Cinq personnages et quelques autres nous mènent directement au creuset d’une histoire sainte, d’une histoire divine, aux résonances multiples jusqu’à aujourd’hui. Dans cette rencontre, tout est résumé. Et nous y arrivons comme par effraction, en suivant les fils de la Genèse qui mêlent et entremêlent les récits: comme si il n’y avait pas un unique commencement, comme si Abraham n’était pas le père des croyants, comme si le Seigneur, Dieu unique, ne s’y révélait pas dans sa puissance.
Sur ce chapiteau d’Arles, la rencontre des cinq personnages dont nous ne voyons que trois, est prodigieuse. J’aime ces mouvements, ces expressions, ces corps ramassés, conjugués les uns avec les autres, comme si ensemble ils pétrissent la même pâte d’humanité. Il y a ces têtes vivantes, ces toges et ces plissés, ces mouvements tendus, il y a ici comme du métal en fusion. Tout pourtant est calcaire, outragé par les ans, mais tout semble vivre.

Pour arriver à ce moment, à ce climax d’exégète, il a fallu beaucoup de fils. Les artistes romans nous y ont aidé, ils simplifiaient. Genèse, le jardin, Adam et Eve, les fleuves du paradis, c’est à peu près tout ce qu’ils ont gardé. Ils y ajoutaient Caïn meurtrier du frère puis Noé et son arche.

Pour résumer, tout commençait avec une expulsion, homme et femme, vous voila dehors. débrouillez vous. Vous êtes en dehors de la connaissance, en dehors du plaisir et de l’entendement, le labeur commence. Vient ensuite la jalousie et le meurtre. Mais surtout cette terre qui crie l’absence. L’homme assassine et Dieu s’inquiète. Et enfin, cette séparation, vous n’êtes pas comme les autres, Dieu choisit une famille, celle de Noé, et à travers lui se dessine une divinité. Chez les autres, il y a les dieux, ceux qui épousent les filles de hommes, et engendrent des héros. Chez Israël, il y a le Seigneur. Jusque là, le récit mêlait les hommes et Dieu dans des dialogues, comme si tout intrigue était bien imaginaire, mythologique.

Mais avec Abraham, c’est plus simple, c’est plus compliqué aussi. Nous voilà au cœur de l’histoire et du temps. Abraham et Sara n’enfantent pas en un jour, ils ont passé la centaine d’années, ils se sont battus, ils ont trahi, ils ont perdu et réussi, ils ont secouru leurs frères et leurs neveux. Ils n’ont eu de cesse de rencontrer et d’affronter les peuples et les tribus alentours.

Annonciation à Abraham et Sara, Arles, © Pierre Martinot-Lagarde sjAnnonciation à Abraham et Sara, Arles © Pierre Martinot-Lagarde sjPour eux, la promesse de la descendance est ancienne. Elle a été réaffirmée plusieurs fois. Sara, derrière Abraham, continue encore de rire. Elle est démasquée. Tous les subterfuges ont été utilisés et déjoués. La ruse ne réussit qu’imparfaitement.

Ici Dieu se met en scène. Trois anges, une réunion bien formelle, ils sont reconnaissables, ils viennent dans cette double apparence, visage d’homme et message de Dieu. Ils inventent un nouveau genre, « l’Annonciation ». Quand l’histoire se fait, qu’elle se construit, il n’y a plus de songe, de voix. Il y a des messagers reconnaissables. Voici les premiers avec Abraham et Sara. Ils continuerons de venir jusqu’à la résurrection du Christ. L’artiste roman les accompagne, il les aime.

Preuve donc que nous sommes bien dans l’histoire et que l’histoire se fait, Dieu vient par un ange. Étrange paradoxe que nos petites âmes rationnelles peinent à entendre. Quand s’accomplit la promesse maintes fois répétée, les anges apparaissent et annoncent. Dieu fait histoire, Abraham et Sara deviennent parents. Leur descendance sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel.

Texte et photos Pierre Martinot-Lagarde sj

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Les pierres vivantes
de Pierre Martinot-Lagarde sj

Vie Spirituelle
au temps du coronavirus

Archives

  • «Parce que tu m’as vu, tu crois», 2e Dimanche de Pâques

    «Parce que tu m’as vu, tu crois», 2e Dimanche de Pâques

    Une semaine depuis que la pierre du tombeau est roulée. Tout est changé, tout demeure. Certains encore, tel Thomas, ne peuvent croire sans voir, sans toucher, sans mettre leur main dans son côté. Il en va de la foi, il en va aussi de la blessure, de son sens, et de ce qu’elle signifie dans la durée. La blessure devient

    Lire la suite
  • Le disciple que Jésus aimait - Samedi de Pâques

    Le disciple que Jésus aimait - Samedi de Pâques

    Qui peut le regarder sans tendresse, sans une certaine amitié, celui qui dit le Verbe et qui dit l’amitié de Dieu? Dans le récit évangélique, il a une place à part, à la fois conceptuelle et poétique. Chaleureuse et non pas obligeante. Attentive, et non pas contraignante. Premier devant Pierre au jardin, il passe après lui. Premier devant nous auprès

    Lire la suite
  • Du pain, les clés - Vendredi de Pâques

    Du pain, les clés - Vendredi de Pâques

    Tout est symbole: le pain, signe de la reconnaissance, de la vie pleine et entièrement recouvrée, du partage entre frères. Les clés, signe de l’ouverture de l’avenir, du grand passage, de la Vie éternelle offerte à ceux qui ont suivi, et en premier lieu à Pierre, qui se jette à l’eau et qui met sa ceinture pour se laisser conduire.

    Lire la suite
  • De chair et d'os - Jeudi de Pâques

    De chair et d'os - Jeudi de Pâques

    Le voilà au milieu de ses disciples. En chair et en os. Fini le temps des rêves, des images, des songes ou même des anges. Nul besoin d’être annoncé, Il est là et se tient au milieu d’eux. Les mains, les gestes, le repas partagé. Après le désir et l’attente, la présence.
    Ainsi dans le cloître de la cathédrale d’Aix-en-Provence.

    Lire la suite
  • Retour à Jérusalem - Mercredi de Pâques

    Retour à Jérusalem - Mercredi de Pâques

    Comme dans une sonate, le thème passe, repasse, s’ornemente, se redéploie. Ainsi de Jérusalem. La scène est connue par le village Emmaüs, un point ultime, un point de retour. Mais que n’est-elle pas davantage célébrée pour le retour et la rencontre des disciples qui suit et le récit de l’apparition?
    Ici à Autun, encore une scène narrative, des expressions si

    Lire la suite
  • Baumes et aromates - Mardi de Pâques

    Baumes et aromates - Mardi de Pâques

    Quelques femmes, une fois de plus, les bras chargés de parfums et d’aromates. Les voila se préparant à aller vers le tombeau, il sera vide. Animées, portées par le désir d’aller jusqu’à l’extrême de la vie, elles vont aux portes du jardin. La paix triomphe de la violence. La vie plus forte que la mort.
    Nous sommes à Mozac. Le

    Lire la suite
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6