Par Pierre Emonet sj - Ce dimanche 26 avril sera un dimanche sans messe publique de plus, mais pas sans Évangile! Pierre Emonet sj propose sa réflexion sur l'étrange myopie des disciples se rendant à Emmaüs, deux «victimes des phantasmes politico-nationalistes de leur génération» qui «ont mal compris la mission du Christ».

«Heureux ceux qui croient sans avoir vu.» Jésus l’avait rappelé à Thomas. Sur la route d’Emmaüs, Cléophas et son ami ont beau voir le voyageur qui fait route avec eux, ils restent incapables de le reconnaître. Leurs yeux en sont empêchés. Pourtant tous les indices de la résurrection sont là: la tombe vide, le témoignage des femmes, et le troisième jour. Étrange myopie! Le récit de l’Évangile selon saint Luc nous livre le diagnostic.

Les deux disciples ont mal compris la mission du Christ. Victimes des phantasmes politico-nationalistes de leur génération, ils attendaient un messie qui délivrerait Israël de l’occupation romaine et restaurerait un Royaume de ce monde, libre et fort. Ces hommes avaient suivi le Christ sans bien comprendre les Écritures. Le message des prophètes annonçant la mort du juste, les allusions de Jésus à sa Passion et à sa résurrection n’avaient pas été entendues. La crucifixion les a déconcertés; elle ne pouvait qu’anéantir les espoirs qu’ils avaient mis en «Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu».

Les voilà qui retournent à l’école des Écritures sous la conduite de leur compagnon de route. Jésus les ramène au point de rupture, à la source de leur scandale: «Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire?» Ce «ne fallait-il pas», résonne comme une condition incontournable, voilà bien la pierre d’achoppement, le point où tout bascule et devient inacceptable. Comment justifier la nécessité de l’échec, de l’anéantissement, de la mort?

Jésus est venu proclamer la proximité et l’urgence du Royaume de Dieu, d’un univers rendu à sa fraîcheur et à son innocence première, tel que sorti des mains du créateur. Les prophètes de tous les temps l’ont annoncé comme un monde réconcilié, de justice, d’amour et de paix, en rupture avec celui fondé sur la loi du plus fort et sur la dialectique de la violence répondant à la violence: Œil pour œil, dent pour dent!

Seule la mort de l’innocent qui prend sur lui toute la violence du monde pour l’absorber définitivement sans jamais la rendre, peut rompre l’engrenage mortifère. Suprême gratuité, pure oblation, qui ne se venge pas mais pardonne, et rétablit un équilibre jusque-là jamais atteint. Brisée la logique du plus fort, désarmé le besoin de dominer et d’opprimer, annulée la course aux premières places, évacuée la prétention d’être le plus grand, un monde nouveau peut naitre, le Royaume inauguré par le Christ. Mais il aura «fallu» y mettre le prix: que la mort de l’innocent casse définitivement le cycle de la violence.

Parce que les disciples comprennent maintenant ce «il fallait», la Passion du Christ fait sens pour eux. Réconciliés, ils en ont le cœur tout réchauffé. Un désir les habite: ne pas laisser partir celui qui les a ouverts à l’intelligence des Écritures. Qu’il ne s’éloigne pas dans la nuit. Le geste de l’amour et du partage, l’eucharistie, leur ouvre définitivement les yeux. Si le compagnon a disparu de leur vue, ils ont compris la manière dont il est désormais présent dans le monde.

Pierre Emonet sj

Disciples running by EBLe Souper à Emmaüs (1648), par Rembrandt © Wikimedia Commons

 

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