Julien Lambert sj relève périodiquement trois perles tirées de son quotidien de jeune religieux étudiant à Paris. L'année universitaire écoulée fut une «intense année de méditation, d’études philo-théologiques et de vie religieuse au quotidien dans la mégapole parisienne» pour le cadet des jésuites suisses. L’occasion d’une relecture spirituelle, humoristique et «humeuristique», de ses expériences théâtrales, féministico-ecclésiastiques et émotionnelles…

Perles quotidiennes
Les enfants n'incarnent pas «l'avenir», mais un présent... déconcertant

"Grâce" à mes parents profs, j'ai toujours eu peur des ados. Mais dans un atelier-théâtre, ça peut se passer bien, m'étais-je dit à la rentrée. Alors je me suis lancé: je les ai fait improviser sur les sujets de leurs vies pour construire un spectacle expérimental. Avec, à chaque séance, un tour de partage de leur ressenti.
Perplexes parfois, tou·te·s ont d'abord suivi poliment. Mais quand l'expérimentation s’est mise à piétiner, plusieur·e·s se sont mis·e·s à s'impatienter... On a fini par constituer une histoire de parents divisés, et d'enfant défiant le cynisme des présidents au sujet de la crise écologique. Mais là aussi, difficile de faire s'exprimer les élèves sur ces sujets qui inquiètent tant ma génération. Eux préfèrent jouer, et excellent dans des impros ironiques sur l'idéalisme écologique. Je déchante donc un peu. Mais j'ose encore moins m'en plaindre, quand avec d'autres ados moins "favorisé·e·s", en pèlerinage à Lisieux, je constate à bout de nerfs que l'autorité des enseignants suscite aussi peu leur attention et leur respect qu'une messe solennelle...
Mes amis instit's me racontaient dernièrement comment l'emprise des Smartphones et d'Internet pouvait transformer la capacité d'attention des enfants. Mes amis en couple hésitent quant à eux parfois à en faire...
Quand arrive la soirée de présentation des ateliers, les élèves ont encore interverti des rôles, le fond sonore disco de l'atelier-danse noie mes dernières indications soufflées en bord de scène. Mais nonobstant la panique de leur metteur en scène, mes acteur·rice·s de treize ans se lancent, séduisent le public avec des blagues ajoutées de leur cru. Lors des derniers ateliers, tou·te·s m'épatent encore par la créativité impertinente des scènes improvisées sur n'importe quel thème en quelques minutes.
Et si les Smartphones n'étouffaient pas toute créativité? Et si on laissait à ces adultes de demain une chance d'inventer un monde habitable sans leur souffler les solutions... que nous n'avons pas?
Un peu similairement, quand j'accompagne des groupes méditer en forêt dans l'espoir de favoriser la conversion écologique, j'entends les arbres me souffler que nos discret·ète·s colocataires de la création, bien qu'ils espèrent aussi nous voir freiner nos consommations effrénées, entendent moins se laisser sauver passivement, que nous sauver eux-mêmes de nos découragements...

Perle intellectuelle
Aimer l'humanité de l’Église malgré ses raideurs

Masochisme? Provocation ou amour du risque? J'ai choisi d'écrire mon mémoire de théologie sur la situation des femmes dans la transition écologique... et dans l'Église. Durant toute cette année, je me suis passionné pour les paradoxes du concept de "genre", qui permet de concevoir que si les identités «masculine» et «féminine» résultent souvent d'intérêts et de projections sociales, elles n'en agissent pas moins sur nous, et ont pu susciter des expériences et des sensibilités différentes. Je m'emballe jusqu'à parler non seulement de nos aptitudes inégales à intégrer les émotions violentes suscitées par la crise, pour en faire un motif d'empathie et d'engagement... mais aussi de l'accès des femmes à la prêtrise. Évidemment, ça n'a pas plu à tout le monde.
Confronté par mon sujet et mes convictions croissantes au mur des décrets pontificaux et des blocages culturels, je traverse des phases d'allergie à la raideur des masculinités ecclésiastiques. Les messes me font plus ruminer que prier. J'apprends que des théologiennes ont quitté l'Église catholique, découragées par trop peu de perspectives d'ouverture. Beaucoup d'amies cathos m'épatent, par une patience sans résignation... que je ne trouve pas en moi.
Or, c'est là que Dieu me rattrape. Carrément quatre fois de suite, quatre dimanches de Carême dans des paroisses de quartier. À chaque fois, sans crier gare, la beauté de ces pauvres assemblées, de ces gens si différents réunis par l'étrange désir de croire et prier ensemble, me saute au cœur. Le théologien Jean-Baptiste Metz ou le pape François parlent de la "théologie" plus fraîche émergée des expressions de foi spontanées des foules anonymes. Ces chants trop entendus, ces symboles trop vus me traversent, comme neufs. Je pleure d'avoir jeté ces enfants de Dieu avec l'eau parfois croupie du bain ecclésial; d'avoir oublié que c'est dans la précarité des paroisses que s'est développée en moi la conscience du Dieu vivant.
On n'a certes pas besoin de se faire luxembourgeois et de brûler son passeport suisse parce que les banques soutiennent les dictateurs et les disparités économique mondiales. De même, ce n'est pas par rejet de ma propre maison, où je reviens toujours avec soulagement poser mes bagages, que je devrais lorgner chez les protestants. Je les estime trop pour cela, pour leur précieuse flexibilité combinée à une vraie exigence intellectuelle.

Perle spirituelle
Que faire avec tant d'émotions et de désirs?

Il y a des fois où je m'émerveille de la liberté que mon choix du célibat permet; de me sentir lié au sort de personnes si diverses, comme à ce Dieu si présent dans la solitude. Mais il y a d'autres fois aussi où la vue d'une belle jeune femme ranime douloureusement en moi un désir de tendresse... C'est souvent dans les mêmes périodes que ma peur des catastrophes à venir, ma tristesse et ma colère devant les inconséquences de la société et de l’Église, ou mon impuissance et ma culpabilité devant les miennes, m'apparaissent comme un fardeau, une tare. Que faire avec toutes ces émotions, tous ces désirs?
Souvent, appliquer les bons conseils des moines bouddhistes me suffit: les nommer, ces sentiments, les respirer, les voir non collés à ma peau mais plus distants de moi. Mais leur façon de persister aux portes de mon esprit me fait parfois sentir le besoin d'en parler ouvertement à un ami indéfectible, qui puisse entendre même le plus répétitif, même le plus inavouable. J'arrête de me demander, sceptique, si parler à Dieu c'est peut-être s'adresser à son subconscient, à un fantôme ou un nounours; je Lui parle, simplement. Parfois je crie. Je demande ce qui se cache derrière ces émotions opiniâtres, ce que je dois y entendre, quelle énergie en tirer. Petit à petit, Dieu me montre les réponses déjà là, dans la chance de pouvoir formuler ces questions. Accueillir ces émotions comme autant de signaux de fatigue, d'orgueil que j'ai de jouer le sauveur, le pur, l'irréprochable; autant d'invitations à laisser, avec confiance et soulagement, Dieu et les autres achever ce que je ne sais pas faire moi-même.

PaulKlee Hauptweg und Nebenwege 1929

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites