Aimer! Qu'est-ce qui se cache au juste derrière ce verbe qui sonne si doux à nos oreilles? Une ambigüité, celle de la langue française qui n’a que ce seul mot «pour traduire deux expressions grecques antagonistes qui signifient l’amour narcissique et l’amour oblatif», note Pierre Emonet sj, expliquant ainsi la demande du Christ de l'aimer plus que notre mère, plus que notre père, notre fils ou notre fille! Une chronique à lire en intégralité ci-après.

«Qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille, plus que moi, n’est pas digne de moi». Voilà des propos bien déconcertants. Cette concurrence entre l’amour de la famille et la suite du Christ est choquante. Toute l’ambigüité vient de la langue française qui n’a que le seul mot «aimer» pour traduire deux expressions grecques antagonistes qui signifient l’amour narcissique et l’amour oblatif.
Dans le texte original, Jésus dit «qui aime» son père, sa mère, ses enfants, en employant le verbe grec qui signifie l’attachement narcissique, négatif, un amour égoïste et hypocrite: aimer pour son propre profit. Comme qui dirait «j’aime» le chocolat ou les pharisiens auxquels Jésus reproche «d’aimer» les premières places et «d’aimer» prier en public pour se faire remarquer. Par contre, lorsque le Christ parle d’aimer Dieu et le prochain, l’Évangile recourt à un autre verbe qui signifie l’amour oblatif, le don de soi. Un amour en sortie, dirait le pape François!

Ce qui est condamné, c’est l’attachement à la famille dans le but d’éviter les inconvénients d’une conversion.

À l’époque, lorsque les familles étaient païennes, celui ou celle qui devenait chrétien devait souvent choisir entre sa famille et le Christ. Jésus met ses disciples au défi de l’amour, en leur demandant de faire preuve d’indépendance et de liberté.

Qui fait le choix de Dieu se trouve nécessairement sur le terrain de l’absolu. Le marchandage et la demi-mesure sont exclus. Choisir le Christ, partager une communauté de destin avec lui, c’est tout ou rien; des ruptures paraissent inévitables. Le chemin serpente sous l’ombre portée de la croix, qui tel un poteau indicateur montre la direction à suivre: l’amour jusqu’à l’extrême de la non appartenance. Certains l’ont parcouru jusqu’au bûcher ou la fosse aux lions, d’autres dans l’humble service du prochain, le verre d’eau offert ou l’accueil de l’émigré. Tous ont vécu le paradoxe de l’Évangile: accepter de se quitter pour se trouver.

Pierre Emonet sj