Vie intellectuelle
Une femme, plus apte à comprendre les paradoxes de l'Évangile?

En voyant en mai le film Marie-Madeleine avec une amie, je me sens comme elle touché au cœur. Une femme qui suit Jésus, qui comprend mieux que les apôtres que le Royaume de Dieu est une perception plus intégrale du réel, pas une victoire politique ou surnaturelle. Une femme qui parle et agit avec eux, rendant l'Évangile accessible à des femmes méfiantes, habituées à la domination des hommes... Ce n'est pas directement dans la Bible, mais c'est si cohérent avec cette façon qu'a Jésus d'inviter chacun-e à sa table, à édifier le Royaume, à se connaître en vérité, surtout les plus mésestimé-es! Voyant venir dans son groupe cette femme traversée de prière comme lui, Jésus perçoit un élargissement inattendu de sa mission, révélé par l'initiative d'une autre.

J'avais admiré chez Thomas d'Aquin qu’il ait eu le premier le courage de voir en Jésus tout ce qui fait la condition humaine, dont une volonté, une intelligence à former progressivement. Dieu s'y révèle par les moyens infinis qu'Il donne à l'humain de s'élever à Lui. J'avais trouvé d'autant plus dommage que Jésus selon Thomas acquière tout savoir par déduction. S'il se laisse au contraire révéler jusqu'à sa vocation au fil des rencontres, c'est que Dieu Lui-même prend le risque de laisser chaque humain Le surprendre par sa créativité propre, L'aider à découvrir les déploiements infinis de Sa création. Qu'est-ce que la foi, que Dieu-même nous apprend, en croyant en chacun-e de nous, sinon la richesse paradoxale de s'admettre comme insuffisant à soi? Une femme, périodiquement traversée par le sang pouvant donner la vie, ne peut pas l'ignorer autant qu'un homme. La grandeur de Jésus fut d'être assez humble et émerveillé pour se laisser enseigner cette sagesse essentielle, dans le grand livre des Juifs, mais aussi dans celui, ouvert, de la nature, par les hommes et -peut-être surtout- par les femmes autour de lui.

Vie spirituelle
Aimer Jésus, m'identifier à une femme

Moi-même taraudé par l'angoisse de la mort comme par le désir douloureux de vivre et d'aimer mieux, j'ai toujours été fasciné par cette scène: Marie "de Magdala" pleurant devant le tombeau vide, qui cherche le corps de Jésus et reconnaît ce dernier quand il l'appelle par son nom (Jn 20). Méditant la scène, je mets mes tristesses inassumées dans celles de Marie, découvrant dans le sien mon propre désir, que l'être infiniment aimant que je cherche aussi à suivre soit de chair. «Aimer» Jésus? On aime ses ami-es, ses parents, sans érotisme a priori. Oui, mais cette Marie, comme celle parfumant la tête de Jésus avant sa passion, avec l'inutilité toute esthétique de l'adoration, ou apportant des aromates pour honorer ce corps devenu inutile, n'aime pas cet homme seulement pour ce qu'il lui procure. Elle l'aime par absurde, follement, pour ce qu'il est. Et c'est pour cela -je sens- que le Ressuscité apparaît à elle en premier, qu'elle en sera "l'apôtre des apôtres". Mais j'entends avec elle Jésus dire: «Ne me retiens pas, mais dis leur que je monte vers mon Père et votre Père...» Avec elle je vis cet arrachement à une première impulsion captatrice, pour laisser l'aimé vivre sa vie, ne pas être ma chose, mon tamagotchi, ou mon concept théologique bien ficelé. C'est dans cette perte que je sens tout à coup s'épanouir l'amour que je voulais initialement avoir, pour un être magnifié par sa singularité, sa liberté. Autorisé à aimer Jésus jusque dans sa chair, avec le cœur d'une femme, je poursuis ma vie quotidienne dans mon corps d'homme, dans une société plurielle, mais aussi dans une communauté d'hommes en quête de Dieu. Tout cela  me devient plus simple, avec un cœur élargi. Je comprends un peu mieux mes frères dans leur vulnérabilité parfois refoulée, leur rudesse aussi parfois, reflets si indubitables des miennes, aspirations maladroites à aimer toujours mieux.

Vie quotidienne
Ces femmes qui font mon Église, et qui pourraient la rendre plus accessible

Dans l'Église catholique, tout le monde se respecte et est heureux d'être ensemble. C'est connu. Mais depuis que je parle de ma curiosité pour les théologies féministes, qui interrogent l'influence d'un pouvoir exclusivement masculin sur la tradition catholique, je vois des visages de femmes s'ouvrir, des malaises se formuler... Comme moi elles l'aiment profondément, cette Église, qu'elles écrivent des doctorats, accompagnent des cabossés de la vie, initient d'autres à la prière, ou expriment artistiquement les trésors de l'esprit... Mais quand au début d'une grande messe festive, je vois défiler un long cordon d'hommes en blanc, que résonnent les seuls noms de «frères», de «Père»... me mettant dans la peau d'une de ces nombreuses amies, je me suis senti mal, dernièrement. L'Évangile a une potentialité infinie de dépasser tous les cloisonnements. Mais aujourd'hui, quand dans le monde tant de femmes sont les premières victimes de la misère, du fanatisme, et chez nous d'une image déformée dans tant d'esprits adolescents par la pornographie... la question de la représentation publique des voix de femmes dépasse largement un souci d'égalité. Un pape a dit que la question de l'ordination était un débat clos, Jésus ayant apparemment choisi des hommes pour apôtres (on a longtemps confondu Marie-Madeleine avec une pécheresse repentie, pour faire oublier sa mission reçue de Jésus). Pourtant, ce qui est beau dans le christianisme, c'est que tout y est interprétation nouvelle, signe de la confiance infinie faite par Dieu aux humains...

Des théologiens de pointe ont démenti cette «impossibilité» canonique. Pour ma part, je me contente de constater que le simple fait de parler ensemble, sans peur, de cette situation qui paraît à tant de gens comme une anomalie, et qui empêche tant d'assoiffés de spiritualité de se fier à l'Église catholique, cela libère et fait déjà du bien à tout le monde.

maria maddalena 1270x558 cMarie-Madeleine, de Garth Davis, avec Rooney Mara, Royaume-Uni, 2018.


 

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