... Expulsés du paradis... «Parfois je doute un peu que ce soit vraiment d'un "enfer" que le déconfinement nous libère...», confie Julien Lambert sj dans la 2e partie de sa chronique du pré-déconfinement. «D'où vient cet étrange petit pincement au cœur, quand je pense que je pourrai bientôt m'éloigner de notre communauté plus que pour un jogging rikiki? C'est qu'il me faut bien avouer que je vais quitter une situation qui avait aussi son charme et ses bienfaits. Notre petit jardin, serré dans les mêmes murs que cinquante jésuites, a bien quelque chose d'un Eden, d'un paradis bientôt perdu.»

Outre les horaires de boulot, de dodo, de sport et de repas enfin réglés comme un coucou, outre les compagnons connus bien différemment à se fréquenter à tout moment de journées confinées facilement à fleur de peau... C'est aussi la première fois de ma vie que moi, le citadin, j'aurai remarqué d'un jour à l'autre - parfois exultant ou muet d'émotion - l'éclosion des bourgeons, l'apparition des feuilles, le passage si rapide des fleurs, dans un coin puis l'autre du jardin... J'ai vu un hêtre tout nu tortilloner au bout de ses doigts de petits frou-frous qui le jour suivant explosaient en feuilles pourpres ; j'ai vu un gingko squelettique se consteller soudain de petits points, d'où le lendemain une virgule jaune guignait, ouverte les jours suivants en ce beau cœur vert qu'aimait tant Goethe. Ce jardin a enfin cessé d'être simplement un joli décor, ou un deuxième bureau bien aéré : je l'ai pris au corps à corps, à la fourche ou les mains dans la tête, l'ai retourné, il m'a fait tomber, jurer, on s'est réconciliés... J'ai épousé ses courbes quotidiennement avec des figures de chi gong. J'ai dessiné dans tous les styles chaque mètre du chemin de ronde.

Les images d'Adam et Eve mis à la porte du paradis originel m'ont toujours fichu les jetons. On dirait vraiment des punis, qui pour une bête histoire de pomme se retrouvent à poil expulsés de leur seule maison ! Mais sur les mêmes images, on pourrait s'imaginer que l'ange au doigt pointé vers l'extérieur leur dit : "allez, au boulot !" Et c'est bien la finalité déclarée du geste divin en apparence si sévère : "Le Seigneur Dieu l'expulsa du jardin d'Eden pour cultiver le sol d'où il avait été pris." (Gn 3, 23) Car Adam l'humain originel (ni homme ni femme d'abord) signifie en hébreu "terreux", tandis qu'Eve (après séparation) est "la vivante".

L'expulsion du cocon-confinement serait donc un envoi plutôt vitalisant dans le monde avec ses défis ? Le "sol à cultiver" dehors, je crois bien qu'aujourd'hui encore c'est la terre-société, en attente de fruits concrets, et plus seulement notre joli potager bobo ... Je ne sais pas si on peut parler de punition, quand Dieu chasse Adam et Eve d'une confortable vie d'abondance cyclique. C'est au contraire là qu'ils commencent l'histoire sans laquelle la Bible n'aurait rien à raconter, et nous non plus !

On pourrait se rappeler un peu ça, devant les premières déceptions, de nos centre-villes enfin retrouvés mais encore barricadés, peuplés de fantômes masqués : comme Adam et Eve, nous allons certes au devant de pas mal d'épreuves, d'imprévus, de déserts, de conflits qui jalonnent la Bible ; mais c'est d'abord la vraie vie-aventure qui nous attend : une terre promise à découvrir, de nouveaux mondes à inventer ! Des mondes auxquels nous aurions encore préféré ne pas penser, à continuer de nous abriter dans nos Edens plus ou moins barbants et solitaires... si Dieu avec ses moyens toujours un peu fantasques ne nous avait pas mis dehors, parfois au prix de quelques charitables coups de pied au cul...

Julien Lambert sj

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