Avec la crise du coronavirus, les pèlerinages en Terre Sainte sont complètement à l’arrêt depuis des mois, laissant sans revenu des milliers de familles palestiniennes vivant de l’accueil des visiteurs. «C’est une véritable catastrophe pour toute la filière qui vit du tourisme et des pèlerinages», confie le Père Jean-Bernard Livio sj, qui a déjà dû annuler cette année trois visites «Bible en mains» en Israël-Palestine.

Maintenant, bien qu’il y ait à nouveau depuis l’Europe des vols vers Tel Aviv, les pèlerins ne se pressent pas: «s’ils font un voyage de deux semaines, ils ne vont pas rester en quarantaine une dizaine de jours à leur arrivée, et autant à leur retour», relève le jésuite.

La communauté chrétienne locale particulièrement affectée

Tous les fournisseurs de services, les hôtels, les compagnies de transport, les commerces, les restaurants, les guides n’ont pratiquement plus aucun revenu depuis fin février. La communauté chrétienne locale est particulièrement affectée, car nombreuses sont les familles qui vivent du tourisme de pèlerinage. L’arrêt du tourisme met en crise toute l’économie palestinienne, dont c’est une branche importante.

De formation archéologue et bibliste, Jean-Bernard Livio sj arpente depuis plus de cinq décennies la terre qui a vu naître l’enfant Jésus: d’abord sac au dos, à la fin de son gymnase, en 1958. Arrivé en train à Istanbul, en Turquie, il poursuivra sa route vers la Terre Sainte à pieds et en autostop. C’était au temps où il fallait encore passer de la Jordanie à Israël par la Porte de Mandelbaum, dans la vieille ville de Jérusalem, aujourd’hui occupée par l’État hébreu. Depuis, il a passé des périodes d’étude à Jérusalem, à l’Université hébraïque et à l’École biblique et archéologique française.

La Terre Sainte «Bible en mains»

Livio Neguev grd

Le jésuite retourne plusieurs fois par an à la tête de groupes de pèlerins «intéressés par le récit biblique, par le contact avec cette terre et sa population». Mais depuis l’éclatement de la pandémie, le Père Livio ne peut plus mener ses groupes marcher dans le désert du Néguev, se balader dans les cités nabatéennes, suivre les traces de Moïse vers la Terre Promise, avant de se rendre en Galilée, au lac de Tibériade, à Nazareth, puis de monter à Jérusalem et à Bethléem.  

Aujourd’hui, le Saint-Sépulcre, à Jérusalem, ou la Basilique de la Nativité, à Bethléem, les murs couverts des siècles durant par la suie des cierges puis pendant des années par les échafaudages des restaurateurs, ont été minutieusement restaurés. «On y découvre des mosaïques qu’on ne pouvait pas voir tellement la foule des visiteurs était dense !»

Lieux bibliques désormais vides de pèlerins

Mais les lieux bibliques de Terre Sainte sont désormais vides de pèlerins. La plupart se trouvent dans les territoires palestiniens occupés, également frappés par le virus. La crise économique engendrée par la pandémie s’ajoute encore aux obstacles et chicanes mis par l’occupant israélien pour y organiser un voyage. Le guide emmène ses pèlerins «Bible en mains» à Hébron, la cité des patriarches, au Puits de Jacob – l’évangile de Jean, au chapitre 4, y relate la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, près du champ de Sichem (aujourd’hui Naplouse) -, Bethléem, la ville de la nativité de Jésus de Nazareth, et bien sûr Jérusalem, lieu de la Passion …

La dure réalité de l’occupation israélienne

Jean-Bernard Livio a un coup de cœur tout particulier pour Bethléem. Le bibliste y retrouve l’émotion de Jérôme, lorsqu’il y vient au IVe s pour traduire «in lingua vulgata» (en langue vernaculaire) la Parole sur les lieux mêmes où elle s’est incarnée. C’est pourquoi,  «contrairement à de nombreuses agences, qui ne font que passer quelques heures à Bethléem et logent leurs touristes en Israël, c’est là que nous logeons. Passé le haut mur de séparation israélien qui isole la ville de sa voisine Jérusalem est une expérience forte pour nos pèlerins, souvent choqués par ce qu’ils découvrent. Quand on voit ce qu’endure la population palestinienne, c’est très difficile de parler de Terre Sainte !»

Le guide qu’il est, bien au fait de cette réalité, a choisi de travailler depuis plus de quatre décennies avec l’agence Awad, à Jérusalem, une entreprise familiale active dans les pèlerinages depuis 1860.  «Ce sont des chrétiens qui connaissent bien la réalité du terrain, et les groupes qu’ils organisent peuvent bénéficier désormais de plus en plus de guides palestiniens, bien formés. J’ai travaillé avec le père, puis le fils, et maintenant avec la petite-fille. Pour eux, l’année 2019 avait été excellente, mais fin février 2020, tout est tombé!»

