Me (re)poser dans le Réel

Y a-t-il de quoi méditer dans les faubourgs de Calais et les paysages des Alpes, philosopher entre CRS et réfugiés, trouver Dieu loin des cours de théologie, dans les pâturages et les barbecues de l'été?
Je ne crois pas aux "vacances", à des moments de vide dans nos vies. Je crois à la plénitude restauratrice de la contemplation, à celle de situations qui nous déplacent de notre effort quotidien, nous en reposent, puis nous y re-posent.


Calais...

... le lieu où j'aurai passé davantage de temps cet été à me poser des questions morales compliquées qu'à "aider" les réfugiés... En Angleterre où ils rêvent d'atterrir, beaucoup travailleront au noir et risqueront l'expulsion: comment se contenter de les accompagner sans prendre parti sur leur choix de vie, sachant les dilemmes qui pèsent sur leur périple? En tant que bénévole, on ne se les pose pas toujours volontiers, ces questions vertigineuses. Pourtant on cause, et de choses passionnantes, dans les bungalows entassant révolutionnaires hippies et intellectuels charismatiques; là aussi est sûrement une part essentielle de l'expérience que chacun-e est venu vivre...

Une distribution de repas sur un de ces parkings glauques, où émergent timidement quelques grappes de gars, sortis des sous-bois où nuit après nuit la police les repousse... Je me suis assis à côté d'un groupe d’Érythréens, chapelet en plastique autour du cou. Supporter d'être inutile, sentiment si menaçant du bénévole zélé. Sentiment à traverser, comme les après-midis à l'accueil de jour du Secours catholique. L'ambition exposée d'emblée par la responsable y est de ne "rien faire pour" les migrants, mais d'être avec eux dans leurs désirs d'apprendre, de créer, se détendre... ou de ne rien faire. Laisser durer cette inutilité assumée, jusqu'à ce qu'un "migrant", redevenu un humain comme moi, m'approche pour autre chose que me demander des chaussettes ou mon pays d'origine. Mais cette fois je suis poussé, par un nouveau dilemme, à transgresser ce principe de l'attente. Je vois les assiettes pleines de nourriture laissées par deux gars. L'écologie devient-elle tabou dans un tel contexte où d'autres priorités nous obnubilent ? Cette passivité due à leur rôle, et le sabotage quotidien de leurs tentes par la police, les conduisent évidemment à traiter, encore plus que nous, toute denrée comme un objet tout fait, déconnecté du processus de sa production et de sa préparation...

Je demande naïvement aux gars si pour eux qui affichent leur foi la nourriture n'est pas un don de Dieu qu'il serait choquant de jeter. "Oui, mais que faire ?" Ils n'ont plus faim, les autres ont pris trop, c'est leur problème. Je m'apprête à manger les restes. Alors un des gars va chercher une cuillère pour m'accompagner. Un peu plus tard, il m'offrira une de ses rares cigarettes et une de ces rares discussions sur Dieu où l'essentiel n'est enfin plus seulement les sacs de couchage et les chaussures sèches. Si c'est moi qui ai commencé à risquer paraître donner une leçon, c'est lui qui se retrouve à faire le geste dont je me rappellerai le plus longtemps. Ça, bien des bénévoles n'en sont pas dupes : les réfugiés nous offrent, de leur cœur blessé, mais élargi par l'abandon à la providence, plus que nous leur donnons. En partant je dis à ce camarade surnommé "Million", qui me confiait son incompréhension devant l'apparent athéisme européen : "je suis convaincu que les gens ici sauront se réjouir un jour de ce que vous apportez, humainement et spirituellement" (et pas seulement aux entreprises de restauration et de construction...).


Quel plus beau monastère que les paysages des Alpes suisse-allemandes...

.JulienTrip sept18© Florence Franceschin.. pour une retraite spirituelle itinérante, sur le thème de l'écologie? Mon confrère Christoph Albrecht sj, pieds nus par tous les temps, et moi en queue de peloton, avons conduit dans cette aventure un peu expérimentale un groupe bigarré et intrépide: couples et religieuses, trentenaires et sexagénaires, germanophones et francophones, fans de rando, ou d'écologie, ou de méditation... mais pas forcément des trois à la fois. La conviction? Sans changer d'abord les cœurs, pas de changement de société. Mais redécouvrir les beautés de la nature, d'un pic-nique de légumes frais et d'une nuit dans la paille, est-ce que ça change quelque chose de décisif face aux désastres environnementaux en cours?
L'enjeu spirituel était justement là: cesser de vouloir jouer les sauveurs en commençant par se rappeler, par cette méditation continue sur et par notre sœur la Terre, que c'est d'elle que nous viennent la vie et toutes nos énergies créatives. En observant les rythmes lents des écosystèmes, de notre souffle et de la marche, décrocher du rythme fou du travail et des communications. En contemplant la nonchalance des vaches et des lys des champs, nous rappeler que l'existence à nous aussi est offerte, sans qu'on ait à la justifier par aucun mérite. Dans le silence, laisser apparaître le trop plein de nos vies, en contraste des biens essentiels du soleil et du vent, d'un manger et coucher sobres, mais devenus avec l'effort festins de rois.
Savourer intensément: le chemin même de la sobriété heureuse. Le chemin même de toute prière, qui fait descendre les informations de la tête au cœur, aux émotions: non plus seulement savoir les souffrances des créatures et des travailleuses liées à nos modes de vie septentrionaux, mais les sentir intérieurement avec elles et eux, s'identifiant à leurs visages anonymes, apparus en écho de celles et ceux qui portent, pleurent et craquent avec Jésus sur le chemin de croix. La ferme qui nous accueille ce jour-là ferme juste après nous: pas assez d'eau cet été pour accueillir plus d'hôtes, donc pas de douche après la marche ce soir. La paysanne a les yeux tout embrumés. On croyait méditer les peines du monde depuis une Suisse bien épargnée, et c'est le contexte qui nous fournit la méditation la plus incarnée. Chaque soir, chacune lâche en quelques mots sa "perle" de la journée: les mots et émotions résonnent fort après des heures de silence, deviennent pour les autres aussi parole de Dieu. Beaucoup relèvent moins le fruit d'une méditation formelle, qu'un animal ou une plante apparue durant la marche, qui leur a "fait signe". Des larmes accompagnent parfois le constat fou que ce Dieu qui paraissait si inaccessible ou théorique était en fait "là" dans le creux de tant de beauté et de vie insoupçonnée, ou que le sens de la vie pour chacun-e puisse tenir à l'accueil d'une existence si simple. Une des dernières messes célébrées à même l'herbe, une souche pour autel: chacun-e peut déposer une graine ramassée en chemin en guise d'offrande, en nommant une initiative écologique qui l'enthousiasme: grande collecte d'idées citoyennes, solidaires, liées à l'alimentation ou au transport, autant de grains semés en terre qui, comme dans la parabole, peuvent faire jaillir d'un champ resté plat des semaines une plante «si haute que les oiseaux du ciel y font leur nid».


Mon été c’était aussi...

... les grands yeux bleus silencieux de ma grand-mère, le bilan de nos années et des impros de clown dans les rivières tyroliennes avec mes co-novices allemands, rigolades et gueuletons bio au chalet avec mes parents, pots aux bains des Pâquis, lectures féministes théologiques sous les grands pins des parcs, méditation zen, guitare et narguilé sous la lune avec mon confrère Jacques et mon frère Nic, rire et rêver nos différences avec mon amie Sœur Mireille au monastère du Carmel, la main de mon autre grand-mère qui me serre fort en allant à la messe...

TriptJuline EnfantArbre CalaisSimonEnfant-arbre peint sur un mur à Calais © Simon Marshall


 

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites