Le père, le frère, la jalousie, le meurtre, tout y est pour une tragédie insoluble. On attend l’engrenage de la violence, tuerie après tuerie, décès après décès. Rien de tout cela, mais une question: où est-il ton frère? Dieu dialogue avec Caïn.
Ici, à Autun, Dieu et Caïn sont presque côte à côte. L’humain est plus petit que le divin. Végétation et forêt entourent la scène. Une inconnue demeure. S’agit-il du premier dialogue, celui de la jalousie? «Pourquoi t’irrites-tu?», ou du second: «Qu’as-tu fait de ton frère?».

La colère est mauvaise conseillère. L’art roman le sait et le rappelle. À Anzy-le-Duc, ce sont deux vieillards qui s’attrapent par la barbe et se mesurent l’un à l’autre. Non, on ne devient pas plus sage avec l’âge. Surtout quand il s’agit de vieilles rancœurs.

Extraordinaire si l’on y pense, Caïn et Abel, à eux deux, représentent les prémices de la transformation du monde. Il y a l’agriculteur, qui revient des champs, la houe à la main. Il y a le berger dont les agneaux plaisent à Dieu. Elle est là résumée en une scène, la tension entre bergers et agriculteurs, peut-être même entre nomades et sédentaires. Dieu se met du côté du berger. L’autre est jaloux. Dieu est partial.

Question fondamentale. L’amour de Dieu, son regard, peuvent-ils dire une préférence? Ce regard n’engendre-t-il pas la jalousie? Les frères sont-ils voués à s’opposer? La jalousie, la violence, est d’autant plus forte que les liens fraternels les unissent. On en viendrait presque à excuser Caïn.

Le geste est irréparable. Abel est mort. Caïn, est-il excusable? Pardonnable? La pierre ne répond pas à l’interrogation, elle suggère seulement.

Dieu et Caïn, Autun © Pierre Martinot-Lagarde sjDieu et Caïn, Autun © Pierre Martinot-Lagarde sjÀ travers les regards. Dieu scrute, il regarde, il interroge. Il demande la vérité. Il accuse. «La voix du sang de ton frère crie vers moi». Caïn s’appuie sur ce qu’il est, son outil lui vient en renfort. Il baisse les yeux. Il ne répond pas.

Dieu parle. Caïn devient ce qu’il redoutait, le sédentaire, le cultivateur, se transforme en errant. Il craint la mort. Il a peur.

Dieu ne condamne pas, il protège. Le regard de la pierre le dit nettement. Sans explication, il est ici difficile de saisir la scène. L’attitude est inédite. L’inouï est là. Le meurtrier n’est pas voué à la mort. Il a des enfants, construit une ville, et poursuit son chemin. Il porte au front la marque de Dieu.

Texte et photos Pierre Martinot-Lagarde sj

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