’un service d’Église sans contribuer à son fonctionnement institutionnel.

    20 Minuten ne se situe pas sur ce terrain de la «légitimité», mais sur celui de la pure «légalité» au sens du droit interne de l’Église; ira-t-on jusqu’à parler «d’abus de droit» dans la mesure où le journal incite ses lecteurs à jouer sur les subtilités de la règle pour chiper au passage quelques services gratuits. On peut en discuter.

    En revanche, sur le plan de la légitimité, en dépit de ce que peut avoir de choquant cette pratique de self-service gratuit, il faut rappeler avec toute la netteté voulue que, du moins dans les Églises chrétiennes qui ont lu les Actes des apôtres, les «biens de saluts» -disons les sacrements, baptême, Cène pour les Réformés, et pour les Catholiques baptême eucharistie, confirmation, réconciliation, ordre, mariage et onction des malades- sont et doivent rester gratuits, sous peine de simonisme. (Le simonisme -du nom de Simon le pharisien qui voulait acheter auprès des apôtre les charismes de l’Esprit- consiste pour l’officiant à faire payer ce qui est un don gratuit de Dieu.) Quant aux actes non sacramentels (confirmation, mariage, funérailles, cure d’âme et œuvres caritatives pour les Réformés; funérailles, accompagnement spirituel et œuvres caritatives pour les Catholiques) ils relèvent du sens religieux de chacun. «Religieux» étant à prendre tant dans son acception ecclésiastique que civile -la solidarité qui s’impose surtout envers les laissés-pour-compte de l’Assistance publique-.

  • Étienne Perrot sj - «La hausse des primes maladies n’est pas une fatalité», tel est le slogan à l’annonce d’un taux moyen de croissance plus modeste que prévu. Tous les journaux de ce jour de mercredi (25 septembre 2019) analysent les raisons de s’en réjouir et les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite. Les raisons de s’en réjouir porte sur l’effort des firmes pharmaceutiques, sur le contrôle plus serré des factures par les assureurs, sur la promotion de la télémédecine et du médecin référent qui évite de se précipiter pour le moindre symptôme chez le spécialiste, sur la médecine ambulatoire quand cela est possible de préférence à la médecine résidentielle, et, bien sûr, sur l’éducation des patients.

    Les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite portent sur le coût de la découverte de nouveaux traitements, notamment pour les maladies rares, sur la sensibilité culturelle qui fait du bien-être un droit dont devrait se charger la collectivité, et, massivement, sur le vieillissement de la population. (En France la moitié des dépenses de santé relève de la dernière année de vie; ce qui fait dire à un humoriste cynique que l’on diminuerait de moitié ces dépenses si l’on euthanasiait les patients un an avant leur mort !)

    Comme tous les responsables le soulignent, l’effort de maîtrise des dépenses doit donc se poursuivre. La prévention est mise à l’honneur, puisque, tout compte fait, elle coûte moins cher que le traitement des maladies déclarées. Du coup, l’éducation et la sens d’une attention préventive devient primordiale. «La santé est un état précaire qui ne laisse présager rien de bon» disait le docteur Knock qui ajoutait que «tout homme en bonne santé est un malade qui s’ignore». Sans aller jusqu’à ces extrêmes qui relève du vaudeville, il reste vrai que l’information et l’anticipation sont le fondement de la prévention.

    Tout cela est bien banal, et connu de tous. J’ajoute un sou dans la musique en épinglant la pointe de la diatribe chaque année récurrente. Le coût. La hausse des primes maladies donne un chiffre qui pèse de plus en plus lourd sur le revenu disponible des ménages, notamment celui de la classe moyenne des salariés (car la hausse de la prime est généralement supérieure à la hausse moyenne des salaires). La question éthique à se poser -ici comme face à tous les dilemmes éthiques- est la suivante: la contrepartie attendue vaut-elle le coût? La réponse spontanée est bien sûr négative; car s’applique ici, comme partout, l’adage selon lequel tout bienfait est vite assimilé comme un acquis, toute amputation de revenu ou de patrimoine laisse des traces indélébiles. Cependant, en termes de bien-être comme de durée de vie, les acquis de la santé expliquent largement, me semble-t-il, le coût des primes maladies. Ce qui ne justifie en rien le gaspillage -qui est pire que le vol, disait ma grand’mère-.

    Reste la fatalité. «La hausse des primes n’est pas une fatalité.» Martin Buber disait que la seule chose fatale à l’humanité, c’est de croire à la fatalité. La hausse des primes n’est pas une fatalité. Certes! Mais elle est compréhensible; et il faut qu’elle le reste.

  • Étienne Perrot sj - Le passage d’une année à l’autre aurait pu être le prétexte de reprendre la rengaine habituelle sur l’année qui renaît le 1er janvier après avoir enterré la précédente le soir de la St Sylvestre. Mythe du cycle de la mort qui engendre la vie. Mais, en ces derniers jours, des voix de plus en plus insistantes annoncent que le déclin d’une année ne prépare pas des lendemains qui chantent. Au point qu’en perdent leurs saveurs les vœux traditionnels de bonne année et de bonne santé. En témoigne une synthèse parue voici quelques jours (le jeudi 27 décembre 2018) dans Le Temps, sur le thème de la mort du progrès: «L’idée d’une amélioration infinie du bonheur humain grâce à la science, qui tenait lieu de religion laïque en Occident, a laissé la place à un pessimisme sombre. Il n’a jamais été plus palpable qu’en cette fin de 2018».

    Réchauffement climatique, amas de bouteilles de plastiques grand comme l’Europe dans l’océan, disparité grandissante entre les patrimoines et entre les revenus, désagrégation du tissu social miné par un individualisme cynique, montée des populismes en divers coins de la planète, rien de cela ne peut réchauffer les cœurs en ce début d’année. L’article du Temps convoque les penseurs attitrés de ce phénomène: Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, Pablo Servigne, Étienne Klein. On pourrait rapprocher cette angoisse collective des terreurs de l’an mille. Là où, voici dix siècles, on voyait la main du diable, la fascination de la singularité troublante des chiffres ronds, les adeptes de la détrologie (la science des complots, littéralement des arrière-mondes) dénoncent aujourd’hui l’État et ses experts (je bannis le mot élite) dont on attendait tout, l’éducation, la croissance, la santé, la paix. L’État qui, selon le philosophe Hegel, incarnait la Raison émancipatrice, est devenu, pour quelques observateurs, ce que Tocqueville craignait le plus, la puissance paternelle qui n’oriente pas la société vers l’âge mûr comme l’annonçaient Les Lumières, mais maintient l’humanité dans l’enfance; ce qui, aujourd’hui, semble la conduire au désastre.

    Faut-il donc craindre l’année 2019? Non, je ne crois pas. Le collapse annoncé par certains n’est pas évident. Encore faut-il cultiver la santé. Cette santé qui n’a rien du «fonctionnement de l’organisme dans le silence des organes»; car, tel le réchauffement climatique, la physique nous enseigne que les phénomènes les plus dramatiques se préparent souvent silencieusement. La santé -celle du moins que je souhaite à mes lecteurs pour l’année 2019- c’est cette capacité de se relever de la maladie, de l’accident ou de la chute. Santé biologique, bien sûr, celle qui vient spontanément à l’esprit, mais également santé morale qui n’imite pas bêtement ce qui se fait autour de soi. J’ajouterai volontiers à ces deux premiers souhaits la santé politique, celle qui ne cherche pas à toute force l’unanimité dans le replis frileux sur une identité nationale largement fantasmée.

  • Julien Lambert sj relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses. L’occasion d’une relecture spirituelle, humoristique et «humeuristique», de ses expériences théâtrales, féministico-ecclésiastiques et émotionnelles…

    Perles quotidiennes
    Les enfants n'incarnent pas «l'avenir», mais un présent... déconcertant

    "Grâce" à mes parents profs, j'ai toujours eu peur des ados. Mais dans un atelier-théâtre, ça peut se passer bien, m'étais-je dit à la rentrée. Alors je me suis lancé: je les ai fait improviser sur les sujets de leurs vies pour construire un spectacle expérimental. Avec, à chaque séance, un tour de partage de leur ressenti.
    Perplexes parfois, tou·te·s ont d'abord suivi poliment. Mais quand l'expérimentation s’est mise à piétiner, plusieur·e·s se sont mis·e·s à s'impatienter... On a fini par constituer une histoire de parents divisés, et d'enfant défiant le cynisme des présidents au sujet de la crise écologique. Mais là aussi, difficile de faire s'exprimer les élèves sur ces sujets qui inquiètent tant ma génération. Eux préfèrent jouer, et excellent dans des impros ironiques sur l'idéalisme écologique. Je déchante donc un peu. Mais j'ose encore moins m'en plaindre, quand avec d'autres ados moins "favorisé·e·s", en pèlerinage à Lisieux, je constate à bout de nerfs que l'autorité des enseignants suscite aussi peu leur attention et leur respect qu'une messe solennelle...
    Mes amis instit's me racontaient dernièrement comment l'emprise des Smartphones et d'Internet pouvait transformer la capacité d'attention des enfants. Mes amis en couple hésitent quant à eux parfois à en faire...
    Quand arrive la soirée de présentation des ateliers, les élèves ont encore interverti des rôles, le fond sonore disco de l'atelier-danse noie mes dernières indications soufflées en bord de scène. Mais nonobstant la panique de leur metteur en scène, mes acteur·rice·s de treize ans se lancent, séduisent le public avec des blagues ajoutées de leur cru. Lors des derniers ateliers, tou·te·s m'épatent encore par la créativité impertinente des scènes improvisées sur n'importe quel thème en quelques minutes.
    Et si les Smartphones n'étouffaient pas toute créativité? Et si on laissait à ces adultes de demain une chance d'inventer un monde habitable sans leur souffler les solutions... que nous n'avons pas?
    Un peu similairement, quand j'accompagne des groupes méditer en forêt dans l'espoir de favoriser la conversion écologique, j'entends les arbres me souffler que nos discret·ète·s colocataires de la création, bien qu'ils espèrent aussi nous voir freiner nos consommations effrénées, entendent moins se laisser sauver passivement, que nous sauver eux-mêmes de nos découragements...

    Perle intellectuelle
    Aimer l'humanité de l’Église malgré ses raideurs

    Masochisme? Provocation ou amour du risque? J'ai choisi d'écrire mon mémoire de théologie sur la situation des femmes dans la transition écologique... et dans l'Église. Durant toute cette année, je me suis passionné pour les paradoxes du concept de "genre", qui permet de concevoir que si les identités «masculine» et «féminine» résultent souvent d'intérêts et de projections sociales, elles n'en agissent pas moins sur nous, et ont pu susciter des expériences et des sensibilités différentes. Je m'emballe jusqu'à parler non seulement de nos aptitudes inégales à intégrer les émotions violentes suscitées par la crise, pour en faire un motif d'empathie et d'engagement... mais aussi de l'accès des femmes à la prêtrise. Évidemment, ça n'a pas plu à tout le monde.
    Confronté par mon sujet et mes convictions croissantes au mur des décrets pontificaux et des blocages culturels, je traverse des phases d'allergie à la raideur des masculinités ecclésiastiques. Les messes me font plus ruminer que prier. J'apprends que des théologiennes ont quitté l'Église catholique, découragées par trop peu de perspectives d'ouverture. Beaucoup d'amies cathos m'épatent, par une patience sans résignation... que je ne trouve pas en moi.
    Or, c'est là que Dieu me rattrape. Carrément quatre fois de suite, quatre dimanches de Carême dans des paroisses de quartier. À chaque fois, sans crier gare, la beauté de ces pauvres assemblées, de ces gens si différents réunis par l'étrange désir de croire et prier ensemble, me saute au cœur. Le théologien Jean-Baptiste Metz ou le pape François parlent de la "théologie" plus fraîche émergée des expressions de foi spontanées des foules anonymes. Ces chants trop entendus, ces symboles trop vus me traversent, comme neufs. Je pleure d'avoir jeté ces enfants de Dieu avec l'eau parfois croupie du bain ecclésial; d'avoir oublié que c'est dans la précarité des paroisses que s'est développée en moi la conscience du Dieu vivant.
    On n'a certes pas besoin de se faire luxembourgeois et de brûler son passeport suisse parce que les banques soutiennent les dictateurs et les disparités économique mondiales. De même, ce n'est pas par rejet de ma propre maison, où je reviens toujours avec soulagement poser mes bagages, que je devrais lorgner chez les protestants. Je les estime trop pour cela, pour leur précieuse flexibilité combinée à une vraie exigence intellectuelle.

    Perle spirituelle
    Que faire avec tant d'émotions et de désirs?

