Triptyque du quotidien de Julien Lambert sj

J Lambert«Chercher et trouver Dieu en toutes choses», c'est le programme que propose Ignace de Loyola, passionné de l'existence. La spiritualité ignacienne est enracinée dans cette conviction que Dieu est à l'œuvre dans notre monde. Comme l'écrivait le paléontologue jésuite, Pierre Teilhard de Chardin, «Dieu n'est pas loin de nous. Il se trouve au bout de ma plume, de ma pioche, de mon pinceau, de mon aiguille, et de mon cœur et de mes pensées.»

Julien Lambert relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux à Paris, de sa vie de prière et de sa vie d'étudiant en philo et en théologie...

Lui écrire Lui écrire


Un été repeint en vert

Pour Julien Lambert sj, sloigner un moment des études, ce n'est pas arrêter d'apprendre. «La peinture, la marche méditative ou le jardinage m'ont fourni cet été d'autres langages pour percevoir le monde et ses textures diverses, ses dynamiques de croissance intérieures... en alternative aux désastres de la croissance économique.»

Recréer le monde par la peinture, pour voir autrement la Création

Je n'avais pas dessiné depuis mon enfance, où je m'escrimais à faire des femmes qui n'aient pas l'air d'hommes avec une serpillère sur la tête.
Je me suis inscrit, un peu fébrile et sceptique, à une semaine de peinture et méditation, en silence, dans notre centre spirituel de Bad Schönbrunn. L'animateur, Jörg Niederberger (un pro de l'abstrait), nous demande de choisir un coin de parc et d'y rester toute la semaine, pour réinventer notre "réponse" au même paysage... extérieur et intérieur. Je m'acharne d'abord à trouver les nuances de vert, les proportions entre les arbres.
Jörg me libère en me disant de "quitter ma chemise de pénitent", de lâcher formes et couleurs sur le papier, de peindre non pas ce que je sais (le ciel est bleu..), mais ce que je sens, ce que je vois des choses, ce qu'elles me disent. Sans me juger, sans savoir ce que ça vaut, ni d'avance ce qui sortira. Alors je regarde longuement ce qui m'apparaît, sans urgence de peindre. Et peu à peu ça déferle, intuitions et tentatives en appellent toujours d'autres, aiguisant la curiosité et le plaisir. Chaque page est un nouveau commencement.
Je me laisse porter, d'un savant équilibre de formes et de couleurs, à une évocation japonisante, en quelques silhouettes, du même étang bordé d'arbres, devenus familiers; de la transposition d'une méditation biblique vue précédemment en prière (dans ma retraite de huit jours au même endroit), à un festival de couleurs et de lignes de force pour dire ma colère devant le désastre écologique; je m'autorise le dessin, le plaisir du personnage naïvement suggéré, je m'autorise l'abstrait, les longues bandes et flaques de couleur qui font passer des chevauchements d'émotions et de ressentis informulables.
Sorti un peu ivre et très apaisé de ces traversées où le temps s'oublie (nous peignons huit heures par jour), je remarque que chaque coin du monde où se posent mes yeux a soudain gagné une densité et une texture, une beauté toute neuve. Le créateur, en me permettant de partager un peu de sa folle liberté, me restitue l'infini du monde à portée de main et de pinceau, à portée d'œil, de cœur...

LesEtangs JulienLambert 2019

Retraite spirituelle écologique: se laisser aimer avant de penser à agir

Vingt participant-e-s, francophones et germanophones, entre 21 et 71 ans, randonnent en méditant sur la conversion écologique...
Une conviction: les gens n'ont aujourd'hui plus besoin d'être ouverts à l'importance du problème écologique. Ils n'ont même plus besoin d'exercer leur compassion: dans ces préalpes appenzelloises si belles mais couvertes de fermes, où les animaux sont exploités avec force technologie, la perception plus aiguë qu'offre la méditation silencieuse trouve des retraitants choqués, parfois désespérés. Les longues messes, où se partagent ces catastrophes sociales et environnementales que chacun-e connaît, on en porte certes quelque chose devant Celui qui transforme tout. Mais que faire de l'impression aujourd'hui si fréquente d'être submergés et impuissants?
Une découverte est alors pour moi de sentir, grâce à Christoph Albrecht sj qui écoute et accompagne le groupe avec moi, que les fragilités personnelles et les histoires de vie qui sont travaillées dans les retraites "classiques", apparaissent aussi ici en rapport étroit avec les problèmes du monde. Cette peur et cette culpabilité trouble face à la catastrophe, plutôt contreproductives, demandent moins un déclic écologique, moral, qu'un déclic de foi. Admettre jusqu'au bout de nos fibres les plus intimes que Dieu aime et (re)crée chaque créature, qu'il nous aime chacun-e avec nos contradictions, notre participation à cette culture consumériste et gaspilleuse, de cet amour fou qui nous libère et nous porte à aller, donner, risquer... voilà ce qui seul peut nous permettre de prendre notre place, courageusement et modestement, dans cette société qui perd les pédales et veut au fond sincèrement changer.
Voilà ce que des participant-e-s reçoivent, en méditant la Résurrection de Jésus ou les "Correspondances" de Baudelaire, en percevant la parole cachée pour eux, dans un ruisseau ou un brin d'herbe comme dans l'encyclique du pape Laudato si' et ses encouragements à contempler et vivre sobrement. Recueilli dans ce silence qui est toujours un combat et une grâce tant désirée, ils et elles le partagent le soir dans une précieuse ronde, souvent avec larmes et lumière sur le visage, donnant à d'autres d'en faire leur pain quotidien.

CrisEco Julienlambert 2019

 

Ces plantes qui me travaillent le cœur, cette sobriété qui redonne goût aux choses...

«Il faut enfin que je mette les mains dans la terre, pour arrêter de parler d'écologie abstraitement...»: comme tant d'autres jeunes citadin-e-s désireux/ses de remplacer pour un été la plage par le jardinage, j'ai passé le mois d'août à La Borie Noble, domaine agricole dans un coin de France, divinement loin des villes et des bruits de voitures. Une de ces Communautés de l'Arche (pas celles de Jean Vanier) fondées dans les années 1960 par un disciple de Gandhi, Lanza del Vasto, jadis suivi par moult hippies. Quelques compromis se sont introduits, depuis le temps de l'autonomie alimentaire, de l'absence d'électricité et de tracteurs, des ateliers de tissage et de poterie auxquels tou-te-s se formaient; mais j'ai encore pu savourer, dans l'éclairage à la bougie, la douche froide ou la lessive dans des lavoirs en pierre, des moyens précieux de retrouver dans ma chair le goût et le respect des ressources naturelles.
Vieux briscards bricoleurs ou jeunes femmes déterminées et créatives, la communauté réduite ne se berce plus d'idéaux. Elle cultive une qualité et une saveur de vivre. J'ai appris à traverser une journée après l'autre, scandée par les ménages, les désherbages et cueillettes, les pluches de légumes matinales comme un joyeux rituel collectif, de longs repas végétariens sous les arbres, entre rires et rêveries. Les grandes luttes militantes contre le nucléaire ou les OGM avaient plus occupé leurs aînés. Aujourd'hui, la dimension de gratuité et de douceur, qui m'a donné d'abord l'inquiétude d'être bercé par une vie cyclique, est en fait à mes yeux devenu un témoignage incarné et inspirant, de priorités alternatives, à cultiver pour notre société.
Ces fameux wwoofers (1) qui échangent leur travail contre l'hébergement gratuit et l'expérience d'une agriculture bio, essaimeront ainsi ces inspirations alternatives. Les discussions avec elles et eux sont riches en questions existentielles et religieuses, que la préoccupation écologique éveille. Souvent, la spiritualité les attire, autant que le christianisme leur est suspect. Un peu inquiet parfois de leur détachement à évoquer la disparition possible d'une humanité dévastatrice, je suis souvent touché par leur amour et la connaissance de la nature qu'ils ont glanée.
Enfin, je vois mon intuition se réaliser sur moi: le voisinage des plantes change le cœur et l'esprit. Accompagner lentement leur croissance, se battre avec des liasses d'herbe et une fourche pour dénicher une maigre gousse d'ail, recevoir enfin une courgette géante, une fraise insoupçonnée de sous une feuille ou une carotte inespérée: me laisser travailler par la terre, ses âpretés, ses générosités et ses mystères... cela me fait mesurer qu'on ne cultive pas ses fruits, mais qu'on coopère avec des millions d'autres créatures; qu'on n'en perd jamais rien, mais qu'on laisse leur part aux insectes et aux oiseaux; que seul l'humble accord avec son fonctionnement propre peut réconcilier en pratique nos visions du monde et nos styles de vie, avec les écosystèmes qu'actuellement ils blessent.

Jardinage Julienlambert 2019

 

 1. World Wide Opportunities on Organics Farms, www.wwoof.fr

Julien Lambert sj relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses. L’occasion d’une relecture spirituelle, humoristique et «humeuristique», de ses expériences théâtrales, féministico-ecclésiastiques et émotionnelles…

Aimer l'humanité dans ses/mes misères

Julien Lambert sj relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses. L’occasion d’une relecture spirituelle, humoristique et «humeuristique», de ses expériences théâtrales, féministico-ecclésiastiques et émotionnelles…

Perles quotidiennes
Les enfants n'incarnent pas «l'avenir», mais un présent... déconcertant

"Grâce" à mes parents profs, j'ai toujours eu peur des ados. Mais dans un atelier-théâtre, ça peut se passer bien, m'étais-je dit à la rentrée. Alors je me suis lancé: je les ai fait improviser sur les sujets de leurs vies pour construire un spectacle expérimental. Avec, à chaque séance, un tour de partage de leur ressenti.
Perplexes parfois, tou·te·s ont d'abord suivi poliment. Mais quand l'expérimentation s’est mise à piétiner, plusieur·e·s se sont mis·e·s à s'impatienter... On a fini par constituer une histoire de parents divisés, et d'enfant défiant le cynisme des présidents au sujet de la crise écologique. Mais là aussi, difficile de faire s'exprimer les élèves sur ces sujets qui inquiètent tant ma génération. Eux préfèrent jouer, et excellent dans des impros ironiques sur l'idéalisme écologique. Je déchante donc un peu. Mais j'ose encore moins m'en plaindre, quand avec d'autres ados moins "favorisé·e·s", en pèlerinage à Lisieux, je constate à bout de nerfs que l'autorité des enseignants suscite aussi peu leur attention et leur respect qu'une messe solennelle...
Mes amis instit's me racontaient dernièrement comment l'emprise des Smartphones et d'Internet pouvait transformer la capacité d'attention des enfants. Mes amis en couple hésitent quant à eux parfois à en faire...
Quand arrive la soirée de présentation des ateliers, les élèves ont encore interverti des rôles, le fond sonore disco de l'atelier-danse noie mes dernières indications soufflées en bord de scène. Mais nonobstant la panique de leur metteur en scène, mes acteur·rice·s de treize ans se lancent, séduisent le public avec des blagues ajoutées de leur cru. Lors des derniers ateliers, tou·te·s m'épatent encore par la créativité impertinente des scènes improvisées sur n'importe quel thème en quelques minutes.
Et si les Smartphones n'étouffaient pas toute créativité? Et si on laissait à ces adultes de demain une chance d'inventer un monde habitable sans leur souffler les solutions... que nous n'avons pas?
Un peu similairement, quand j'accompagne des groupes méditer en forêt dans l'espoir de favoriser la conversion écologique, j'entends les arbres me souffler que nos discret·ète·s colocataires de la création, bien qu'ils espèrent aussi nous voir freiner nos consommations effrénées, entendent moins se laisser sauver passivement, que nous sauver eux-mêmes de nos découragements...

Perle intellectuelle
Aimer l'humanité de l’Église malgré ses raideurs

Masochisme? Provocation ou amour du risque? J'ai choisi d'écrire mon mémoire de théologie sur la situation des femmes dans la transition écologique... et dans l'Église. Durant toute cette année, je me suis passionné pour les paradoxes du concept de "genre", qui permet de concevoir que si les identités «masculine» et «féminine» résultent souvent d'intérêts et de projections sociales, elles n'en agissent pas moins sur nous, et ont pu susciter des expériences et des sensibilités différentes. Je m'emballe jusqu'à parler non seulement de nos aptitudes inégales à intégrer les émotions violentes suscitées par la crise, pour en faire un motif d'empathie et d'engagement... mais aussi de l'accès des femmes à la prêtrise. Évidemment, ça n'a pas plu à tout le monde.
Confronté par mon sujet et mes convictions croissantes au mur des décrets pontificaux et des blocages culturels, je traverse des phases d'allergie à la raideur des masculinités ecclésiastiques. Les messes me font plus ruminer que prier. J'apprends que des théologiennes ont quitté l'Église catholique, découragées par trop peu de perspectives d'ouverture. Beaucoup d'amies cathos m'épatent, par une patience sans résignation... que je ne trouve pas en moi.
Or, c'est là que Dieu me rattrape. Carrément quatre fois de suite, quatre dimanches de Carême dans des paroisses de quartier. À chaque fois, sans crier gare, la beauté de ces pauvres assemblées, de ces gens si différents réunis par l'étrange désir de croire et prier ensemble, me saute au cœur. Le théologien Jean-Baptiste Metz ou le pape François parlent de la "théologie" plus fraîche émergée des expressions de foi spontanées des foules anonymes. Ces chants trop entendus, ces symboles trop vus me traversent, comme neufs. Je pleure d'avoir jeté ces enfants de Dieu avec l'eau parfois croupie du bain ecclésial; d'avoir oublié que c'est dans la précarité des paroisses que s'est développée en moi la conscience du Dieu vivant.
On n'a certes pas besoin de se faire luxembourgeois et de brûler son passeport suisse parce que les banques soutiennent les dictateurs et les disparités économique mondiales. De même, ce n'est pas par rejet de ma propre maison, où je reviens toujours avec soulagement poser mes bagages, que je devrais lorgner chez les protestants. Je les estime trop pour cela, pour leur précieuse flexibilité combinée à une vraie exigence intellectuelle.