Pas de grande procession

Cette année, à Bethléem, il n’y aura pas de grande procession qui voit l’arrivée solennelle, dans l’après-midi du 24 décembre, du patriarche latin de Jérusalem apportant le bébé à la crèche. D’ordinaire, c’est la fête pour tous à Bethléem, où on ne fait plus de distinction entre chrétiens et musulmans.  

Jean-Bernard Livio relève que plusieurs agences françaises spécialisées dans les pèlerinages se risquent à proposer des voyages autour de Noël, mais rien ne garantit que ces pèlerins puissent effectivement partir. Quant à lui, il espère pouvoir emmener un groupe en Terre Sainte pour deux semaines, à la fin février 2021 ou dès que possible. Car l’intérêt pour ces voyages bibliques est toujours aussi important, au vu du nombre d’appels téléphoniques qu’il reçoit constamment. «L’impossibilité actuelle de visiter les lieux saints provoque un regain d’intérêt et un nouvel attrait, mais sur place, c’est l’angoisse. Que sera Noël ? Leur espérance, c’est de pouvoir le fêter en famille, dans la simplicité et prière, mais sans l’affluence des touristes cela signifie sans les ressources financières qu’ils génèrent. Hélas, à trois semaines de Noël, les statistiques du Bureau de santé d’Israël ne sont guère optimistes: après une accalmie, la pandémie semble reprendre de la vigueur».

par Jacques Berset
pour l'agence de presse catholique cath.ch


Archéologue et spécialiste de la Bible

Le Père Jean-Bernard Livio est né à Lausanne en 1940 d’un père tessinois et d’une mère jurassienne. Il passe son baccalauréat en allemand chez les bénédictins d’Einsiedeln. Entré chez les jésuites en 1966, il est ordonné prêtre en 1970. Il vit à Notre-Dame de la Route (NDR) à Villars-sur-Glâne (FR). Archéologue et spécialiste de la Bible, il donne cours, sessions, conférences et retraites. Plusieurs fois par an il guide des voyages en Terre Sainte – Israël et Palestine – et dans différents pays bibliques.
Jean-Bernard Livio, durant toutes ces années, a eu un coup de cœur pour la situation et l’éducation des enfants de Bethléem. C’est ainsi qu’avec quelques amis il a fondé l’association Les Amis des enfants de Bethléem. Elle accompagne les enfants et forme leurs enseignants pour introduire dans les crèches et les écoles primaires un programme basé sur la psychomotricité. Il s’agit par ce moyen de rendre aux enfants un espace de jeux, de chants, de rêve, de liberté, qui ouvre une brèche dans l’enfermement dans lequel ils vivent. JB


Agence ad gentes à Genève
Aucun voyage en Terre Sainte avant mai 2021

Alexandre Python, directeur et fondateur de l’agence ad gentes à Genève, qui affiche depuis sa fondation en 1998 la marque «agence chrétienne», organise chaque année des pèlerinages en Terre Sainte. Ce type de pèlerinages sur les pas de Jésus était, globalement, en nette augmentation en 2019. Tous les groupes organisés l’an dernier par ad gentes étaient partis complets, et la tendance pour 2020 s’annonçait très positive.
«Nos départs en février et avril sont quasi complets et nous avons déjà des demandes pour 2021», déclarait-il en janvier 2020 à cath.ch. Mais c’était sans compter sur la pandémie du Covid-19, qui a fermé les frontières. «Nous avons organisé le dernier pèlerinage en Terre Sainte en février et depuis tout est annulé. De toute façon, personne ne s’était inscrit pour être à Bethléem le 24 décembre de cette année».
Alexandre Python relève qu’il ne prévoit aucun voyage dans la région avant mai 2021. A cette date devrait avoir lieu un premier voyage axé sur la culture juive. «Actuellement, ceux qui se rendent dans la région sont des gens qui vivent sur place ou restent plusieurs mois, car ils doivent compter avec la quarantaine imposée à leur arrivée en Israël». Les mesures de confinement dissuadent évidemment tout touriste ou pèlerin. Les conséquences sont dramatiques sur place pour les chrétiens de Terre Sainte. «D’après les informations que je reçois avant tout du Liban, mais aussi de l’ensemble de la Terre Sainte, face à la crise, les chrétiens qui le peuvent émigrent». Avec le risque qu’un jour il n’y ait plus de communauté chrétienne sur place, seulement des pierres pour témoigner de leur présence passée. JB 

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