    Il y a des fois où je m'émerveille de la liberté que mon choix du célibat permet; de me sentir lié au sort de personnes si diverses, comme à ce Dieu si présent dans la solitude. Mais il y a d'autres fois aussi où la vue d'une belle jeune femme ranime douloureusement en moi un désir de tendresse... C'est souvent dans les mêmes périodes que ma peur des catastrophes à venir, ma tristesse et ma colère devant les inconséquences de la société et de l’Église, ou mon impuissance et ma culpabilité devant les miennes, m'apparaissent comme un fardeau, une tare. Que faire avec toutes ces émotions, tous ces désirs?
    Souvent, appliquer les bons conseils des moines bouddhistes me suffit: les nommer, ces sentiments, les respirer, les voir non collés à ma peau mais plus distants de moi. Mais leur façon de persister aux portes de mon esprit me fait parfois sentir le besoin d'en parler ouvertement à un ami indéfectible, qui puisse entendre même le plus répétitif, même le plus inavouable. J'arrête de me demander, sceptique, si parler à Dieu c'est peut-être s'adresser à son subconscient, à un fantôme ou un nounours; je Lui parle, simplement. Parfois je crie. Je demande ce qui se cache derrière ces émotions opiniâtres, ce que je dois y entendre, quelle énergie en tirer. Petit à petit, Dieu me montre les réponses déjà là, dans la chance de pouvoir formuler ces questions. Accueillir ces émotions comme autant de signaux de fatigue, d'orgueil que j'ai de jouer le sauveur, le pur, l'irréprochable; autant d'invitations à laisser, avec confiance et soulagement, Dieu et les autres achever ce que je ne sais pas faire moi-même.

    PaulKlee Hauptweg und Nebenwege 1929

  • AmbassaeSuisseRussieÉtienne Perrot sj - Alors que la chancelière allemande Angela Merckel reste ferme face à la Russie de Vladimir Poutine, et peu de temps après qu’un journaliste travaillant pour un journal helvétique soit arrêté à Moscou, la Confédération s’apprête, ce mardi 18 juin 2019, à inaugurer le nouveau bâtiment abritant son ambassade. Je ne gloserai pas sur le prix du bâtiment (42,8 millions de francs selon Le Temps) ni sur le surnom fleuri qu’a suscité le jardin où il est construit. J’y vois simplement un clin d’œil sympathique dans le champ des relations internationales d’aujourd’hui. Ce clin d’œil éclaire, comme une petite luciole, la détente bienvenue avec l’Ours de l’Est.

    Car, n’en déplaise aux Américains, l’occupation du Dombass et la récupération de la Crimée peut légitimement prêter à discussion. Et suivre bêtement l’Oncle Sam dans ses errements diplomatiques et les sanctions, qu’il décrète sans concertation, ne me semble pas judicieux. Je dis «ne pas suivre bêtement», ce qui implique, ici comme ailleurs, une forte dose de discernement. Des élus allemands venus des Länder de l’Est ont demandé, voici peu, de suspendre les sanctions envers la Russie. Ce qui me semble un peu précipité, quoi que ça aille dans le bon sens.

    Nous n’en sommes pas encore au programme en trois temps évoqué naguère par le général de Gaulle («détente, entente et coopération»). Mais je me plais à saluer un signe de ce qui pourrait -si les contraintes internationales le permettent- être la marque d’une autonomie diplomatique envers des «alliés» à géométrie -et à géopolitique- variables. Reste que aura encore beaucoup à faire celui que l’Église orthodoxe russe, désigne comme protecteur de la «sainte Russie». Je veux parler de saint Vladimir le petit fils de sainte Olga, qui n’a qu’un lien très formel, voire très distendu, avec le chef d’État actuel.

    Crédit photo: Ambassade à Moscou © Yves André

  • Le Pape François a fait de ce mois d'octobre 2019 le Mois Missionnaire Extraordinaire, un mois qui marque également le 100e anniversaire de la lettre apostolique Maximum Illud. Rome lui a donné pour thème «Baptisés et envoyés: l’Église du Christ en mission dans le monde».
    «Qu'est-ce que cela signifie pour moi, qui a été baptisé il y a un demi-siècle?» se questionne Toni Kurmann sj, président de la Fondation Jésuites International et membre du groupe de travail dédié à l’événement constitué par la Conférence des évêques suisses.

  • Étienne Perrot sj - L’Aquarius est actuellement sans pavillon. Il est bloqué à Marseille. Un député français, Guillaume Larrivé, s’en réjouit; il rechigne à voir l’Aquarius  bénéficier d’un pavillon, serait-ce celui de la Suisse (on a même parlé de celui du Vatican). Son argument se résume en quelques phrases: «L'Aquarius, dit-il, n'a plus de pavillon, ni celui de Gibraltar, ni celui de Panama. C'est un bateau fantôme, avec un comportement de quasi-pirate. Il ne s'agit pas, pour lui, d'aller se porter au secours de malheureux, mais de perpétuer son activité illégale en s'approchant au plus près des côtes libyennes, pour susciter les départs et conforter le business model des organisations criminelles de passeurs. Qu'attend-on pour en finir?» Bien qu’elle fasse allusion à un vrai problème, celui des passeurs et des organisations criminelles qui tirent de gros bénéfices de l’émigration, cette provocation publiée sur le site du Figaro du mercredi 17 octobre 2018, est difficile à avaler.

    Une réponse pleine de bon sens et d’humanité peut être trouvée dans une «libre opinion» parue ce jour jeudi 18 octobre 2018 sur le site du Temps. Le directeur de l’association Terre des hommes, Vito Angelillo, cherche à convaincre le Conseil fédéral d’accorder le pavillon helvétique à l’Aquarius. Il rappelle que, depuis deux ans, trente mille émigrés ont été secourus en mer par l’Aquarius, dont près de sept mille enfants, la plupart orphelins. «Empêcher l’Aquarius d’intervenir en mer, c’est jouer un jeu de dupes cynique et indigne» écrit-il.

    Des hommes politiques de tout bord font chorus; je m’en réjouis d’autant plus que l’opinion publique est globalement réticente, en dépit des vingt-cinq mille signatures déposées mardi dernier auprès de la Chancellerie fédérale. (Il ne faut pas confondre un bon groupe de militants humanitaires  avec la volonté générale.) J’ignore donc quel sort le Conseil fédéral réservera à cette demande. Les pressions politiques internationales, venues notamment de l’Europe avec laquelle la Suisse est actuellement en discussion serrée, risquent de l’emporter. Car les gouvernements européens cherchent à confiner politiquement la montée des nationalismes qui se manifeste, votations après votations, dans tous les pays européens, Madame Merkel en sait quelque chose. Mais il y va de notre dignité -et pas simplement de la tradition humanitaire de la Suisse- de soutenir ce mouvement humanitaire.

  • Étienne Perrot sj - Le «bonheur cantonal brut» est dans l’air genevois. Si j’en crois les médias locaux de ce mois de septembre 2019, un petit groupe de citoyens réfléchit en vue de faire inscrire cette idée dans la Constitution.

    Il y a en effet de quoi réfléchir, puisque l’enjeu d’une telle idée est de concilier le nombre quasi infini des dimensions du bonheur. Certes, le bonheur se conjugue au singulier, mais il s’inscrit nécessairement dans un environnement où les relations humaines, l’écologie, la politique, l’économie et bien d’autres disciplines sont également convoquées. Les dimensions sociologiques et psychologiques sont parties-prenantes. La psychanalyse met aussi son grain de sel en soulignant que l’inconscient personnel et ses méandres, pour un même environnement social, économique et politique, conduisent à une perception très subjective du bonheur.

    À supposer même que l’on puisse mesurer, par des indicateurs judicieusement choisis, chacun de ces multiples paramètres, resterait le problème ardu de pondérer chacun d’eux pour les articuler en un horizon unique. Les économistes connaissent bien la difficulté depuis que, voici septante ans, avec l’émergence des premières comptabilités nationales, ils ont pris vive conscience des lacunes du Produit Intérieur brut (plus connu sous son sigle PIB). Ne mesurant que les échanges monétarisés ou ce que l’on peut y joindre en matière de rémunérations, le PIB ne reflète que d’une manière très déformée, souvent fallacieuse, l’activité du pays. Il ne saurait, en tout état de cause, mesure le Bonheur cantonal brut.

    Cet état de fait me laisse cependant dubitatif sur la tentative d’élaborer des critères collectifs du Bonheur cantonal brut. Certes, j’imagine que l’on peut trouver, à défaut d’unanimité, un certain consensus pour faire la liste des indicateurs pertinents capables de traduire au mieux l’expérience de bonheur vécue par la majorité des citoyens. Je pense même qu’il serait possible d’appliquer une grille qui donnerait à chacun des indicateurs retenus une pondération qui permettrait d’avoir un indicateur global du Bonheur cantonal brut. Je vais même jusqu’à penser que cet indicateur global puisse évoluer au gré des modifications des modes de vie, que la technologie, la politique ou les sensibilités ne manqueront pas d’apporter.

    Ce que j’épingle, ce n’est pas la difficulté d’exprimer en chiffres ou en lettres le Bonheur cantonal brut, c’est cette idée de vouloir inscrire dans la Constitution l’horizon du bonheur. Non pas que la collectivité n’ait son rôle à jouer dans le bonheur de chacun en fournissant un environnement technique, organisationnel, réglementaire, sûr, bref, en ayant le souci de l’Intérêt général qui est sa première responsabilité. Mais il me semblerait contraire à mon bonheur que de savoir que la collectivité en est la seule responsable.

  • CoupEpingle Oct19 CoffeeStTereseÉtienne Perrot sj - Depuis 2015, le premier jour du mois d’octobre, le café Fair Trade a supplanté le fête de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Fair Trade, ou Fairtrade, littéralement «commerce loyal»; ce que l’on traduit communément par commerce équitable qui désigne concrètement un prix plancher garanti au producteur local. Le premier octobre est donc la journée du café équitable. Les pétales de rose que la carmélite promettait de faire tomber sur la terre prennent donc la forme, pour quelques 800'000 familles, d’un prix plancher de 1,45 dollar la livre de café vert, prix tout juste bon à les maintenir la tête hors du cloaque de la pauvreté. D’autant plus que, en moyenne, seuls 40% de la production est écoulée à ce prix garanti par Fairtrade -le reste est écoulé au prix du marché-. Or ce prix du marché a chuté de moitié cette année sur la plateforme d’échange de New York, passant de deux dollars à un dollar. La dernière campagne d’exportation de café vert a connu un accroissement de près de 10%. La raison en est la surproduction des deux principaux producteurs de café vert, le Brésil et le Vietnam.

    Quelque 800'000 familles, cela peut paraître beaucoup; ce n’est cependant qu’une minorité en comparaison des quelques vingt-cinq millions de petits producteurs de café répartis autour du globe, et qui n’ont guère les moyens des grosses exploitations industrielles pour amortir les variations des cours du café. Il leur faut donc s’organiser, ce qui est plus difficile que d’installer de grosses plantations industrielles. S’organiser est difficile, mais pas impossible, comme le montre Fairtrade, qui vend ses produit sous le label Max Havelaar.

    C’est la raison pour laquelle je ne peux que me réjouir de la progression, tant dans le commerce de détail que dans la restauration, de la part du café Fairtrade en Suisse (environ 10 % de parts de marché actuellement). Simon Aebi, de Max Havelaar Suisse, note que le label Fairtrade engendre «des résultats plus positifs encore lorsqu’il est combiné avec une agriculture biologique». Le producteur touche, en effet, environ 20% de plus en moyenne sur la livre de café bio.

    Le plaisir d’un bon café vaut bien l’effort réalisé en faveur de Fairtrade. (Publicité non payée!)

  • Étienne Perrot sj - À Palézieux, à Genève, en Suisse et ailleurs, se pratique un rituel intéressant, les Cercles de pardon. Malgré le mot qui connote un sacrement de l’Église catholique romaine, il s’agit essentiellement d’une démarche psychologique dont le but est de se libérer du ressentiment provoqué par tous ceux, personnes réelles ou fantasmées, que l’on croit être à l’origine de nos agacements ou de nos malheurs.

    CaptureEcran

    Le scoop, c’est qu’il ne s’agit pas de «pardonner à ceux qui nous ont offensés» comme dit la prière du Notre Père, mais de leur demander pardon. La victime qui se ressent comme telle demande pardon à son bourreau; «c’est fort de café» dirait mon grand-père! Et cependant ça marche. Comme le précisent ceux qui animent de tels Cercles, le rituel est à la fois «simple et puissant». Après une introduction à la méthode, les participants se mettent en cercle, et, à tour de rôle, s’adressent à la personne qui, par hasard se trouve en face d’elle (il s’agit rarement de l’offenseur lui-même) et lui demande pardon. Ce phénomène de transfert, bien connu des psychanalystes, provoque une libération intérieure qui, souvent, ne va pas sans effets somatiques positifs.

    J’épingle deux détails soulignés avec insistance par le journal de Suisse romande qui relate l’interview d’une animatrice de Cercles de pardon. Le terme laïque apparaît plusieurs fois dans le commentaire. Et je ne peux qu’approuver. Car l’expérience psychologique des Cercles de pardon ne saurait se confondre avec l’expérience spirituelle d’origine religieuse -même si la méditation sur objet religieux a un effet psychosomatique favorable, comme l’ont prouvé un grand nombre de tests.

    La seconde remarque porte sur le fait qu’il ne s’agit pas de pardonner à l’offenseur, mais de lui demander pardon (pour les sentiments agressifs que l’offensé a nourri à son égard). Commentant ce point central, l’interviewée précise «accorder son pardon place le sujet dans la toute-puissance pesante alors que demander pardon l’amène à une humilité qui allège…» Délaissant l’idée d’humilité qui fait interférer fâcheusement la morale avec la psychologie, j’épingle l’expression qui associe le pardon donné à l’offenseur et la «toute-puissance pesante.»
    C’est faux!
    Comme tous les auteurs spirituels et les philosophes contemporains le rappellent, le pardon est impossible, il ne relève donc pas de la toute-puissance. On peut oublier, on peut expliquer, à la rigueur on peut comprendre, on peut se lasser de ressasser les vieilles rancunes, par fatigue ou par divertissement, mais pas pardonner. Ainsi que le souligne le philosophe Jacques Derrida, seul l’impardonnable doit être pardonné, le «pardonnable» s’oublie, s’explique, se comprend, s’épuise dans la dispersion de la vie quotidienne. Mais pardonner l’impardonnable, cela est impossible. Cette expérience de l’impossible pardon montre, à qui veut la tenter, que pardonner ne relève pas de la toute-puissance, mais de la Grâce.

  • «Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde!» Ces paroles de Gandhi m’ont accompagné pendant toute la durée des vacances académiques de cet été. Deux mois passés entre le Campus de la Transition à Forges (Paris) et le Schumacher College dans le sud de l’Angleterre qui m'ont ré-ouvert le cœur et l'esprit à l'écologie.

  • Christ in front of PilateLe Christ devant Pilate, Mihály Munkácsy, 1881Chaque fois qu’il a été sollicité pour exercer le pouvoir, Jésus s’est dérobé. Lors de la tentation au désert, après la multiplication des pains, ou sous les acclamations de la foule au jour des Rameaux. Après les guérisons, il s’empressait de désamorcer l’enthousiasme des gens en leur imposant le silence, pour ne pas voir sa mission récupérée par des mouvements nationalistes et politiques. À ses disciples qui se disputaient les premières places, il avait expliqué qu’ils ne devaient pas aspirer au pouvoir comme les politiciens: que celui d’entre vous qui veut être le premier prenne la dernière place et se fasse serviteur.

    En face de Pilate, les circonstances ont changé! C’est un homme condamné à mort, livré à ses ennemis, sans pouvoir ni gloire qui ne refuse plus le titre de roi. Jésus revendique la royauté au moment où il se trouve à la dernière place. Tout triomphalisme est écarté, sa mission ne risque plus d’être gauchie par un projet politique. Son royaume ne risque plus de s’inscrire dans des structures politiques, ni même dans une culture. Pas de gardes, pas d’armée, pas de territoire, pas d’économie. Pas d’autre programme qu’une vie donnée. Pilate et les Romains ne courent plus aucun risque ! Sa royauté consiste à manifester la bonté du Père. Étrange royauté!

    Si Jésus n’a pas succombé à l’attrait du pouvoir politique, l’Église n’a pas toujours su éviter le piège. Plus d’une fois tentée au cours de son histoire, elle s’est hissée à la hauteur des rois et des empereurs. Elle a levé des armées pour faire des guerres ou des croisades. Elle a participé à la colonisation. Elle a pesé de tout son poids sur des partis politiques. Aujourd’hui, elle cueille les fruits amers d’un pouvoir pervers et déguisé en dévot, le cléricalisme dénoncé par le pape François.

    Le titre de Christ-Roi est certainement ambigu. Il recèle un piège. Celui de justifier des programmes politiques ou des formes de gouvernement, qui ne sont qu’une trahison du style de cette royauté que le Christ revendique devant Pilate.

  • Étienne Perrot sj - Le site du Temps présente un ouvrage qui rassemble les actes d’un symposium sur un sujet toujours actuel depuis la nuit des temps, la connerie.

    Mise en ligne avant hier (mardi 23 octobre 2018) la présentation fait état des opinions et analyses sorties des cerveaux les plus recherchés: Edgar Morin, Boris Cyrulnik, etc.

    Jadis, on se penchait sur la profondeur infinie de Dieu; aujourd’hui l’infini se présente sous d’autres apparences. Einstein prétendait que deux phénomènes seulement donnaient une idée de l’infini: l’espace et la bêtise humaine, ajoutant qu’il n’était pas certain de l’infini de l’espace. Quant à la bêtise humaine, elle me semble être le corollaire du bon sens. Le bon sens est, dit-on, la chose du monde la mieux partagée; la preuve en est que personne reconnaît manquer de bon sens. Un petit facétieux en a conclu que si le bon sens était partagé entre les sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète, chacun en a très peu. Ce manque de bon sens permet peut-être de comprendre pourquoi la bêtise n’est pas circonscrite dans une frange étroite de la population, mais qu’elle est généreusement répandue sur tous ceux qui se croient omniscients et logiciens hors-pair Morin, Boris Cyrulnik, etc. Le journaliste commente le phénomène en le présentant comme très contagieux et résistant à quasiment tous les traitements: «Laissez toute espérance, prévient d’ailleurs Jean-François Marmion, journaliste scientifique et rédacteur en chef de la revue Le Cercle Psy, dans son introduction à Psychologie de la connerie, essai sur les ressorts de ce mal qui ronge la société depuis toujours.» Les psychologues y voient un «trouble de personnalité narcissique», les moralistes un effet pervers de l’arrogance et de la suffisance, les sociologues une conséquence du conformisme, les philosophes une confusion entre le sujet et l’objet.

    Cette réflexion ne relève pas de la morale, mais de la rigueur scientifique. Celle-ci commence en effet par ce que les théologiens du Moyen-Âge appelaient la docte ignorance, c’est à dire l’intuition de ne pas tout savoir. Savoir que l’on ne sait pas, c’est déjà savoir quelque-chose (d’où le qualificatif de «docte»). C’est le début de la démarche scientifique, du bon sens, et la meilleure antidote de la connerie.

  • AumoneriePrison LDD ok mailJuin19Étienne Perrot sj - Il est des lieux où souffle l’esprit. C’est la première phrase du célèbre roman d’un littérateur, homme politique du début du siècle dernier. Après avoir cité quelques hauts lieux où l’esprit est supposé souffler, l’auteur reconnaît que l’esprit souffle partout où il est attendu. Mais certaines situations sont davantage propices à l’expérience spirituelle. «Au fond d’un trou d’obus, tout le monde est croyant», répondait Tabarly à un journaliste qui lui demandait s’il avait prié lorsque la tempête secouait son frêle esquif. À défaut de tempête, la prison et les inquiétudes qu’elle engendre, ajouté à une solitude certaine qui n’a rien à envier à celle des ermites (qui, pour certains, vivent d’ailleurs en groupe, à l’instar des chartreux), provoquent des prises de conscience existentielles dont peuvent témoigner les aumôniers de prison. C’est ainsi que «le pédophile de Gland» parle de sa conversion derrière les barreaux. Jadis athée, il confesse maintenant une foi qu’il dit sincère.

    Je n’épinglerais pas ce fait, finalement assez courant, si ce détenu n’avait invoqué sa conversion devant le Tribunal criminel de Nyon voici une dizaine de jours. Le journal vaudois 24 heures relie cette conversion à une demande de liberté conditionnelle. C’est ce point précis que j’épingle. Et cela pour deux raisons: soit il faudrait distinguer entre croyants et non croyants dans l’application des peines, ce qui serait contraire à l’État de droit qui veut l’égalité de traitement dans l’application de la justice pénale. C’est la raison pour laquelle on représente traditionnellement la Justice avec un bandeau sur les yeux, car elle ne doit pas voir la différence de conditions sociales, économiques, politiques, culturelles ou religieuses des assujettis. Soit il faudrait tenir compte de la capacité de réinsertion du condamné, la conversion témoignant alors de l’évolution personnelle du coupable, ce qui est un pari -risqué, comme maints exemples le prouve- sur le lien entre croyance en Dieu est comportement moral. Il est banal de souligner que le criminel au moment de son acte et le criminel condamné semblent rarement être la même personne. Souvent d’ailleurs, comme chez les enfants, la punition fait prendre conscience au coupable de la gravité de son geste.

    Quoi qu’il en soit, la demande du «pédophile de Gland», en s’appuyant -ou non- sur sa conversion, pose au Tribunal criminel de Nyon l’éternel dilemme, la contradiction entre deux logiques. D’une part une «logique de l’histoire», celle qui regarde vers le passé et tente de satisfaire les victimes en essayant, dans une sorte de «mathématiques des plaisirs et des peines» à la manière de Bentham, d’équilibrer la peine infligé au coupable et celle qu’il a provoqué chez la victime et ses proches. D’autre part une «logique du projet», celle qui regarde vers l’avenir et vise la réparation de la faute par la réinsertion du coupable dans le tissu social. Je penche, bien entendu, vers la seconde de ces logiques, la logique rédemptrice, qui est aussi celle de l’Évangile. Mais certainement pas sous le seul prétexte que le coupable a découvert Dieu en prison, comme d’autres y découvrent la violence, le ressentiment ou encore la haine contre l’ordre social.

  • 5gÉtienne Perrot sj - Le Conseil fédéral vient de rappeler que les Cantons ne «sont pas compétents» pour décider de la nocivité du rayonnement hertzien destiné aux communications entre téléphones portables de cinquième génération ( La «5G»). Né avec le premier Sommet de la Terre (Rio 1992) qui tentait de concilier, -au moins dans les principes-, le social, l’écologique et l’économique, le principe de précaution manifeste ici encore sa dimension politique. Comme quoi, ce que l’on nomme aujourd’hui la gouvernance (qui désigne davantage un style de gouvernement que l’institution elle-même) s’invite dans les débats technico-scientifiques, au nom de la santé publique.

    Plusieurs cantons avaient en effet décrété un moratoire sur les installations des antennes 5G, au nom de leur caractère potentiellement dangereux. Ces moratoires cantonaux sont illégaux, rappelle la Confédération. Certains voient ici les fruits d’une intense activité des lobbys payés par les sociétés de téléphonie mobile. Comme écrit Le Courrier: «C’est la Confédération qui est responsable de la protection des personnes contre les rayonnements nocifs. Les cantons ne sont par conséquent pas compétents pour décréter des moratoires.» En Suisse donc, seule la Confédération a compétence pour trancher en ce domaine où se conjuguent la science, l’économie et la santé publique.

    J’épingle ce mot de «compétence» qui joue à la fois sur le savoir technico-scientifique et le droit. Il y a là comme un bon reflet de l’ambivalence de la modernité. L’être humain doit se comporter comme «maître et possesseur de la nature», prétendait le Discours de la méthode(Descartes); et pour cela il fait fonds sur le savoir. Mais le savoir ici ne fait pas la décision. Non pas que la Confédération bénéficie d’un savoir supérieur à celui des cantons. Nul ne le prétend; les résultats des recherches sont ouverts à tous. Mais, face à l’incertitude, le droit qui répartit les responsabilités entre les diverses instances de la société, a le dernier mot, en laissant jouer la précaution qui repose sur le contraire du savoir, le doute.

    La précaution procède de la vertu de prudence. Mais, pas plus que d’un plus grand savoir, la Confédération ne bénéficie pas davantage d’une plus grande vertu de prudence. Selon la définition usuelle en effet, la précaution veut qu’en absence de certitude, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, on ne doive pas retarder l’adoption de mesures «effectives et proportionnées» visant à prévenir un dommage grave et irréversible à un coût acceptable. Que d’appréciations subjectives entrent dans la mise en œuvre de ce principe de précaution!

    Ni meilleure connaissance, ni plus grande vertu, reste donc à reconnaître à la Confédération une suprématie purement institutionnelle qui lui permet de s’imposer aux Cantons. Nous retrouvons donc, cachée sous les règles institutionnelles, et dans sa dimension politique, l’incertitude, racine de toute responsabilité.

  • Étienne Perrot sj - La Révolution française s’est faite au nom de l’égalité. «Le roi en son Conseil, le peuple en ses états» disait-on sous l’Ancien Régime; étant-entendu que les «états» du peuple distinguaient les justiciables selon qu’ils faisaient parties de la noblesse, du clergé ou du «tiers-état» (Il faut comprendre ici «tiers» comme le troisième). On oubliait alors le quart monde; car le tiers-état qui mena la Révolution de 1789 regroupait essentiellement les artisans et les bourgeois. Après la Révolution, quelques décennies plus tard, Alexis de Tocqueville analysait la Démocratie en Amérique (c’est le titre de son maître ouvrage) comme étant fondée sur l’égalité. À la même époque, l’un des fondateurs du socialisme populaire, Pierre Leroux, publiait un ouvrage qui marqua son temps De l’égalité, où il convoque Jésus-Christ et la philosophie des Lumière pour fonder l’État de droit sur le principe égalitaire.

    Ce principe se conjugue en économie autant qu’en politique. Il guide aujourd’hui encore des recherches incessantes dans le domaine de l’éducation autant que dans celui de la compétition. «Égalité des chances» dit-on. En dépit de cette illustre et nombreuse parenté, l’égalité a peine à avancer. Signe des temps -qui montre que l’égalité est ancrée dans notre société, les journaux sont remplis de considérations heureuses sur l’égalité homme femme dans le travail, -elle ne s’impose pas encore partout, les failles sont nombreuses dans les postes de directions, dans les assemblées politiques et ailleurs-. Dans maints endroits, on glose sur l’inégalité face à l’accès aux services publics selon les lieux d’habitation, sur l’inégalité des capacités culturelles -les capabilités, dit Amartya Sen, en l’absence de quoi on ne peut solliciter les services auxquels on a droit-.

    Pour détourner l’attention, on peut aussi épingler l’inégalité quant aux illuminations des façades. En ce domaine, les droits sont-ils les mêmes pour tous? J’en doute, en constatant que chacun peut enlaidir l’espace public la nuit selon son goût. On peut réaliser des œuvres d’art lumineuse ou gâcher la vue des passants, c’est selon. Il suffit de regarder la nuit la façade de l’hôtel des Bergues. Quant aux illuminations (promues par la municipalité genevoise) qui couronnent les toits des immeubles tout autour du Mirail, je n’en parlerai que pour constater la cacophonie de lumières qu’elles engendrent. Il paraît que les réglementations concernant les illuminations des façades sont «contraignantes». Qui l’eut cru  Certainement pas quant à l’esthétique. Il est vrai que «des goûts et des couleurs» il ne faut jamais discuter.

    Étienne Perrot sj

  • SurveillAssures

    Par votation populaire, les directives anti-fraude, par plus des deux tiers des votants, ont été acceptées dimanche dernier 25 novembre 2018, une majorité plus forte encore que celle qui a rejeté l’initiative nationaliste.

    Pourquoi s’en étonner? Rare sont les fraudeurs, certainement une petite minorité. Mais seraient-ils plus rare encore, leur présence dans la population a un effet délétère pour la cohésion nationale. Penser que quelques-uns bénéficient d’avantages illégaux au détriment de tous a quelque chose de choquant. C’est valable pour toutes les dimensions de la vie économique et sociale. Dans ce domaine des assurances, comme dans celui de la sécurité, la protection de la vie privée pèse moins que le sentiment de justice et de sûreté. Parler de «supposés fraudeurs» comme l’a fait une conseillère nationale, c’est nier l’évidence. Quant à vouloir «corriger le tir dans les dispositions d’application de la loi», c’est montrer un esprit bien peu démocratique en substituant les combines de couloir à la volonté populaire qui, sur cette question, est sans équivoque.

    Reste à mesurer les effets de ces contrôles à venir, et à dresser le bilan économique, sociale et politique de leur mise en œuvre.

    Il reste que les modalités d’application doivent être précisément encadrées, de manière à ce que l’atteinte à la vie privée n’outrepasse pas ce qui est strictement nécessaire. C’est pourquoi il faut laisser grande ouverte la voie judiciaire chargée de vérifier la compatibilité des textes et décisions subséquentes avec les droits humains. Ici la Cour européenne de justice, organe du Conseil de l’Europe, sera l’instance déterminante. «Aller jusqu’à Strasbourg» annoncent les opposants à l’initiative acceptée. Oui, pourquoi pas! C’est en cohérence avec le net rejet populaire de l’initiative de préférence nationale.

  • Étienne Perrot sj - La complexité de la politique de développement soutenable a connu sa première manifestation publique et internationale en 1992, au premier «sommet de la terre». Selon la formule de l’époque, il s’agissait de concilier les exigences écologiques, économiques et sociales. Couplées deux par deux, ces exigences permettent d’assurer un développement viable (écologique et économique), vivable (écologique et social) et l’équitable (économique et social). Le soutenable se plaçait à l’intersection de ces trois valeurs, le viable (long terme), le vivable (court terme) et l’équitable politique. Très vite, sous la pression de la crise économique, dans beaucoup de pays, l’écologie fut sacrifiée au nom du social, et le long terme au nom de l’urgence. Ce qui donne une valeur particulière à une quatrième exigence, sorte de capitaine d’Artagnan dans la trinité du roman Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, l’exigence de gouvernance démocratique, garante de l’équité.

    Valais eau de la Lonza© Oliver s/de.wikipedia.org./Wikimedia CommonsDans ce décor se place aujourd’hui une scène politique valaisanne. Pour revoir à la baisse -dans tous les sens du mot- les exigences de la loi fédérale sur l’eau qui définit les débits minimaux des rivières, et ainsi permettre une plus longue exploitation des usines hydro-électriques en cas de sécheresse, «une initiative du canton du Valais veut revoir à la baisse les débits résiduels minimaux des cours d’eau, afin de favoriser la production hydroélectrique. Les associations de protection de la nature s’en offusquent.» (Le Temps du mardi 22 janvier 2019) Le journaliste titre: «Hydroélectricité: la guerre économie contre écologie».

    En fait, il ne s’agit pas simplement de l’économie des producteurs d’électricité d’origine hydraulique contre l’écologie des défenseurs de l’or bleu et des poissons. Car l’initiative est présentée comme un moyen de réaliser l’objectif écologique de la transition énergétique suisse à l’horizon 2050. Expertises et contre-expertises vont bon train. Les uns prétendant qu’une norme diminuée de moitié suffirait à satisfaire les nécessités écologiques, les autres contestant les conditions très particulières dans lesquelles se sont déroulés ces études. Quoi qu’il en soit, dominée par l’économie, une partie du débat se situe à l’intérieur des multiples exigences écologiques.

    Bien sûr, il existe certainement d’autres moyens d’atteindre le résultat souhaité dans trente ans. Mais, ici comme dans beaucoup de sujets politiques, le flou sert de cache sexe aux militants de tous bords. Histoire de rappeler que la politique est autant l’art de faire croire que l’art des possibles. Comme souvent, les options qui émergent portent des valeurs difficiles à concilier. «Le ciel des valeurs est un ciel déchiré» disait Jankélévitch. Reste aux politiciens à trancher en faveur de compromis qui, je le souhaite pour le Valais et pour la Suisse, sauvegardent le long terme.

     

  • Étienne Perrot sj - Dans une série d’enquêtes faites autour de San Francisco sur les possibilités offertes par la science, un article du Temps de ce jeudi 4 octobre 2018 présente la cryogénisation. Ceux qui ont l’espoir (et l’argent) font conserver leur corps ou simplement leur tête dans de l’azote liquide à basse température (196° au-dessous de zéro). Ni morts, ni vivants, ils sont «suspendus» entre la vie et la mort en attendant le jour où la science leur permettra de survivre, voire de revivre, délestés des maladies ou de la vieillesse qui les encombrent aujourd’hui.

    À la Fondation Alcor, dans la banlieue de Phoenix, aux USA, un corps à conserver coûte 200'000 dollars, une tête 80'000 dollars. Activité controversée car elle fait payer cher une hypothèse encore problématique, illégale dans certains pays, elle n’en est pas moins opératoire et rentable. Selon le responsable d’Alcor, quelques centaines de personnes se sont mis sur les rangs, 163 personnes sont déjà plongées dans l’azote liquide; «attendant qu’on les ressuscite».  

    J’épingle ce dernier verbe. Parler de résurrection est douteux. Car il ne s’agit que de prolonger la vie, ne serait-ce qu’en conservant un ADN à partir duquel la science, dans un avenir encore imprévisible, pourrait faire renaître un être vivant. J’émets le même doute quant à l’usage à contre-sens du mot d’origine indoue de réincarnation. (À contre-sens, car les Indous aspirent non pas à un corps éternel, mais, par la voie de réincarnations successives, au Nirvana qui les libérera de leur corps.) Que ce soit par la science ou par la réincarnation dans sa version occidentale, il s’agit toujours en fait de faire un pari matérialiste sur l’avenir. C’est finalement une dévalorisation du présent. C’est agir à la manière de l’enfant qui ne sait pas apprécier le plat de résistance, car toute son imagination le porte vers le dessert. Mon compatriote Blaise Pascal s’en désolait déjà voici bientôt quatre siècles: «Le présent n’est jamais notre fin, -écrit-il,-. Le présent, comme le passé, sont nos moyens; le futur seul est notre fin. C’est ainsi que nous ne vivons jamais, car nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne se soyons jamais.»

  • «Sing For The Climate»

    Étienne Perrot sj - La Marche pour le climat a été une réussite. Toutes celles et tous ceux qui se soucient de l’avenir de la planète peuvent s’en réjouir. Les esprits chagrins rappelleront qu’une manifestation de rue, aussi spectaculaire soit elle, aussi nombreuse, aussi déterminée, n’est jamais qu’un premier acte. Ce premier acte traduit l’indignation des foules. C’est l’ébranlement d’un mouvement social et culturel qui, pour aboutir, appelle un complément. Ce complément pour une réalisation effective d’une écologie intégrale (comme dit le pape François) doit se prolonger par une analyse où la science et les techniques sont convoquées. Car seule la rigueur scientifique est capable de signaler les contraintes incontournables. Si les marcheurs pour le climat ignorent ces contraintes, ils se bercent d’illusion, se mentent à eux même et trompent les citoyens.

    Certes, il existe d’autres contraintes, sociales et réglementaires celles-ci, mais qui ont vocation à évoluer. C’est justement le rôle des votations et des manifestations de rue que de faire pression sur le législateur; tout en sachant que ce n’est pas la rue qui fait la loi (sauf en France, serais-je tenté de dire, où le gouvernement venu de la rue entraîne force débauche d’injustices dont font les frais les plus faibles de nos concitoyens). J’ajoute que la dimension culturelle de problème climatique fait partie de l’équation; mais les manifestations spectaculaires dont celle de la Marche pour le climat ont justement vocation à faire prendre conscience de l’inadéquation des habitudes collective, et à mettre au jour les problèmes que l’on ne souhaiterait pas voir.

    Dans ce contexte, un animateur genevois de la Marche pour le climat se sent pousser des ailes politiques. Le Temps, dans sa livraison de jeudi 21 mars 2019, évoque le «meneur volubile» (sic) qui «se verrait bien en figure politique majeure». J’ignore bien sûr quel sera l’avenir politique de Thomas Bruchez. Qualifiant de «meneur» de «volubile», le journaliste du Temps le crédite d’une qualité nécessaire à tout politicien: la facilité de parole. Car, depuis l’Antiquité grecque et latine, -et quel que soit le Régime politique, démocratique, aristocratique, ploutocratique, ou tyrannique,- la politique s’exprime toujours par le moyen de débats plus ou moins contradictoires, plus ou moins houleux, plus ou moins consensuels, plus ou moins truqués, hors desquels personne ne peut accéder et s’installer durablement au pouvoir.

    Sans vouloir donner des leçons à ce «meneur volubile», je lui rappelle cependant que l’éloquence, -qui est l’art de convaincre-, suppose autre chose que la volubilité où l’auditeur discerne assez vite l’art d’occuper le volume sonore pour interdire la parole d’éventuels contradicteurs. Tout aspirant aux fonctions politiques doit cultiver, outre les vertus civiques, deux qualités supplémentaires: la compétence qui suppose un lourd travail d’information, de formation et de courage pour voir «la réalité en face» -notamment pour voir les limites de validité des scénarios inspirés par les sciences-. À quoi s’ajoute cette vertu toute spirituelle qui consiste à refuser une vision unilatérale -c’est à dire idéologique- des choses; comme si l’écologie n’était pas encastrée dans la culture qui impose des compromis politiques.