Trouver Dieu à vélo et dans les conflits, dans la vieillesse des autres comme dans les désespoirs de ma jeunesse

Julien Lambert sj relève périodiquement quelques perles tirées de son quotidien de jeune religieux à Paris, de sa vie de prière et de ses études en philosophie et en théologie. Voici sa chronique d'automne/hiver 2019.

La gestation de Marie face au désastre écologique...

Dieu est la JulienL Dec19

À Noël, il est de bon ton pour les Chrétiens de se démarquer de la religion consumériste, avec ses insupportables bonshommes de neige et autres pères Noël; on rappelle alors volontiers le mystère de ce Dieu "qui se fait petit enfant", qui renouvelle l'espérance "au cœur de nos nuits", etc... Mais comment brandir ces images d'enfants de chœur, devant l'avalanche d'extinctions et de catastrophes qu'annonce le réchauffement climatique? Comment badigeonner d'«espérance» la colère des agriculteurs, des pêcheurs ou des collégiens? Je ne peux plus entendre ce mot, quand me domine l'impression de m'enliser moi-même dans d'interminables études, alors que le monde brûle autour de moi... Jusqu'à ce qu'un soir de recueillement en communauté, des confrères jeunes et vieux, d'ici et d'ailleurs, racontent le rôle de l'espérance dans leurs combats, leurs peurs et leurs maladies... Mes yeux deviennent humides d'admiration, et de honte devant mes arrogantes façons de saborder un des poumons du mystère chrétien.

Il fallait que le même week-end, on célèbre «l'immaculée conception»... Dans le genre «ô secours, mais qu'est-ce qu'on peut bien faire de cette histoire aujourd'hui», on ne trouve pas mieux, a priori. J'essaie de prier en contemplant l'annonce à Marie: comment ce qui se passe dans cette toute petite maison peut-il concerner le salut de l'humanité?! Comment cette femme pourrait-elle être sans péché et -comme on l'entend souvent- «dire oui» à Dieu dans ses improbables projets? «-Tu enfanteras un fils... -je suis la servante du Seigneur...»: est-ce qu'elle a vraiment eu le choix dans cette histoire?... Pourtant, je me dis alors (non sans gêne): Marie aurait aussi pu avorter de cet enfant imprévu; qui aurait pu lui en vouloir? Or elle a dit «oui», pas tant à un instant décisif, mais à 30 ans d'éducation d'un enfant dont l'histoire n'a d'abord pas dit grand chose; 30 ans de vie quotidienne sans le moindre signe que s'accomplirait un destin prodigieux ou salutaire... sans parler de la croix. C'est pourtant dans ces années anonymes que le Messie s'est laissé enseigner la patience, et préparer pour aimer à en mourir l'humanité la plus insignifiante.

Mes 10 ans d'études cumulées me paraissent tout à coup moins vaines, habitées par l'espérance de fruits à venir, encore inconnus et que rien ne garantit. Et si, indépendamment même de tout accomplissement espéré, le seul fait de cultiver cette espérance faisait leur principale valeur? Si seulement alors elle pouvait être contagieuse, cette espérance que Marie et mes confrères ont réveillée, pour contaminer à leur tour tant d'amoureux de la justice et de l'écologie (tant de chômeurs ou de célibataires aussi...), parfois prêts à abandonner devant l'absence de résultats apparents...

04 JulienL Dec19Relire un siècle d'existence avec Dieu

Il a bientôt cent ans, ne voit et n'entend presque plus. Un truc spécial me plaît chez ce confrère qui chante très fort à la messe, généralement avec trois secondes de décalage. Toute sa vie, il a prêché la Bonne Nouvelle à travers la France, de préférence à des peu -ou pas- croyants, en ne parlant de Dieu qu'entre les lignes.

Je passe le voir, et je sens que ça ne va pas fort. Je n'ose pas lui dire que moi non plus... «Je demande à Jésus de venir me chercher; est-ce qu'il m'a oublié ?...» Je le laisse soulager ses souffrances en retenant les paroles de consolation à bon marché qui me viennent. Pour qu'il m'entende, je sais que je ne dois pas beugler dans son oreille, mais plutôt le laisser freiner le train frénétique de ma vie, m'aidant à le rejoindre dans ce rythme océanique où il vit, comme par imprégnation; parler avec la même économie de mots que ces bouts de psaume qu'il médite, imprimés sur des feuilles A3 en caractères gigantesques..

Après un silence, il dit: «C'est drôle, la nuit quand je ne dors pas, j'ai plein de souvenirs longtemps oubliés qui remontent; et dans tous ces souvenirs, aucune déception, il n'y a que du positif.» J'ose alors timidement: «-Et tu pourrais croire... que c'est la manière qu'a Dieu de te parler aujourd'hui?» «-Merci, ça me fait du bien d'entendre ça... je devrais plus relire ma vie du point de vue de Dieu.»

Je pense sans le lui dire: «Et si Dieu était justement déjà en train de la relire avec toi, cette vie?...» Quand je repars, Dieu sait lequel des deux est le plus consolé...

Ange en coleere JulienL Dec19

 «Dans Paris, à vélo...» on apprend à sauver sa vie

Je le confesse, j'ai un faible pour les manifs. Surtout depuis que j'ai vu les actions de protestation de l'extraordinaire association Extinction Rébellion, contre l'irresponsabilité des gouvernements et des consommateurs face au désastre écologique. À Paris, comme partout dans le monde, ils ont occupé des carrefours avec des bottes de foin, des tentes, réinventant le concept de protestation de manière joyeuse et bienveillante, en invitant les badauds méfiants à causer et partager une soupe, autour des plantes et de la musique greffées sur le bitume. Ce mois, avec la grève qui embouteille tout Paris, le «climat» est un peu moins doux et rigolo. J'ai encore moins intérêt à proclamer ma sympathie pour les manifs, héritée d'un indécrottable romantisme trotskiste. Autour de moi je sens la tension monter, à mesure que les rares métros et les bus pleins à craquer, les heures de marche et les événements annulés épuisent les meilleures volontés.

Les vélos se multiplient. On se sent encore plus légers et libres, à zigzaguer entre les colonnes de voitures à bout de nerf. Paris ressemble à un improbable mélange entre Palerme et Amsterdam. Sur les pistes cyclables comme dans certains bus, des petits gestes et des clins d'œil s'échangent entre ces citadins anonymes, réunis par le ras-le-bol d'une société épuisée. Mais le trafic et la violence ambiante incitent aussi naturellement mon vélo à plus de prudence et de modestie. Il n'en est pas ainsi toute l'année. Avec mon besoin de poursuivre mes activités jusqu'à la dernière minute, de surcharger mon agenda et de comprimer le temps... je dois reconnaître que j'ai souvent joué avec le feu sur la route.

Viser moins haut dans l'efficacité de ma journée, par amour de la vie (aussi celle des piétons), c'est déjà un exercice spirituel que je n'aurai pas si tôt fini de découvrir. Mais en ayant l'idée folle de poser encore le pied au feu rouge même sans danger apparent, je découvre un bienfait plus inattendu, à la fois intérieur et extérieur: rien ne presse, si je le veux. Je suis libre de «perdre» du temps; de décider que j'arriverai en retard; que je ferai moins, ou moins longtemps... et que c'est bien aussi.

Prière et vie, esprit et corps communiquent toujours: je respire mieux, je sens jusque dans mon dos et mes épaules, comment mon anxiété et la pression que je sens peser sur mes journées se calment un peu. La ville a moins l'apparence d'une jungle apocalyptique, un peu plus celle d'un jardin longtemps négligé. Comme disait mon maître des novices: «Das Leben wie eine Gabe leben, nicht wie eine Aufgabe» (vivre la vie non comme une tâche à accomplir, mais comme un don à recevoir).

AngeMisericorde JulienL Dec19

 Col romain et péché originel, ou la spiritualité du conflit

Pour la première fois cette année, j'ai vu des jeunes prêtres en col romain ou en soutane s'asseoir sur les bancs de cours de ma fac à côté des sœurs en civil et des jésuites plus ou moins mal fagotés. De mauvaises langues diraient qu'on doit bien œuvrer pour le dialogue interreligieux. Mais ma plus grande épreuve dans le séminaire auquel je participe avec eux, c'est de traverser les traités à rallonge dans lesquels Saint Augustin défend la «pureté» de la foi chrétienne, ou le dogme du péché originel... Parfois je bouillonne sur ma chaise, quand je ne griffonne pas des dessins d'apocalypse dans mon calepin, en jetant des clins d'œil à la sœur qui écoute discretos du jazz sur son ordinateur, à côté de moi. «Ne crée pas du conflit inutilement», je me dis; comme dans ma communauté, où mes velléités de réforme écologique reçoivent de belles leçons de diplomatie et d'optimisme, de la part de mes compagnons qui préfèrent initier les autres au compost, au jardin et au yoga que bousculer leurs habitudes alimentaires.

Mais cette fois le conflit va péter, je le sens. Poussé par les battements de mon cœur qui m'empêchent de respirer depuis une heure de cours, je décide enfin d'ouvrir la bouche et de dire que je préfère, au parti d’Augustin qui veut baptiser les petits enfants menacés par la damnation, celui des hérétiques pélagiens qui les voient naître innocents, et le péché affecter bien plus l'égoïsme des adultes. Sans attendre et comme je le prévoyais, mes camarades prêtres réagissent avec bien plus de sang froid que moi, pour défendre l'enseignement sur le péché originel, utile pour que tou.te.s réalisent qu'il.le.s pèchent par mauvais usage de leur «liberté blessée».

«Tu n'as pas provoqué le conflit, me dira une amie, il était déjà là et tu l'as exprimé, tu lui as donné une chance de produire quelque chose dans la rencontre de points de vue opposés»... Je repense aussi à ce prof qui nous fait voir que sur Dieu toutes les idées convergent, les conflits théologiques émanant surtout de psychologies ou de sensibilités culturelles différentes. Je vois bien que c'est mon allergie aux modes ecclésiastiques qui me pousse à ferrailler avec eux, au moins autant que les écarts évidents entre Augustin et la théologie contemporaine. Après une heure de débat, chacun a un peu bougé. Je suis assez fier de les entendre reconnaître l'écart en question et la priorité de voir le salut du Christ à l'œuvre dans le fait d'être libérés de nos sentiments de culpabilité; eux me font reconnaître que les fautes humaines sont en partie provoquées par un mal qui nous précède et nous affecte, et que notre vertu dépend parfois moins de nos efforts que d'un don reçu de Dieu. Quand on sort de la salle, mon ami en soutane vient me serrer la main et me remercier d'avoir enfin occasionné un vrai débat dans ce cours. Je reprends mon pull trop large et mon vélo, un peu troublé, en me demandant lequel de nous deux doit vraiment devenir plus tolérant...

 

Julien Lambert sj relève périodiquement quelques perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites