par Pierre Martinot-Lagarde sj - Aujourd'hui, à Genève, il faisait jour. Un grand beau temps. Et pourtant, nous entrons dans la nuit, nous essayons d'y entrer. Nous résistons. Hier, ce n'était pas possible, ce n'était même pas croyable. Où allons-nous?

L'histoire de l'art roman commence de la même manière, dans la nuit. Nous en avons retenu les grands chefs-d'œuvre, les tympans d'Autun ou de Conques... La pierre s'est écrite ailleurs, elle a commencé un peu plus tôt, presque un siècle plus tôt, dans des cryptes. Dans ces lieux de prière, de silence, qui n'ont cessé de continuer à soutenir des siècles durant, la prière des fidèles et des communautés. La lumière entre à peine, parfois seulement quand le soleil daigne s'aligner avec les fenêtres qui ouvrent à l'orient. Aujourd'hui, avec cette chouette, ce hibou, bref cet oiseau de nuit, nous sommes à Dijon, sous la cathédrale gothique. Sainte Benigne.

La chouette habite la nuit, elle recherche la nuit, elle fait partie de ces animaux qui voient quand nous ne voyons pas, et qui n'aiment pas notre clarté. Nous l'éclairons et voilà qu'elle devient aveugle, elle se heurte aux murs, aux parois, aux piliers. Nous la laissons dans sa nuit, son vol est assuré. Elle ne parle presque pas, elle ne chante pas, ne siffle pas, elle hulule.

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La chouette de Dijon ouvre l'extraordinaire période de l'art roman, elle la préfigure, mais ne l'éclaire pas, elle est énigmatique. Dans ces temps encore troublés, quand les époques carolingiennes et leurs civilisations s'en vont en lambeau, elle pose un commencement. Elle invite à se tenir dans la nuit et à y chercher un lieu où se poser. Rien n'est encore dit, ou déjà dit, de l'extraordinaire récit qui va bientôt se trouver gravé dans la pierre. Mais il y a la pierre.

Sa rugosité. Face à la pierre, nous éprouvons et nous sentons avec les mains, et si nous marchons, c'est avec les pieds que nous percevons les fractures. Sous nos pieds, la pierre nous porte, mais nous sommes toujours instables. Il y a toujours une partie de la plante de pied qui crie, qui hurle, et une autre qui a trouvé son chaussant. Avec nos mains, la pierre est douceur parfois, elle est aussi prise, parfois emprise. La pierre porte et déporte.

La chouette de Dijon, ce sont des yeux, difformes, trop forts. C'est une bouche maintenue ouverte par des mains, ce sont des pieds presque prêts à bondir, des ailes qui portent toutes les volutes du baroque. Mais peut-être ce ne sont pas vraiment des ailes: à gauche, l'arrière train d'un monstre, qui appartiendrait à une apocalypse; à droite, le semblant d'un corps que les temps ont brisé. Énigme.

Peut-être la chouette n'est-elle qu'un chat, qui lui aussi rode dans la nuit, la figure d'un être éveillé qui a peur de la lumière. En tout cas peut-être est-elle une invitation à nous tenir, demeurer, dans ce silence dont nous ne comprenons ni le sens, ni la durée, ni le pourquoi. Une invitation à écouter, voir, sentir, et peut-être retenir encore, encore, cette bouche qui voudrait dire, tout dire.

Texte et photo Pierre Martinot-Lagarde sj

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