Expulsés, exfiltrés, exilés, exténués, expatriés, excommuniés, ce sont les «ex» du paradis. Mis dehors, chassés, repoussés, renvoyés, les voici errants, sans lieux, sans terre, sans jardin, sans endroit où poser la tête. Tout commence pour les humains par un mouvement, une sortie, un ailleurs. Pour Adam et Eve, le jardin est derrière eux, la tradition chrétienne ne conçoit aucun retour, il faut aller…
Ici, à Souillac, aux confins de la Corrèze et de la Dordogne, dans ces anciennes provinces du Sud-Ouest, l’abbaye devenue église paroissiale livre de biens curieux vestiges. Notamment ce morceau de trumeau, autrefois séparant les deux vantaux d’un portail disparu. Quelles figures, quels assemblages, de têtes, de corps! Ce n’est pas une chute, c’est un enlacement.

Dans la pierre, l’homme, l’humain et l’animal n’ont jamais été si proches. Ils se mêlent, s’emmêlent, piètre consolation pour un exil. Le mouvement les saisit encore. Avant même le travail, la sueur sur le front, voici le moment premier, presque de prostration, d’hébétement. Ont-ils compris, eux qui voulaient tout savoir et tout saisir? Probablement pas. Autrement, ils seraient déjà en marche, pasteurs pour faire paître les troupeaux, libérés du joug, ils franchiraient la mer rouge, rendus à eux-mêmes, ils reviendraient d’exil. Mais pour cela, il faut l’histoire, les expériences. Le sculpteur nous ramène à ce moment premier. Avant toute histoire.

Don ultime, Adam et Eve sont ensemble, et non pas séparés. Homme et femme, enlacés l’un à l’autre avant que de se trouver entre les bêtes. Appuyés l’un sur l’autre, si par hasard ils ont été complices. L’un n’a plus que l’autre, et réciproquement. Il y a effusion, et fusion aussi en quelque sorte.

Adam et Eve. Souillac. © Pierre Martinot-Lagarde sjAdam et Eve, Souillac © Pierre Martinot-Lagarde sjDes expressions sur les visages? Pas vraiment. Déjà, oui la prostration, l’hébétement, une manière de conjuguer exil du jardin et exil intérieur. Non pas un sommeil et un réveil. Une sorte d’absence à soi-même, une dislocation, une désunion. Les combats imaginaires ne sont pas loin. Bientôt, les anges et les démons, tout commence. C’est à la fois le début de l’Histoire, le commencement d’une grande quête spirituelle, il n’y pas d’immédiateté à cela, juste un chemin, un cheminement.

 

Texte et photo Pierre Martinot-Lagarde sj

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