par Pierre Emonet sj - Loin d’identifier ses auditeurs avec une terre ingrate, Jésus les encourage à travailler leurs champs pour qu’ils deviennent productifs. Le paysan qui a hérité une mauvaise parcelle sait bien que tout terrain peut être assaini à condition d’y mettre le prix. Épierrer, débroussailler, labourer, épandre le fumier, la tâche est ardue, elle exige beaucoup de patience et une bonne dose d’endurance, mais peu à peu elle transforme le sol en une meilleure terre. Joie de la patience et de la persévérance!

Toute existence humaine, rarement définitivement confirmée dans le bien, vacille entre droiture et lâcheté, entre fidélité et péché. Tout disciple du Christ se retrouve dans le paysage composite évoqué par la parabole. Parce que personne n’est définitivement improductif, au gré des circonstances et des rencontres, suivant les époques et les humeurs, chacun/chacune est tantôt un terrain pierreux, un champ envahi de broussailles, un sol ingrat ou bonne terre.

Le semeur a beau avoir répandu du bon grain, la moisson n’en reste pas moins incertaine.

Le cycle des saisons, la météo, les intempéries, la grêle, le gel, la sécheresse, tant d’imprévus inévitables menacent la récolte. Jusqu’à ce qu’il devienne une bonne terre, le travail d’un sol ingrat requiert patience et endurance. La germination est lente, souterraine, imprévisible. Avant la joie de la récolte il faut accepter l’incertitude, la lenteur, et faire confiance. On ne tire pas sur les pousses pour accélérer la moisson, comme on ne force pas les étapes de la vie spirituelle. Il faut respecter les rythmes de la nature. Dans la vie spirituelle, le volontarisme et la brusquerie n’engendrent que des déboires.

Les paraboles de Jésus font référence à la vie des paysans ou des pêcheurs de Galilée habituées à respecter les rythmes de la nature et les aléas d’un métier incertain. Aujourd’hui, les technosciences et les paradigmes technocratiques nous introduisent dans un autre univers qui ne laisse guère de place à la nature. Les algorithmes ne sont pas patients. Incompatibles avec la lenteur et l’endurance d’un travail toujours recommencé, ils veulent maîtriser, dominer, obtenir des résultats dans l’immédiat. S’il ne mise pas sur la miséricorde de Dieu, le pauvre disciple du Christ qui n’en finit pas de cultiver son champ, hésite entre le découragement ou le raidissement volontariste.

Pierre Emonet sj

 

1280px Van Gogh Semeur au soleil couchantSemeur au soleil couchant, 1888, par Vincent Van Gogh © Wikimedia Commons