Perle spirituelle
Que faire avec tant d'émotions et de désirs?

Il y a des fois où je m'émerveille de la liberté que mon choix du célibat permet; de me sentir lié au sort de personnes si diverses, comme à ce Dieu si présent dans la solitude. Mais il y a d'autres fois aussi où la vue d'une belle jeune femme ranime douloureusement en moi un désir de tendresse... C'est souvent dans les mêmes périodes que ma peur des catastrophes à venir, ma tristesse et ma colère devant les inconséquences de la société et de l’Église, ou mon impuissance et ma culpabilité devant les miennes, m'apparaissent comme un fardeau, une tare. Que faire avec toutes ces émotions, tous ces désirs?
Souvent, appliquer les bons conseils des moines bouddhistes me suffit: les nommer, ces sentiments, les respirer, les voir non collés à ma peau mais plus distants de moi. Mais leur façon de persister aux portes de mon esprit me fait parfois sentir le besoin d'en parler ouvertement à un ami indéfectible, qui puisse entendre même le plus répétitif, même le plus inavouable. J'arrête de me demander, sceptique, si parler à Dieu c'est peut-être s'adresser à son subconscient, à un fantôme ou un nounours; je Lui parle, simplement. Parfois je crie. Je demande ce qui se cache derrière ces émotions opiniâtres, ce que je dois y entendre, quelle énergie en tirer. Petit à petit, Dieu me montre les réponses déjà là, dans la chance de pouvoir formuler ces questions. Accueillir ces émotions comme autant de signaux de fatigue, d'orgueil que j'ai de jouer le sauveur, le pur, l'irréprochable; autant d'invitations à laisser, avec confiance et soulagement, Dieu et les autres achever ce que je ne sais pas faire moi-même.

PaulKlee Hauptweg und Nebenwege 1929

Triptyque d'automne

par Julien Lambert sj - «Tous-saint»: on se souvient qu'on ne l'est pas encore tous... mais la «classe moyenne de la sainteté» se cache parmi nos proches selon le Pape, comme le rappelle dans son homélie Sylvain, notre supérieur. On se souvient des anciens, on chante des psaumes sur des feuilles gondolées par la pluie, face à leur tombe -dix noms de jésuites nés dans les années 20. Un Père en chaise roulante dépasse du parapluie, mais ne remarque pas ses pantalons mouillés.

Un jour suivant, un compagnon courbé par l'âge me parle de la mort comme l’«entrée dans la Vie», la voix vibrante. Plusieurs endormis se redressent. Un autre Père en chaise fait se lever son voisin qui s'affaissait, pour le déplacer sur une chaise avec accoudoirs! La sainteté est en marche, à échelle micro...

En croisière sur la Seine, quinze jésuites –la moitié d’étudiants, l’autre de nonagénaires- s'émerveillent s'émerveillent de cette ville qu'on oublie si facilement quand on est plongé dans la banlieue et les études. Un père très sourd à côté de moi, sur le pont du bateau, me dit: «c'est fou comme on entend le silence, sur l'eau!».

Cet autre jour, je me fais détrousser pour «un service complet» prodigué à des chaussures qui ne voulaient pourtant qu'une semelle recollée, par un cordonnier philosophe dont la boutique et la double casquette avaient attisé ma curiosité. Sa comparse, une «mamma» tunisienne, reconnaît mon accent suisse. Elle a vécu à Genève et a habité la rue à côté de celle de ma famille. Son école? C'était la mienne aussi! Du coup, elle m'invite pour un couscous.

Deux semaines plus tôt, je pleurais pour rien, ou pas grand-chose, vaincu par la grisaille. Assis là aussi «pour rien» au soleil couchant face à l'église de la place, je m'attendris d'un mariage associant saris indiens et costards nord-africains. Je m'émerveille des trésors révélés par un regard plus lent et doux. Je me lève d'un trait, et décide de recommencer à écrire des poèmes...

Perles spirituelles
Bienheureux au milieu des «malheurs du monde» ?

Foutue sensibilité. Parfois un quart de page du Monde sur les espèces qui disparaissent, ou le dernier dictateur élu, me chargent d'amertume. Les contemporains autour, qui ne renoncent pas plus à leur steak qu'à leur voiture, me semblent alors tous irresponsables.

Je redécouvre la méditation de pleine conscience, et Christophe André. Sagesse universelle du souffle, des émotions perçues, accueillies, relativisées. Certains chrétiens craignent cette spiritualité «sans objet», sans «vis-à-vis» divin? Mais s'Il est partout, en tout?... Quand je reviens à interpeler Dieu pour voir ce qu'Il répondra, ou que je rouvre l'évangile de Matthieu 5, avant la Toussaint, j'y trouve la même réponse que dans mon cœur que dans mes muscles qui se décrispent: «Bienheureux les doux... Bienheureux les artisans de paix...»

Les malheurs du monde, déjà suffisants, n'ont que faire de ma tristesse. De mes critiques en rafale non plus, d'ailleurs. Seule la joie toujours aussi inouïe de me rendre compte que la vie m'est offerte encore aujourd'hui, joie de trouver la beauté là où je ne l'ai pas cherchée, peut me procurer une paix qui peut me faire changer quelque chose autour.

Une paix qui ne se gagne pas par évitement, bien sûr. «Le monde» ne veut pas de ma tristesse. «Il» serait heureux d'avoir un bonheur comme le mien, mais je ne serai «bien-heureux» qu'ayant su sentir sa tristesse, pour la traverser un peu plus ensemble. Je vais au cinéma voir Capharnaum sur les enfants de la rue à Beyrouth, assis entre un confrère et une amie qui sanglotent moins bruyamment que moi. À la sortie je me dis: quelles drôles de perles, les larmes, celles qui s'écoulent en un goût mêlé de l'horreur d'enfants -vendus et abandonnés- et du miracle d'autres tirant de leur colère des génies de débrouillardise et des plaidoyers qui nous font dérouiller... Le pape François (dans La Joie et l'allégresse) écrit: «réagir avec une humble douceur, c'est cela la sainteté!» mais aussi «savoir pleurer avec les autres, c'est cela la sainteté!»... Pas une affaire de héros, donc... «On» n'y est pas encore... mais le chemin est indiqué!

Perles philosophico-théologique... et angélique...

Allez, une fois n'est pas coutume, je lâche une ligne de philo extravagante qui m'a parlé: «Précisément parce que, dans ce que j'ai de plus propre, je ne suis rien, rien ne me sépare jamais de moi-même, mais aussi rien ne me signale à moi-même, et je suis en ek-stase dans les choses», dit Merlot-Ponty. Il ajoute quelques pages plus loin: «... ma négation fondamentale n'est pas complète tant qu'elle n'est pas niée du dehors et mise, par un regard étranger, au nombre des êtres.»[1] Autrement dit, n'être (naître?) en tant que conscience vivante, qu'à travers ce que nous percevons du monde autour, c'est aussi se donner la chance de se surprendre d'exister «à neuf», dans le rôle joué malgré nous, pour aider d'autres à se constituer, puisqu'ils partagent la même fragilité d'identité que nous...

Incompréhensible? Peut-être, pour moi aussi... mais en ce moment, ça me rend plus vivant que les belles visions harmoniques des conciles de l'Église... Et tout à coup, je comprends à nouveau ce que c’est pour moi d'être chrétien dans ce monde: y circuler, cœur, oreilles et yeux ouverts, pas pour y (pro)clamer quoi que ce soit, mais m'émerveiller discrètement de la grandeur tragique et/ou comique des êtres qui m'entourent, si possible leur tendre un miroir qui les aide à continuer d'apprendre leur rôle et leur sainteté à eux, au frottement des autres...

Être ange, ... être trans-parents, vivre d'une vie traversée, de part en part, par des parents, frères et sœurs, plus ou moins (consciemment) désirés...

 

PhotoChroniqueJulien AngeKlee18L'ange au grelot de Paul Klee

 

Triptyque de juin 2018

Vie intellectuelle
Une femme, plus apte à comprendre les paradoxes de l'Évangile?

En voyant en mai le film Marie-Madeleine avec une amie, je me sens comme elle touché au cœur. Une femme qui suit Jésus, qui comprend mieux que les apôtres que le Royaume de Dieu est une perception plus intégrale du réel, pas une victoire politique ou surnaturelle. Une femme qui parle et agit avec eux, rendant l'Évangile accessible à des femmes méfiantes, habituées à la domination des hommes... Ce n'est pas directement dans la Bible, mais c'est si cohérent avec cette façon qu'a Jésus d'inviter chacun-e à sa table, à édifier le Royaume, à se connaître en vérité, surtout les plus mésestimé-es! Voyant venir dans son groupe cette femme traversée de prière comme lui, Jésus perçoit un élargissement inattendu de sa mission, révélé par l'initiative d'une autre.

J'avais admiré chez Thomas d'Aquin qu’il ait eu le premier le courage de voir en Jésus tout ce qui fait la condition humaine, dont une volonté, une intelligence à former progressivement. Dieu s'y révèle par les moyens infinis qu'Il donne à l'humain de s'élever à Lui. J'avais trouvé d'autant plus dommage que Jésus selon Thomas acquière tout savoir par déduction. S'il se laisse au contraire révéler jusqu'à sa vocation au fil des rencontres, c'est que Dieu Lui-même prend le risque de laisser chaque humain Le surprendre par sa créativité propre, L'aider à découvrir les déploiements infinis de Sa création. Qu'est-ce que la foi, que Dieu-même nous apprend, en croyant en chacun-e de nous, sinon la richesse paradoxale de s'admettre comme insuffisant à soi? Une femme, périodiquement traversée par le sang pouvant donner la vie, ne peut pas l'ignorer autant qu'un homme. La grandeur de Jésus fut d'être assez humble et émerveillé pour se laisser enseigner cette sagesse essentielle, dans le grand livre des Juifs, mais aussi dans celui, ouvert, de la nature, par les hommes et -peut-être surtout- par les femmes autour de lui.

Vie spirituelle
Aimer Jésus, m'identifier à une femme

Moi-même taraudé par l'angoisse de la mort comme par le désir douloureux de vivre et d'aimer mieux, j'ai toujours été fasciné par cette scène: Marie "de Magdala" pleurant devant le tombeau vide, qui cherche le corps de Jésus et reconnaît ce dernier quand il l'appelle par son nom (Jn 20). Méditant la scène, je mets mes tristesses inassumées dans celles de Marie, découvrant dans le sien mon propre désir, que l'être infiniment aimant que je cherche aussi à suivre soit de chair. «Aimer» Jésus? On aime ses ami-es, ses parents, sans érotisme a priori. Oui, mais cette Marie, comme celle parfumant la tête de Jésus avant sa passion, avec l'inutilité toute esthétique de l'adoration, ou apportant des aromates pour honorer ce corps devenu inutile, n'aime pas cet homme seulement pour ce qu'il lui procure. Elle l'aime par absurde, follement, pour ce qu'il est. Et c'est pour cela -je sens- que le Ressuscité apparaît à elle en premier, qu'elle en sera "l'apôtre des apôtres". Mais j'entends avec elle Jésus dire: «Ne me retiens pas, mais dis leur que je monte vers mon Père et votre Père...» Avec elle je vis cet arrachement à une première impulsion captatrice, pour laisser l'aimé vivre sa vie, ne pas être ma chose, mon tamagotchi, ou mon concept théologique bien ficelé. C'est dans cette perte que je sens tout à coup s'épanouir l'amour que je voulais initialement avoir, pour un être magnifié par sa singularité, sa liberté. Autorisé à aimer Jésus jusque dans sa chair, avec le cœur d'une femme, je poursuis ma vie quotidienne dans mon corps d'homme, dans une société plurielle, mais aussi dans une communauté d'hommes en quête de Dieu. Tout cela  me devient plus simple, avec un cœur élargi. Je comprends un peu mieux mes frères dans leur vulnérabilité parfois refoulée, leur rudesse aussi parfois, reflets si indubitables des miennes, aspirations maladroites à aimer toujours mieux.

Vie quotidienne
Ces femmes qui font mon Église, et qui pourraient la rendre plus accessible

Dans l'Église catholique, tout le monde se respecte et est heureux d'être ensemble. C'est connu. Mais depuis que je parle de ma curiosité pour les théologies féministes, qui interrogent l'influence d'un pouvoir exclusivement masculin sur la tradition catholique, je vois des visages de femmes s'ouvrir, des malaises se formuler... Comme moi elles l'aiment profondément, cette Église, qu'elles écrivent des doctorats, accompagnent des cabossés de la vie, initient d'autres à la prière, ou expriment artistiquement les trésors de l'esprit... Mais quand au début d'une grande messe festive, je vois défiler un long cordon d'hommes en blanc, que résonnent les seuls noms de «frères», de «Père»... me mettant dans la peau d'une de ces nombreuses amies, je me suis senti mal, dernièrement. L'Évangile a une potentialité infinie de dépasser tous les cloisonnements. Mais aujourd'hui, quand dans le monde tant de femmes sont les premières victimes de la misère, du fanatisme, et chez nous d'une image déformée dans tant d'esprits adolescents par la pornographie... la question de la représentation publique des voix de femmes dépasse largement un souci d'égalité. Un pape a dit que la question de l'ordination était un débat clos, Jésus ayant apparemment choisi des hommes pour apôtres (on a longtemps confondu Marie-Madeleine avec une pécheresse repentie, pour faire oublier sa mission reçue de Jésus). Pourtant, ce qui est beau dans le christianisme, c'est que tout y est interprétation nouvelle, signe de la confiance infinie faite par Dieu aux humains...

