Le semeur n’a semé que du bon grain. Parce qu’il vient de Dieu, le fond de tout être quel qu’il soit, est foncièrement bon. Aussi ne faut-il jamais désespérer de soi ni de personne malgré les échecs de la vie, les revers ou les trahisons, les siennes et celles des autres.

Parce qu’il en va de Dieu et de son service, tout doit être nécessairement impeccable, pour soi, pour les autres, pour l’Église. Que du bon grain dans mon champ ! Les revers, les échecs, les trahisons, les infidélités, toutes ces mauvaises herbes qui envahissent régulièrement mon jardin engendrent un sentiment de malaise, de culpabilité. Déçu de soi, mécontent des autres, critique envers les autorités en tout genre, furieux contre l’Église, il ne reste plus qu’à partir en bataille: juger, dénoncer, reprocher, remettre de l’ordre… pour la plus grande gloire de Dieu. Pas évident!

Ne rêvez pas de pureté intégrale, dit Jésus. Soyez réalistes. Vous faites plus de dégâts que de bien. L’enchevêtrement du bien et du mal, du succès et de l’échec, du progrès et des reculades, de la fidélité et du péché font partie intégrale de la condition humaine. Le champ idéal n’existe pas. Entremêlée au bon grain, la mauvaise herbe est partout. Personne ni aucune collectivité n’y échappe, sans que vos bonnes intentions ne parviennent à désherber votre terrain. Même l’Église, la prude gardienne de la vertu, en fait l’amère expérience. Rêver d’un champ libre de toute mauvaise herbe est un leurre. Le tri appartient à d’autres, lorsque le temps sera venu. En attendant: patience et réalisme.

Le mythe de la perfection a causé beaucoup de tort au christianisme. Parce que le divin est conçu sans défaut, on en conclut que le champ de celui qui se tient devant Dieu doit être libre de toute mauvaise herbe. Impossible challenge. Prétendre mener une vie personnelle parfaite, exiger des autres un parcours sans faute, rêver d’une Église immaculée, n’engendre qu’intolérance, dureté du cœur, et conduit à l’abandon. Reste à en prendre acte, à reconnaître une certaine médiocrité et son pourcentage de misère, sans jouer les héros ni les redresseurs de torts. Être un simple disciple, fragile et pécheur, perpétuel objet de miséricorde. Saint Paul lui-même se lamentait de devoir cultiver un champ envahi par le chiendent: je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas (Rm 7,19). Le Dieu en présence duquel nous avançons tant bien que mal ne s’est pas contenté de camper jalousement sur le terrain divin (Ph 2,6); il a assumé la réalité humaine, ce mélange de précarité et de faiblesse. Le mystère de l’Incarnation évacue le mythe de la perfection.

Pierre Emonet SJ