«Avez-vous remarqué qu’il y a deux faces à Noël, une face illuminée et une face plus discrète, toute intérieure?», interpelle Jean-Bernard Livio sj. «Et combien nous avons de la peine à tenir les deux bouts! Écrasés que nous sommes dès la mi-novembre (et parfois encore plus tôt!) par cette irruption de lampes, de guirlandes électriques, d’enseignes agressives par leur scintillement tapageur, depuis les décorations de nos boutiques et centres commerciaux jusqu’à nos décorations familiales de sapins où brillent désormais lampes et boules artificielles: heureusement pour la sécurité de nos appartements et maisons, les vraies bougies ont disparu de nos sapins domestiques! Pas toutes cependant : il reste les quatre bougies des couronnes de l’Avent, que vous avez allumées dimanche après dimanche dans un petit coin de votre intérieur, là peut-être justement où il fallait mettre un peu d’intimité.»

Car c’est bien là l’autre face de Noël dont nous ressentons d’autant plus le besoin que nous avons été soumis à la frénésie des cadeaux à préparer. Oui, il y a aussi cette face cachée de Noël, de cette naissance qui vient tout bousculer, mais qui demande -ô pas beaucoup de place- juste une crèche et un peu de paille, un coin tranquille, pour faire silence, admirer, se recueillir.

Est-il si loin le temps de notre enfance, où l’on sortait emmitouflés dans la nuit enneigée pour aller chanter à la messe de minuit: «il est né le divin enfant…»? Moments de grâce où l’on ne savait plus trop bien qui était l’enfant, nous émerveillés de ce qui nous était donné de vivre ou Celui de la Crèche que nous célébrions avec toutes nos capacités d’espérance. On l’avait attendu, IL est venu: «Minuit chrétiens, c’est l’heure solennelle…» pouvait alors chanter la chorale à voix graves!

Noel2020 Livio Photo by Phil Hearing Unsplash

Aurez-vous l’occasion cette année encore, avec toutes ces restrictions et barrières sanitaires, de ressentir cette différence entre ces deux Noëls: même confiné chez vous, même isolé, même seul, prenez le temps d’une longue respiration, juste éclairée par les deux évangiles de la nuit et du jour des célébrations de Noël. Que retenir de ces deux textes!
Tiens! voilà déjà une première inspiration/expiration qui s’impose:

Il y a le Noël de nuit, et le Noël de jour.

Comme au tout début de la création, comme à chaque début de nos vies: «il y a un soir, il y a un matin…». Remarquez la logique: nuit, puis jour! Si importante pour nous qui faisons systématiquement tout faux en plaçant le jour de nos excitations fébriles avant la nuit de notre recueillement.

Relisons ensuite ces deux textes proposés en entête de ces notes pour entendre ce qu’ils veulent nous faire comprendre -et que la liturgie depuis des siècles nous rappelle entre le 24 et le 25 décembre:

La nuit de Noël: une belle histoire, presque un conte, à peine croyable!

«Cette nuit, dans la ville de David, vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur… et voici le signe par lequel vous le reconnaitrez: vous trouverez un nouveau-né couché dans une mangeoire…» (Luc 2, 11-12). Quelle provocation! on attendait un Seigneur contrôlant et décidant tout, il nous est donné un enfant. On attendait un Sauveur triomphant de toutes les injustices et imposant enfin cette paix que les hommes ne savent pas faire, et IL nous est né bébé, déposé dans l’anonymat d’une crèche. L’évangéliste Luc insiste: personne ne s’y attendait, du moins pas comme cela. Du reste, le monde entier avait d’autres préoccupations: dans toute l’oekoumênê, l’univers habité, l’empereur faisait recenser ses sujets pour leur prélever les impôts, les enrôler dans l’armée et leur imposer sa «pax romana». Alors qu’au fin fond de nulle part, quelques bergers somnolaient à regarder les étoiles dans cette soirée limpide propre aux nuits d’hiver en Judée, laissant une douce musique envahir leurs cœurs. Avant que de se mettre en route, puisqu’on leur indiquait d’y aller voir! Et surtout sans bruit, pour ne pas éveiller le petit, les voilà tout émerveillés par ce qu’il leur est donné de contempler: c’est vrai qu’il est croquant le bébé, dans sa «mangeoire»! Ils sont là, c’est tout. Il n’est pas encore l’heure de faire de la théologie: de décoder ce qui se montre ici sous leurs yeux, si merveilleusement caché pour ne pas nous faire peur! On comprendra plus tard qu’IL est là en nourriture pour le monde, comme un agneau qu’on immolera pour assouvir les faims de l’humanité.