Des théologiens de pointe ont démenti cette «impossibilité» canonique. Pour ma part, je me contente de constater que le simple fait de parler ensemble, sans peur, de cette situation qui paraît à tant de gens comme une anomalie, et qui empêche tant d'assoiffés de spiritualité de se fier à l'Église catholique, cela libère et fait déjà du bien à tout le monde.

maria maddalena 1270x558 cMarie-Madeleine, de Garth Davis, avec Rooney Mara, Royaume-Uni, 2018.


 

Triptyque d'été 2018

Me (re)poser dans le Réel

Y a-t-il de quoi méditer dans les faubourgs de Calais et les paysages des Alpes, philosopher entre CRS et réfugiés, trouver Dieu loin des cours de théologie, dans les pâturages et les barbecues de l'été?
Je ne crois pas aux "vacances", à des moments de vide dans nos vies. Je crois à la plénitude restauratrice de la contemplation, à celle de situations qui nous déplacent de notre effort quotidien, nous en reposent, puis nous y re-posent.


Calais...

... le lieu où j'aurai passé davantage de temps cet été à me poser des questions morales compliquées qu'à "aider" les réfugiés... En Angleterre où ils rêvent d'atterrir, beaucoup travailleront au noir et risqueront l'expulsion: comment se contenter de les accompagner sans prendre parti sur leur choix de vie, sachant les dilemmes qui pèsent sur leur périple? En tant que bénévole, on ne se les pose pas toujours volontiers, ces questions vertigineuses. Pourtant on cause, et de choses passionnantes, dans les bungalows entassant révolutionnaires hippies et intellectuels charismatiques; là aussi est sûrement une part essentielle de l'expérience que chacun-e est venu vivre...

Une distribution de repas sur un de ces parkings glauques, où émergent timidement quelques grappes de gars, sortis des sous-bois où nuit après nuit la police les repousse... Je me suis assis à côté d'un groupe d’Érythréens, chapelet en plastique autour du cou. Supporter d'être inutile, sentiment si menaçant du bénévole zélé. Sentiment à traverser, comme les après-midis à l'accueil de jour du Secours catholique. L'ambition exposée d'emblée par la responsable y est de ne "rien faire pour" les migrants, mais d'être avec eux dans leurs désirs d'apprendre, de créer, se détendre... ou de ne rien faire. Laisser durer cette inutilité assumée, jusqu'à ce qu'un "migrant", redevenu un humain comme moi, m'approche pour autre chose que me demander des chaussettes ou mon pays d'origine. Mais cette fois je suis poussé, par un nouveau dilemme, à transgresser ce principe de l'attente. Je vois les assiettes pleines de nourriture laissées par deux gars. L'écologie devient-elle tabou dans un tel contexte où d'autres priorités nous obnubilent ? Cette passivité due à leur rôle, et le sabotage quotidien de leurs tentes par la police, les conduisent évidemment à traiter, encore plus que nous, toute denrée comme un objet tout fait, déconnecté du processus de sa production et de sa préparation...

Je demande naïvement aux gars si pour eux qui affichent leur foi la nourriture n'est pas un don de Dieu qu'il serait choquant de jeter. "Oui, mais que faire ?" Ils n'ont plus faim, les autres ont pris trop, c'est leur problème. Je m'apprête à manger les restes. Alors un des gars va chercher une cuillère pour m'accompagner. Un peu plus tard, il m'offrira une de ses rares cigarettes et une de ces rares discussions sur Dieu où l'essentiel n'est enfin plus seulement les sacs de couchage et les chaussures sèches. Si c'est moi qui ai commencé à risquer paraître donner une leçon, c'est lui qui se retrouve à faire le geste dont je me rappellerai le plus longtemps. Ça, bien des bénévoles n'en sont pas dupes : les réfugiés nous offrent, de leur cœur blessé, mais élargi par l'abandon à la providence, plus que nous leur donnons. En partant je dis à ce camarade surnommé "Million", qui me confiait son incompréhension devant l'apparent athéisme européen : "je suis convaincu que les gens ici sauront se réjouir un jour de ce que vous apportez, humainement et spirituellement" (et pas seulement aux entreprises de restauration et de construction...).


Quel plus beau monastère que les paysages des Alpes suisse-allemandes...

.JulienTrip sept18© Florence Franceschin.. pour une retraite spirituelle itinérante, sur le thème de l'écologie? Mon confrère Christoph Albrecht sj, pieds nus par tous les temps, et moi en queue de peloton, avons conduit dans cette aventure un peu expérimentale un groupe bigarré et intrépide: couples et religieuses, trentenaires et sexagénaires, germanophones et francophones, fans de rando, ou d'écologie, ou de méditation... mais pas forcément des trois à la fois. La conviction? Sans changer d'abord les cœurs, pas de changement de société. Mais redécouvrir les beautés de la nature, d'un pic-nique de légumes frais et d'une nuit dans la paille, est-ce que ça change quelque chose de décisif face aux désastres environnementaux en cours?
L'enjeu spirituel était justement là: cesser de vouloir jouer les sauveurs en commençant par se rappeler, par cette méditation continue sur et par notre sœur la Terre, que c'est d'elle que nous viennent la vie et toutes nos énergies créatives. En observant les rythmes lents des écosystèmes, de notre souffle et de la marche, décrocher du rythme fou du travail et des communications. En contemplant la nonchalance des vaches et des lys des champs, nous rappeler que l'existence à nous aussi est offerte, sans qu'on ait à la justifier par aucun mérite. Dans le silence, laisser apparaître le trop plein de nos vies, en contraste des biens essentiels du soleil et du vent, d'un manger et coucher sobres, mais devenus avec l'effort festins de rois.
Savourer intensément: le chemin même de la sobriété heureuse. Le chemin même de toute prière, qui fait descendre les informations de la tête au cœur, aux émotions: non plus seulement savoir les souffrances des créatures et des travailleuses liées à nos modes de vie septentrionaux, mais les sentir intérieurement avec elles et eux, s'identifiant à leurs visages anonymes, apparus en écho de celles et ceux qui portent, pleurent et craquent avec Jésus sur le chemin de croix. La ferme qui nous accueille ce jour-là ferme juste après nous: pas assez d'eau cet été pour accueillir plus d'hôtes, donc pas de douche après la marche ce soir. La paysanne a les yeux tout embrumés. On croyait méditer les peines du monde depuis une Suisse bien épargnée, et c'est le contexte qui nous fournit la méditation la plus incarnée. Chaque soir, chacune lâche en quelques mots sa "perle" de la journée: les mots et émotions résonnent fort après des heures de silence, deviennent pour les autres aussi parole de Dieu. Beaucoup relèvent moins le fruit d'une méditation formelle, qu'un animal ou une plante apparue durant la marche, qui leur a "fait signe". Des larmes accompagnent parfois le constat fou que ce Dieu qui paraissait si inaccessible ou théorique était en fait "là" dans le creux de tant de beauté et de vie insoupçonnée, ou que le sens de la vie pour chacun-e puisse tenir à l'accueil d'une existence si simple. Une des dernières messes célébrées à même l'herbe, une souche pour autel: chacun-e peut déposer une graine ramassée en chemin en guise d'offrande, en nommant une initiative écologique qui l'enthousiasme: grande collecte d'idées citoyennes, solidaires, liées à l'alimentation ou au transport, autant de grains semés en terre qui, comme dans la parabole, peuvent faire jaillir d'un champ resté plat des semaines une plante «si haute que les oiseaux du ciel y font leur nid».


Mon été c’était aussi...

... les grands yeux bleus silencieux de ma grand-mère, le bilan de nos années et des impros de clown dans les rivières tyroliennes avec mes co-novices allemands, rigolades et gueuletons bio au chalet avec mes parents, pots aux bains des Pâquis, lectures féministes théologiques sous les grands pins des parcs, méditation zen, guitare et narguilé sous la lune avec mon confrère Jacques et mon frère Nic, rire et rêver nos différences avec mon amie Sœur Mireille au monastère du Carmel, la main de mon autre grand-mère qui me serre fort en allant à la messe...

TriptJuline EnfantArbre CalaisSimonEnfant-arbre peint sur un mur à Calais © Simon Marshall


 

Triptyque de février 2018

Vie quotidienne
Des héros vulnérables

On pourrait ne jamais les voir, la moitié nonagénaire de mes frères jésuites. Deux portes à passer depuis la jolie maison ancienne où vivent les étudiants comme moi: c'est la même communauté, mais dans cette extension baptisée "maison soins et repos", il y a des barres aux murs pour se tenir, le silence est à peine troublé par quelques roulettes et une voix poussée parfois un peu fort, à la messe on reste assis. On y somnole parfois, on chante avec un temps de décalage, mais on sent tout de suite qu'on y prie d'un cœur redoublé. Après une vie à sillonner l'Afrique ou les écoles de France, le monde ouvrier ou les revues de théologie, la prière est devenue pour beaucoup de ces jésuites la mission principale. Si ceux de notre demi-maison parlent de la mort en cours de philo, chez eux elle fait partie du quotidien. Je ne comprends pas toujours ce sentiment de bien-être quand je vais les voir. Je les entends aussi peu se plaindre que cacher la fragilité de leur condition. Alors qu'ils me traitent avec affection et simplicité, comme un petit frère, je me sens parfois comme devant des héros; des héros vulnérables et vrais, à l'image de celui qu'ils contemplent, aussi blessé que vif sur la croix de la chapelle.

Anciensjesuite jULEIN CHRONIQUEfEV18


Vie intellectuelle
Penser pour supporter la vie

Retraversant Paris sous terre après une soirée dans la rue parmi les migrants, une image me reste scotchée à l'esprit: une femme enceinte pelotonnée dans son sac de couchage, au pied de l'escalier de notre association. Je me rappelle alors qu'à l'aller, dans le même métro, pour me nourrir un peu de parole vive avant cette plongée dans les contradictions hurlantes du monde, j'avais traversé un petit livre de Marielle Macé: Sidérer, considérer (Ed. Verdier). Face au risque de rester sidéré, touché mais paralysé, l'auteure y propose la considération, dans son double sens: examiner avec profondeur et patience, mais aussi estimer à sa juste valeur celui qui vit là, aussi intenable que sa situation paraisse. Partir de la vie comme elle se débrouille, de la façon dont la réimprovisent ces héros oubliés aux marges de nos existences; comme ces Afghans tout sourire faisant la queue pour une soupe, cet apatride improbable plaisantant avec trois mots de russe quand je lui demande ce qu'il va faire... Ou comme certains de mes frères de communauté les plus âgés... Considérer. En cours de christologie, on se demande comment faire réentendre aujourd'hui le mystère de ce Jésus qui s'est effacé devant tant d'étrangers, pour leur découvrir qui ils étaient réellement: peut-être en mettant nos modèles de pensée grecs entre parenthèses, pour le considérer à neuf dans les théologies asiatique, sud-américaine ou africaine, qui se sont réapproprié l'Homme-Dieu offert à tous, comme chemin de vie à partir de leurs propres situations de misère et d'injustice.

Vie spirituelle
L'école de la déprime

Dans la prière, il s'agit parfois de ne plus écouter ma tristesse, parfois au contraire de la voir en face, pour la présenter honnêtement, démuni, à celui qui me fait voir un rayon de lumière, parfois très profond sous cette image misérable de moi-même, là où seul lui me connaît comme je peux être. Il me relèvera un peu plus tard, au détour d'un film qui redonne couleur à la vie -Je recommande La Douleur d'après M. Duras, par E. Finkiel-, ou d'une discussion amicale où l'autre avec sa différence bienfaisante surgit comme un ange. Ou bien encore lorsque seul à ma table face à mon puzzle de Caravage, abordant péniblement le fond gris-brun de la décollation de Jean-Baptiste, je me rends compte que ma vie est un peu comme ça: sécher un moment sur des pièces aux formes introuvables, et tout à coup, parce que l'une est placée et débloque tout, sentir intuitivement les prochains agencements de forme et de couleur avec une facilité insoupçonnée...


 

Triptyque de janvier 2018

Vie quotidienne
L'insoutenable beauté humaine

Mercredi soir: on sort au théâtre avec cinq copains, religieux et étudiants comme moi, tous fatigués par les intenses échanges philosophiques de la journée. Kroum, une pièce féroce de l'auteur israélien Hanokh Levin, joue avec les vies misérables de petits banlieusards, projetant leurs espoirs inassouvis sur les autres, et les tenant pour responsables au point de se priver réciproquement de toute paix. On explose de rire régulièrement, tout en s'horrifiant des mères accaparant le destin de leurs enfants, de ces paranoïas, de ces hypocrisies conjuguées. La pièce finie, on en débat passionnément autour d'une bière. La jubilation du drame se mêle à la sidération devant l'abysse des paradoxes humains. Dans le métro, chacun sort à sa station, je reste seul et silencieux face à un couple quadragénaire, issus chacun d'un autre continent, elle -enceinte. Ils ouvrent des livres, se chuchotent des choses; les mains effleurent parfois discrètement le ventre... Au moment de sortir, une envie irrépressible de le leur dire: «Excusez-moi: vous êtes un couple très beau à voir.» - «Merci.» Sur les derniers mètres vers ma communauté, je me sens heureux d'appartenir à cette humanité-là; plus belle encore sans en gommer les paradoxes, où le miracle se fait jour.

Vie spirituelle
Dimanche: résurrection des corps

Le septième jour, Dieu ne parle plus... Tout ce qu'il a créé par sa parole «est bon» comme il l'a dit aussi, mais il s'arrête et se tait. Ça faisait un moment que mon accompagnateur spirituel m'encourageait à respecter un vrai «sabbat» hebdomadaire: réapprendre cycliquement à ne rien faire, pour goûter par anticipation avec le Créateur non un repos éternel, mais bien Sa vie éternelle; vivre juste pour vivre, comme un art à part entière. J'ai essayé dimanche en m'interdisant toute étude, toute rédaction. J'ai quand même en douce essayé de réparer mes chaussures, fait un jogging... N'empêche: qu'est-ce que j'ai goûté ces mouvements non plus destinés à un résultat, mais à lui rendre sa vie propre, au corps ce mal-aimé, ce malmené de nos sociétés. La résurrection annoncée, c'est bien celle des corps, non?
Ce jour «du Seigneur» est aussi jour d'«action de grâce», dit-on. Encore une «action»? Oui, mais «de grâce»: quand je me retourne sur ma semaine et revois tout ce qui s'est vécu, mon corps s'anime d'une énergie nouvelle, motivée par la conscience d'avoir été comblé; et ma parole retrouve des mots jaillis des émotions du corps, pour donner corps à la re-connaissance, et «rendre» cette «grâce» à Celui d'où elle est venue.

Vie intellectuelle
La trinité, une réalité philosophique?

Pendant tout un semestre, en cours sur la Trinité, j'ai refoulé cette pensée iconoclaste: «mais à quoi ça nous sert, de nous immiscer dans l'intériorité de Dieu? Ne préfère-t-il pas qu'on apprenne à s'aimer entre humains, plutôt que de spéculer sur Lui?» C'est par la philo, comme souvent, qu'Il est venu me rattraper. Les fameuses «preuves philosophiques de l'existence de Dieu» -tant qu'elles fonctionnent comme un discours fermé sur lui-même, espérant convaincre impérativement- peuvent aujourd'hui paraître une des causes du scepticisme contemporain. A contrario, on rencontre toujours un désir vivace de poursuivre la grande conversation commune à travers les siècles, sur Dieu perçu comme fragile présence -ou cohérence- derrière nos expériences esthétiques, existentielles ou éthiques, défiant les logiques du monde. Dieu perçu non comme un objet dont on puisse parler, mais comme source même et enjeu de notre parole. Justement, la théologie trinitaire présente la vie entière de Jésus comme parole vivante, montrant en actes qui est Dieu pour les humains. Jésus dont la vie entière est relation et don de soi à ceux qui l'entourent, ce que précisément représente l'Esprit: la relation de filiation entre humain et Dieu, toute relation d'amour devenue présence de Dieu même. Au retour des cours, zigzagant à vélo entre les voitures, je repasse dans ma tête les échanges entre étudiants qui ont construit ces pensées. Je me dis qu'on ne vit plus de la même manière selon ce qu'on a pensé, puis qu'on pensera encore autrement après avoir vécu... et qu'un peu de théorie, même sur le nombril de Dieu, peut bien aider ce va-et-vient, cette respiration vivante entre les mystères médités et les enjeux du quotidien...

 Yoga wikicommonsYoga by Nicholas A. Tonelli, USA - wikimedia commons

 


 

Triptyque de décembre 2017

Vie quotidienne
Regarder cinq minutes la vie depuis le trottoir

Je rentre deux fois par année au pays, comme disent mes confrères africains. Arriver à Genève de Paris me donne alors la sensation de plonger dans une paix cotonneuse. En quelques jours, les rendez-vous s'enchaînent pourtant à un rythme serré. Une heure creuse: je flâne entre banques et touristes, songeant aux contradictions de notre monde. Une jeune femme au beau visage sous ses fringues punk gratte une guitare pour quelques sous, et l'espoir d'aller au chaud avec son chien. Je m'accroupis pour lui laisser le temps de boire la tisane versée de mon thermos. Les passants me regardent un peu différemment; à moi aussi, ils apparaissent autrement, vus d'ici... Elle m'offre une cigarette, on parle de ses études de vétérinaire en école privée par correspondance, qui lui font perdre son droit à l'aide sociale. Elle est tout sauf paresseuse ou désabusée. Tandis qu'elle joue 99 Luftballons, me faisant découvrir un manifeste anti-guerre insoupçonné derrière ce tube des années 80, je me dis que je ne me suis décidément pas arrêté pour une mendiante: j'ai rencontré une amie de plus, qui m'a comblé elle aussi. Je reprends mon bonnet sur le sol; quelqu'un y a jeté une pièce d'un franc...

Vie spirituelle
Mes confrères: une partie de moi-même?

Journée de retraite communautaire: les trente jésuites étudiants et les vingt-cinq ex-missionnaires nonagénaires avec qui je vis reçoivent les mêmes textes à méditer sur l'Église, «corps composé de plusieurs membres». Je pense à ces jésuites aux cultures, passions, caractères si différents, et me demande non sans malaise comment fonctionner ensemble... Le silence me fait entendre mieux les mots de Paul: nous sommes membres non seulement d'un même corps, mais «les uns des autres» (Rom 12,5). Comme souvent, la logique de Dieu retourne la mienne totalement, et mon humeur avec: ce ne sont pas mes talents et préoccupations qui me conduisent aux autres, mais mes fragilités et mes défauts qui m'incitent à les découvrir non comme des concurrents, mais comme des détenteurs de qualités de cœur et d'esprit qui justement me manquent. Surpris par la reconnaissance que j'éprouve tout à coup pour mes faiblesses et pour les différences les plus dures à admettre chez mes confrères, je commence à comprendre, assis seul dans cette chapelle, pourquoi on dit que Dieu ne fait appel qu'à des maladroits, des bras-cassés... et pourquoi la communauté, lieu d'épreuve, est aussi le milieu hors duquel il manque au religieux un certain oxygène...

Vie intellectuelle
«Tout est vanité»... ou plutôt «tout est grâce»?

«Une dissertation sur Qohéleth? Bon courage: c'est compliqué et déprimant!» Réaction classique... Mais pas pour moi: la compagnie de ce livre de l'Ancien Testament -qui passe en revue les absurdités, injustices et frustrations humaines- m'a plutôt donné la patate. J'étais fasciné qu'un sage à la lucidité si tranchante parachute la foi et Dieu en fin de livre, après avoir tant martelé qu'on ne pouvait rien connaître de Lui. C'est que l'agir de Dieu passe à travers celui de l'Homme... Pour ce dernier, le piège est de vouloir éterniser ses œuvres éphémères, et d'en désespérer... passant à côté du fait que c'est bien Dieu, à l'inverse, qui met l'Éternité au cœur du partiel. C'est là-même, dans cette "occupation" d'un moment qu'Il donne à chacun, que l’Homme, s'il s'y donne sans se projeter au-delà, peut trouver son bonheur, dans sa participation à la grande œuvre de la création. Souvent, l'idée de tout ce que je "devrais" faire m'angoisse dès le réveil. Méditer la rencontre de Marthe (Luc 10) me donne alors le même dégrisement que Qohéleth. «Une seule chose est nécessaire», dit Jésus à cette droguée du travail; pour la faire non pas renoncer à l'action, mais écouter d'abord comme sa sœur ce que Sa voix en nous propose comme seule priorité dans l'immédiat, si banale soit-elle, où s'engager et trouver la vie en plénitude...

 

 ChristMartheMarie VermeerLe Christ chez Marthe et Marie de Johannes Vermeer

 


 

Triptyque de novembre 2017

Vie quotidienne
Les différents goûts de la neige

Après un cours ardu, j'ai peu envie de me lancer dans le froid ce soir-là, pour ma visite aux réfugiés campant sans couverture, en bordure de route et de camp, bondé. Une bénévole, infirmière de retour du Tchad qui occupe ses vacances ici, me demande si comme elle je reste toute la nuit! Sa folie me redonne la pèche. Partis indiquer une distribution de nourriture aux migrants éparpillés, on reçoit un flocon sur le nez. «La première neige!» La poésie du moment récompensant notre élan de bénévoles est vite éclipsée: pour les centaines d'hommes qui passeront la nuit ici, quelle saveur peut-elle bien avoir? La réponse ne se fait pas attendre. Les migrants rencontrés nous lâchent leur colère: «Pourquoi nous parler de manger? Il nous faut un lieu ou dormir!» On se sent impuissants, honteux... Plus tard, j'accompagne Boubakar jusqu'à une librairie qui toutes les nuits laisse à quelques migrants une clé et des matelas. En chemin, il sourit: c'est la première neige qu'il voit de sa vie...

Vie spirituelle
Comme les Pharisiens

J'espérais passer une soirée tranquille avec un compagnon jésuite suisse à la pizzeria. Mais à peine revenu des toilettes, je le trouve en grande conversation avec nos voisins de table. Ce soir, je n'ai vraiment pas envie de me montrer gentil avec deux hommes d'affaire exposant avec cynisme leurs raisons d'éviter les impôts, et la catastrophe écologique à leur seule famille. Malgré les coups de pied du confrère sous la table, je lâche quelques remarques acerbes sur la responsabilité de chacun dans le déséquilibre écolonomique mondial. À la sortie du resto, je lâche, découragé: «Je sais bien que c'est inutile, mais je ressens comme un devoir de ne pas me taire!» - «Tu as réagi comme les Pharisiens avec les collecteurs d'impôts!» répond-il, entendant bien que je l'appelle à l'aide. «Jésus, lui, il mangeait avec eux! Tu voudrais t'assurer que tes mots les transforment? Quel effet de son action tu crois que Jésus voyait, depuis la croix? Il avait juste planté une graine...» Libéré de ce besoin de justifier ma présence sur terre, je rentre avec une poche d'air neuve dans la poitrine...

Vie intellectuelle
Inconnaissances infinies

À quoi me servent tous ces livres, pour croire et aider à croire, vivre et aider à vivre? Je ne dirais pas que je ne me le demande jamais... Le théologien jésuite Karl Rahner, qui n'oubliait pas sa prière matinale en rédigeant des rayons de bibliothèques, a voulu tordre le cou à l'idée d'une connaissance rationnelle qui serait l'opposé des "mystères" chrétiens, à gober comme inaccessibles à la raison. Pour lui chaque connaissance est reconnaissance d'une mer d'inconnaissance toujours plus vaste qui la déborde. Dans cette conscience en creux, toujours affinée, est le mystère de Dieu. "Horizon" derrière toute intuition d'infini, Il est le moteur du mouvement vers plus de savoir et de lâcher-prise. La connaissance est dépassée dans l'Amour, qui la poussait dès l'origine.

Face au dilemme des réfugiés sous la neige, des hommes d'affaire au bistrot, une connaissance plus profonde de la situation peut aider à poser paroles et actes comme autant de graines. Mais cette connaissance ne peut se motiver que dans l'amour, avec l'espoir d'y être dépassée...

 ParisNeige"Paris sous la neige" © flickr/Jean-Pierre Dalbéra

 


 

Triptyque d’octobre 2017

Vie spirituelle
Une retraite dans la rue

Habituellement, c'est un passage biblique que le retraitant laisse s'animer dans son cinéma intérieur, pour chercher comment Dieu l'y interpelle. À Nuremberg dernièrement, nous avons fait la même chose... à partir du spectacle de la rue. Marcher seul, se laisser guider, s'arrêter là où on sent que ça bouge, en soi-même ou à l'extérieur... Je reste une heure dans une laverie automatique; il fait chaud, j'ai enlevé mes souliers, comme Moïse ayant pénétré un lieu sacré. C'est bon de sentir que ce monde comme ces machines tourne très bien sans moi. Il me devient aussi plus familier. Comme en prière, le désir vient de poser une parole, de franchir une frontière: je rentre dans le jeu de ping-pong d'un groupe d'enfants immigrés. Plus souvent, c'est le monde extérieur qui vient sans prévenir. Nous avons reçu des étiquettes à accrocher sur les lieux "saints" de notre parcours, pour y être une bénédiction discrète, mais c'est un sans-abri qui me sort une citation géniale de Jésus (déformée) qu'il veut pendre à sa propre chemise; ce sont les enfants qui m'offrent des biscuits quand je cherche un dernier mot à leur dire...

Vie quotidienne
Clown et réfugiés

L'atelier de clown du mardi matin: mon bol d'air frais de la semaine entre deux cours de théo et de philo. On danse comme des fous, on tombe, on ouvre les vannes aux émotions, aux déconnages qui nous traversent. Rien à inventer, "pour" faire rire: c'est à partir des réactions intuitives à ce qui m'entoure, de l'attention permanente à ce qui se "déclare" en moi, que se forme peu à peu une histoire de bout de ficelle sortie d'un profond inconscient. Elle fera rire malgré moi, et prendra un sens imprévu, après coup.

Le camp de migrants porte de la Chapelle a un air de parking glauque, devant lequel une bulle de cirque, où sont pré-pré-sélectionnés les "élus", campe comme un Graal précieux. J'attends avec une famille chargée de sacs et de soucis, qui espère avec d'autres un toit pour la nuit du réseau bénévole géré par l'association Utopia 56[1]. Le bébé rigolard, que j'accompagnerai bientôt avec sa maman chez une étudiante corse sympa partageant sa piaule, réveille le clown en moi. Du désœuvrement et de l'impuissance partagés jaillit un regain d'humanité inespéré...

Vie intellectuelle
Sartre: choisir qui je suis - fardeau ou cadeau?

Pour Sartre (L'Être et le néant), la liberté de chacun est tellement tout, que l'Homme peut la vivre comme un fardeau paradoxal, "condamné" à la liberté, à se modeler lui-même... Je me dis que Sartre se refuse à répondre à une question : et d'où chacun l'a-t-il donc reçue cette liberté, cette vie à construire ? La rue à contempler et faire mienne, la scène du clown à habiter, comme les pensées lues et entendues à mettre en ordre, sont un don qui m'est fait - et pas un devoir ! -, don aussi d'une occasion nouvelle de se donner et de se recevoir soi-même, frais comme un nouveau-né. Un don reçu du Seul qui ne s'est reçu de nulle part...

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites