Comment se préparer au déconfinement? Pendant deux mois, j'aurai prié Dieu de me donner tous les trucs possibles pour habiter la frustration -et profiter spirituellement- de ne pas pouvoir me déplacer librement, et d'être en relation principalement avec des écrans. Et j'ai été exaucé, retrouvant l'importance du travail corporel, l'attention aux très-proches et la contemplation du très-petit (voir les chroniques des semaines précédentes). Maintenant que je connais le prénom de chaque fleur du jardin, je m'apprête comme tout le monde à sortir, partagé entre impatience et inquiétude... qui toutes deux ont leur envers inattendu...

Libérés des enfers ou expulsés du paradis? Quand je pense au déconfinement annoncé pour ce lundi 11 mai en France, ces deux images me viennent presque simultanément. Elles m'inspirent d'aborder la sortie de manière nuancée, permettant au déconfinement de nourrir à son tour une petite réflexion théologique.

D'un côté bien sûr, c'est la libération des enfers. Comme Adam et Eve tirés de leurs tombeaux par le Christ ressuscité, je n'attends que le moment de retrouver les lumières de Paris. Des fourmis dans les jambes, je fomente déjà le grand débarquement, dès les premières heures du jour J, sur les quais de Seine qui m'ont tant manqué... comme tant d'autres qui ne le disent pas trop, pour ne pas paraître relativiser les saintes et infaillibles consignes de sécurité.

Mais l'image bien connue des icônes orthodoxes m'invite aussi à nuancer mes préparatifs de débarquement. Elle illustre avec puissance comment Jésus a accepté de partager le pire de ce que vivent les hommes et les femmes, pour leur faire partager en retour sa victoire définitive sur la mort. Or l'Éternité n'est pas l'infini, comme me rappelait une camarade de cours, en ces périodes bénies des révisions philo-théologiques.
L'infini où l'on imagine Dieu et la "vie après la mort" est une succession temporelle linéaire, sans fin; ce qui explique que Woody Allen puisse craindre de s'ennuyer au paradis, et fasse judicieusement remarquer: «L’Éternité c'est long, surtout vers la fin».
Au contraire, l'Éternité où est Dieu, c'est la réalité indépendante du temps qui permet d'être dans un pur présent, présent simultanément à tous les moments du temps. Ce qui explique la notion de communion des saint.e.s: celles et ceux qui ont déjà atteint cette liberté des enfants de Dieu vivent dans l'éternel présent la possibilité de rejoindre toutes les situations humaines; d'où le fait que Thérèse de Lisieux aie dit, dans un registre à peine différent de celui de Woody Allen, qu'elle passerait son éternité à faire le bien sur la terre...

Tout ça pour se rappeler qu'être libérés de "l'enfer" du déconfinement serait un enjeu tristement limité, s'il s'agissait seulement (comme dans ma propre imagination débordante) de bronzer en bord de Seine en attendant la réouverture des terrasses. Dans le climat social et politique passablement dégradé qu'on affrontera sûrement ces prochains temps, chacun.e aura aussi pour sérieuse mission d'apporter un peu de paix et d'espérance dans les situations d'inquiétude et d'impatience, et des yeux souriants par-dessus les masques... et peut-être particulièrement celles et ceux qui vivent avec la confiance d'être déjà sauvé.e.s, ni par soi seul.e, ni pour soi seul.e... 

Julien Lambert sj

Giotto Descente aux Limbes JulienLambertSJLa Descente aux Limbes, Giotto, entre le 1320 et le 1325 © Web Gallery of Art

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