par Julien Lambert sj - «Tous-saint»: on se souvient qu'on ne l'est pas encore tous... mais la «classe moyenne de la sainteté» se cache parmi nos proches selon le Pape, comme le rappelle dans son homélie Sylvain, notre supérieur. On se souvient des anciens, on chante des psaumes sur des feuilles gondolées par la pluie, face à leur tombe -dix noms de jésuites nés dans les années 20. Un Père en chaise roulante dépasse du parapluie, mais ne remarque pas ses pantalons mouillés.

Un jour suivant, un compagnon courbé par l'âge me parle de la mort comme l’«entrée dans la Vie», la voix vibrante. Plusieurs endormis se redressent. Un autre Père en chaise fait se lever son voisin qui s'affaissait, pour le déplacer sur une chaise avec accoudoirs! La sainteté est en marche, à échelle micro...

En croisière sur la Seine, quinze jésuites –la moitié d’étudiants, l’autre de nonagénaires- s'émerveillent s'émerveillent de cette ville qu'on oublie si facilement quand on est plongé dans la banlieue et les études. Un père très sourd à côté de moi, sur le pont du bateau, me dit: «c'est fou comme on entend le silence, sur l'eau!».

Cet autre jour, je me fais détrousser pour «un service complet» prodigué à des chaussures qui ne voulaient pourtant qu'une semelle recollée, par un cordonnier philosophe dont la boutique et la double casquette avaient attisé ma curiosité. Sa comparse, une «mamma» tunisienne, reconnaît mon accent suisse. Elle a vécu à Genève et a habité la rue à côté de celle de ma famille. Son école? C'était la mienne aussi! Du coup, elle m'invite pour un couscous.

Deux semaines plus tôt, je pleurais pour rien, ou pas grand-chose, vaincu par la grisaille. Assis là aussi «pour rien» au soleil couchant face à l'église de la place, je m'attendris d'un mariage associant saris indiens et costards nord-africains. Je m'émerveille des trésors révélés par un regard plus lent et doux. Je me lève d'un trait, et décide de recommencer à écrire des poèmes...

Perles spirituelles
Bienheureux au milieu des «malheurs du monde» ?

Foutue sensibilité. Parfois un quart de page du Monde sur les espèces qui disparaissent, ou le dernier dictateur élu, me chargent d'amertume. Les contemporains autour, qui ne renoncent pas plus à leur steak qu'à leur voiture, me semblent alors tous irresponsables.

Je redécouvre la méditation de pleine conscience, et Christophe André. Sagesse universelle du souffle, des émotions perçues, accueillies, relativisées. Certains chrétiens craignent cette spiritualité «sans objet», sans «vis-à-vis» divin? Mais s'Il est partout, en tout?... Quand je reviens à interpeler Dieu pour voir ce qu'Il répondra, ou que je rouvre l'évangile de Matthieu 5, avant la Toussaint, j'y trouve la même réponse que dans mon cœur que dans mes muscles qui se décrispent: «Bienheureux les doux... Bienheureux les artisans de paix...»

Les malheurs du monde, déjà suffisants, n'ont que faire de ma tristesse. De mes critiques en rafale non plus, d'ailleurs. Seule la joie toujours aussi inouïe de me rendre compte que la vie m'est offerte encore aujourd'hui, joie de trouver la beauté là où je ne l'ai pas cherchée, peut me procurer une paix qui peut me faire changer quelque chose autour.

Une paix qui ne se gagne pas par évitement, bien sûr. «Le monde» ne veut pas de ma tristesse. «Il» serait heureux d'avoir un bonheur comme le mien, mais je ne serai «bien-heureux» qu'ayant su sentir sa tristesse, pour la traverser un peu plus ensemble. Je vais au cinéma voir Capharnaum sur les enfants de la rue à Beyrouth, assis entre un confrère et une amie qui sanglotent moins bruyamment que moi. À la sortie je me dis: quelles drôles de perles, les larmes, celles qui s'écoulent en un goût mêlé de l'horreur d'enfants -vendus et abandonnés- et du miracle d'autres tirant de leur colère des génies de débrouillardise et des plaidoyers qui nous font dérouiller... Le pape François (dans La Joie et l'allégresse) écrit: «réagir avec une humble douceur, c'est cela la sainteté!» mais aussi «savoir pleurer avec les autres, c'est cela la sainteté!»... Pas une affaire de héros, donc... «On» n'y est pas encore... mais le chemin est indiqué!

Perles philosophico-théologique... et angélique...

Allez, une fois n'est pas coutume, je lâche une ligne de philo extravagante qui m'a parlé: «Précisément parce que, dans ce que j'ai de plus propre, je ne suis rien, rien ne me sépare jamais de moi-même, mais aussi rien ne me signale à moi-même, et je suis en ek-stase dans les choses», dit Merlot-Ponty. Il ajoute quelques pages plus loin: «... ma négation fondamentale n'est pas complète tant qu'elle n'est pas niée du dehors et mise, par un regard étranger, au nombre des êtres.»[1] Autrement dit, n'être (naître?) en tant que conscience vivante, qu'à travers ce que nous percevons du monde autour, c'est aussi se donner la chance de se surprendre d'exister «à neuf», dans le rôle joué malgré nous, pour aider d'autres à se constituer, puisqu'ils partagent la même fragilité d'identité que nous...

Incompréhensible? Peut-être, pour moi aussi... mais en ce moment, ça me rend plus vivant que les belles visions harmoniques des conciles de l'Église... Et tout à coup, je comprends à nouveau ce que c’est pour moi d'être chrétien dans ce monde: y circuler, cœur, oreilles et yeux ouverts, pas pour y (pro)clamer quoi que ce soit, mais m'émerveiller discrètement de la grandeur tragique et/ou comique des êtres qui m'entourent, si possible leur tendre un miroir qui les aide à continuer d'apprendre leur rôle et leur sainteté à eux, au frottement des autres...

Être ange, ... être trans-parents, vivre d'une vie traversée, de part en part, par des parents, frères et sœurs, plus ou moins (consciemment) désirés...

PhotoChroniqueJulien AngeKlee18L'ange au grelot de Paul Klee


 

Les chroniqueurs

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d'Etienne Perrot sj

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de Pierre Emonet sj

La méditation
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Le billet spirituel
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La chronique de l'invité
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