À ces premiers annonciateurs de la Bonne Nouvelle, l’ange de la nuit avait insisté par ce conseil, bon à prendre aujourd’hui encore: «allez vérifier, voyez par vous-mêmes»! Et l’on connaît la suite: les bergers y sont allés et ils ont vu. Mais tout cela n’est-il pas trop beau pour être vrai! Je nous arrête! N’avons-nous pas, à ce moment du récit, la tentation de sourire, sans aucune envie pourtant de nous extraire de nos conforts pour aller vérifier. Comme dans le récit de Luc: c’était au temps de César Auguste, qui fait bouger tout le monde pour un recensement mais qui ne voudra rien savoir de cette naissance, c’était au temps d’Hérode alerté par les Mages mais qui ne daigne pas se déplacer, par dédain (ce n’est qu’un enfant) ou par peur (dites, si c’était vrai …?). Or c’est aujourd’hui encore, au temps de tous ceux qui détiennent le pouvoir et qui n’ont en rien envie de le quitter le siège qu’ils occupent! Et nous au fond? sommes-nous allés vérifier? L’interrogation de Jacques Brel reste toujours valable: si c’était vrai tout ça?

Le jour de Noël: un mystère de foi, sans cesse renouvelée!

«Et la Parole s’est faite humaine; elle a planté sa tente dans notre monde» (Jean 1, 14)
Peut-être, plus tard, au grand jour, on se risquera à l’affirmer à notre tour, tel le 4e ’évangile dans son prologue majestueux. C’est ainsi que tout commence, que tout doit toujours commencer : comme ce premier jour de la création qui prédit le premier balbutiement du bébé qui vient de naître: au commencement était la Parole, et la Parole c’est divin, la Parole c’est DIEU!
Or trop souvent le divin nous semble tellement éloigné, perché au plus haut au ciel, que l’on ne prend pas la peine de chercher à l’accueillir dans le terreau de notre quotidien.
Les bergers, les premiers évangélistes chez Luc, ne savaient que balbutier; des décennies plus tard leur balbutiement devient dogme de foi chez Jean. Le 4e évangéliste le proclame dans son Prologue (Jean 1). Plus question de bébé, il est devenu grand, le plus grand sur la terre comme au ciel: «car la Lumière est par Lui venue dans le monde pour éclairer tout homme» (Jean 1, 9). L’affirmation vaut pour tous aujourd’hui, surtout pour celles et ceux qui se sentent exclus, petits, sans identité fixe, sans valeur ou sans reconnaissance après ce qu’ils ont fait… Désormais toute nuit est dissipée: le sourire de l’enfant est devenu Celui qui est le chemin qui mène vers DIEU (Jean 14, 6), celui qui donne et pardonne, qui accueille chacune et chacun, vous, tous.

Mais comment en être sûr? Certes «personne n’a jamais vu Dieu; le Fils, lui, nous l’a dévoilé» (Jean 1, 18).

Au moment où vous lisez ces lignes, ce ne sont plus fanfare et chorale célestes qui proclament ses louanges (Luc 2, 13-14), ce sont nos paroles qui désormais le confessent «présent» au milieu de nous (dans ce sens: oui, c’est un vrai «cadeau» à Noël!).

Comme l’avouait le vieillard Syméon: «Mes yeux ont vu ton salut» (Luc 2, 30); comme s’exclama le centurion au pied de la croix: «Celui-là est un juste!» (Luc 23, 47). Comme plein d’autres du début à la fin de notre histoire de vie, cette histoire que si nous le voulons bien nous pourrions appeler Bonne Nouvelle, «parce que c'est tellement beau tout cela, quand on croit, que c'est vrai», concluait encore Jacques Brel.

Ce qui est beau à Noël, c’est que le matin de Pâques est déjà là! Au-delà de nos longues nuits de solitude, c’est encore Lui qui se rend présent/cadeau, toujours et pour chacun, «Emmanu-El» = «Dieu-avec-nous» dans chacune de nos aubes, toujours nouvelles.

Ne soyez pas avares de ces salutations qui changent notre regard sur le monde: «Joyeux Noël»; dites-les avec vos mots, vos gestes, votre liturgie à vous, toute votre envie d’être convaincant. Car il est urgent de confesser qu’Il vient, qu’IL est là, qu’Il sera toujours là, surtout dans ces endroits de misère où on le voyait pas venir!

«Pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait mettre au monde arriva: elle accoucha de son enfant et le mit dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux»… dans nos hôtels, nos maisons, nos assemblées, nos marchés, nos stades, nos clubs, …! Continuez la liste, et ne l’interrompez surtout pas, tant que vous n’aurez pas trouvé ce nulle-part où l’on n’attend que vous pour y faire naître la Paix par un balbutiement d’Enfant, et une Parole de Dieu…

Jean-Bernard Livio sj

Tous nos meilleurs vœux pour de lumineuses fêtes de Noël, auxquels nous joignons notre espérance pour une nouvelle année qui réserve à chacune et chacun d’entre vous chaque jour au moins une occasion de s’émerveiller, un sourire à partager, une main tendue à celui qui se croit seul, et un verre pour trinquer avec l’assoiffé de justice…

MERCI pour votre présence, vos encouragements, votre générosité tout au long de l’année. Avec vous, et en Lui, la Lumière luit… Durant la nuit de Noël, chacun de vos noms sera une petite flamme qui illuminera notre prière.

Les Jésuites de Montcheuil – Villars-sur-Glâne (Fribourg 2020)

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