Vie quotidienne
L'insoutenable beauté humaine

Mercredi soir: on sort au théâtre avec cinq copains, religieux et étudiants comme moi, tous fatigués par les intenses échanges philosophiques de la journée. Kroum, une pièce féroce de l'auteur israélien Hanokh Levin, joue avec les vies misérables de petits banlieusards, projetant leurs espoirs inassouvis sur les autres, et les tenant pour responsables au point de se priver réciproquement de toute paix. On explose de rire régulièrement, tout en s'horrifiant des mères accaparant le destin de leurs enfants, de ces paranoïas, de ces hypocrisies conjuguées. La pièce finie, on en débat passionnément autour d'une bière. La jubilation du drame se mêle à la sidération devant l'abysse des paradoxes humains. Dans le métro, chacun sort à sa station, je reste seul et silencieux face à un couple quadragénaire, issus chacun d'un autre continent, elle -enceinte. Ils ouvrent des livres, se chuchotent des choses; les mains effleurent parfois discrètement le ventre... Au moment de sortir, une envie irrépressible de le leur dire: «Excusez-moi: vous êtes un couple très beau à voir.» - «Merci.» Sur les derniers mètres vers ma communauté, je me sens heureux d'appartenir à cette humanité-là; plus belle encore sans en gommer les paradoxes, où le miracle se fait jour.

Vie spirituelle
Dimanche: résurrection des corps

Le septième jour, Dieu ne parle plus... Tout ce qu'il a créé par sa parole «est bon» comme il l'a dit aussi, mais il s'arrête et se tait. Ça faisait un moment que mon accompagnateur spirituel m'encourageait à respecter un vrai «sabbat» hebdomadaire: réapprendre cycliquement à ne rien faire, pour goûter par anticipation avec le Créateur non un repos éternel, mais bien Sa vie éternelle; vivre juste pour vivre, comme un art à part entière. J'ai essayé dimanche en m'interdisant toute étude, toute rédaction. J'ai quand même en douce essayé de réparer mes chaussures, fait un jogging... N'empêche: qu'est-ce que j'ai goûté ces mouvements non plus destinés à un résultat, mais à lui rendre sa vie propre, au corps ce mal-aimé, ce malmené de nos sociétés. La résurrection annoncée, c'est bien celle des corps, non?
Ce jour «du Seigneur» est aussi jour d'«action de grâce», dit-on. Encore une «action»? Oui, mais «de grâce»: quand je me retourne sur ma semaine et revois tout ce qui s'est vécu, mon corps s'anime d'une énergie nouvelle, motivée par la conscience d'avoir été comblé; et ma parole retrouve des mots jaillis des émotions du corps, pour donner corps à la re-connaissance, et «rendre» cette «grâce» à Celui d'où elle est venue.

Vie intellectuelle
La trinité, une réalité philosophique?

Pendant tout un semestre, en cours sur la Trinité, j'ai refoulé cette pensée iconoclaste: «mais à quoi ça nous sert, de nous immiscer dans l'intériorité de Dieu? Ne préfère-t-il pas qu'on apprenne à s'aimer entre humains, plutôt que de spéculer sur Lui?» C'est par la philo, comme souvent, qu'Il est venu me rattraper. Les fameuses «preuves philosophiques de l'existence de Dieu» -tant qu'elles fonctionnent comme un discours fermé sur lui-même, espérant convaincre impérativement- peuvent aujourd'hui paraître une des causes du scepticisme contemporain. A contrario, on rencontre toujours un désir vivace de poursuivre la grande conversation commune à travers les siècles, sur Dieu perçu comme fragile présence -ou cohérence- derrière nos expériences esthétiques, existentielles ou éthiques, défiant les logiques du monde. Dieu perçu non comme un objet dont on puisse parler, mais comme source même et enjeu de notre parole. Justement, la théologie trinitaire présente la vie entière de Jésus comme parole vivante, montrant en actes qui est Dieu pour les humains. Jésus dont la vie entière est relation et don de soi à ceux qui l'entourent, ce que précisément représente l'Esprit: la relation de filiation entre humain et Dieu, toute relation d'amour devenue présence de Dieu même. Au retour des cours, zigzagant à vélo entre les voitures, je repasse dans ma tête les échanges entre étudiants qui ont construit ces pensées. Je me dis qu'on ne vit plus de la même manière selon ce qu'on a pensé, puis qu'on pensera encore autrement après avoir vécu... et qu'un peu de théorie, même sur le nombril de Dieu, peut bien aider ce va-et-vient, cette respiration vivante entre les mystères médités et les enjeux du quotidien...

 Yoga wikicommonsYoga by Nicholas A. Tonelli, USA - wikimedia commons

 


 

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites