Vie quotidienne
Les différents goûts de la neige

Après un cours ardu, j'ai peu envie de me lancer dans le froid ce soir-là, pour ma visite aux réfugiés campant sans couverture, en bordure de route et de camp, bondé. Une bénévole, infirmière de retour du Tchad qui occupe ses vacances ici, me demande si comme elle je reste toute la nuit! Sa folie me redonne la pèche. Partis indiquer une distribution de nourriture aux migrants éparpillés, on reçoit un flocon sur le nez. «La première neige!» La poésie du moment récompensant notre élan de bénévoles est vite éclipsée: pour les centaines d'hommes qui passeront la nuit ici, quelle saveur peut-elle bien avoir? La réponse ne se fait pas attendre. Les migrants rencontrés nous lâchent leur colère: «Pourquoi nous parler de manger? Il nous faut un lieu ou dormir!» On se sent impuissants, honteux... Plus tard, j'accompagne Boubakar jusqu'à une librairie qui toutes les nuits laisse à quelques migrants une clé et des matelas. En chemin, il sourit: c'est la première neige qu'il voit de sa vie...

Vie spirituelle
Comme les Pharisiens

J'espérais passer une soirée tranquille avec un compagnon jésuite suisse à la pizzeria. Mais à peine revenu des toilettes, je le trouve en grande conversation avec nos voisins de table. Ce soir, je n'ai vraiment pas envie de me montrer gentil avec deux hommes d'affaire exposant avec cynisme leurs raisons d'éviter les impôts, et la catastrophe écologique à leur seule famille. Malgré les coups de pied du confrère sous la table, je lâche quelques remarques acerbes sur la responsabilité de chacun dans le déséquilibre écolonomique mondial. À la sortie du resto, je lâche, découragé: «Je sais bien que c'est inutile, mais je ressens comme un devoir de ne pas me taire!» - «Tu as réagi comme les Pharisiens avec les collecteurs d'impôts!» répond-il, entendant bien que je l'appelle à l'aide. «Jésus, lui, il mangeait avec eux! Tu voudrais t'assurer que tes mots les transforment? Quel effet de son action tu crois que Jésus voyait, depuis la croix? Il avait juste planté une graine...» Libéré de ce besoin de justifier ma présence sur terre, je rentre avec une poche d'air neuve dans la poitrine...

Vie intellectuelle
Inconnaissances infinies

À quoi me servent tous ces livres, pour croire et aider à croire, vivre et aider à vivre? Je ne dirais pas que je ne me le demande jamais... Le théologien jésuite Karl Rahner, qui n'oubliait pas sa prière matinale en rédigeant des rayons de bibliothèques, a voulu tordre le cou à l'idée d'une connaissance rationnelle qui serait l'opposé des "mystères" chrétiens, à gober comme inaccessibles à la raison. Pour lui chaque connaissance est reconnaissance d'une mer d'inconnaissance toujours plus vaste qui la déborde. Dans cette conscience en creux, toujours affinée, est le mystère de Dieu. "Horizon" derrière toute intuition d'infini, Il est le moteur du mouvement vers plus de savoir et de lâcher-prise. La connaissance est dépassée dans l'Amour, qui la poussait dès l'origine.

Face au dilemme des réfugiés sous la neige, des hommes d'affaire au bistrot, une connaissance plus profonde de la situation peut aider à poser paroles et actes comme autant de graines. Mais cette connaissance ne peut se motiver que dans l'amour, avec l'espoir d'y être dépassée...

 ParisNeige"Paris sous la neige" © flickr/Jean-Pierre Dalbéra

 


 

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites