Triptyque du quotidien de Julien Lambert sj

J Lambert«Chercher et trouver Dieu en toutes choses», c'est le programme que Saint Ignace de Loyola propose à celles et ceux que sa spiritualité inspire.

 

Julien Lambert relève chaque mois trois "perles" de sa vie quotidienne, de sa vie de prière et de sa vie d'étudiant en philo et en théologie.


Reflets de novembre 2017

Vie quotidienne
Les différents goûts de la neige

Après un cours ardu, j'ai peu envie de me lancer dans le froid ce soir-là, pour ma visite aux réfugiés campant sans couverture, en bordure de route et de camp, bondé. Une bénévole, infirmière de retour du Tchad qui occupe ses vacances ici, me demande si comme elle je reste toute la nuit! Sa folie me redonne la pèche. Partis indiquer une distribution de nourriture aux migrants éparpillés, on reçoit un flocon sur le nez. «La première neige!» La poésie du moment récompensant notre élan de bénévoles est vite éclipsée: pour les centaines d'hommes qui passeront la nuit ici, quelle saveur peut-elle bien avoir? La réponse ne se fait pas attendre. Les migrants rencontrés nous lâchent leur colère: «Pourquoi nous parler de manger? Il nous faut un lieu ou dormir!» On se sent impuissants, honteux... Plus tard, j'accompagne Boubakar jusqu'à une librairie qui toutes les nuits laisse à quelques migrants une clé et des matelas. En chemin, il sourit: c'est la première neige qu'il voit de sa vie...

Vie spirituelle
Comme les Pharisiens

J'espérais passer une soirée tranquille avec un compagnon jésuite suisse à la pizzeria. Mais à peine revenu des toilettes, je le trouve en grande conversation avec nos voisins de table. Ce soir, je n'ai vraiment pas envie de me montrer gentil avec deux hommes d'affaire exposant avec cynisme leurs raisons d'éviter les impôts, et la catastrophe écologique à leur seule famille. Malgré les coups de pied du confrère sous la table, je lâche quelques remarques acerbes sur la responsabilité de chacun dans le déséquilibre écolonomique mondial. À la sortie du resto, je lâche, découragé: «Je sais bien que c'est inutile, mais je ressens comme un devoir de ne pas me taire!» - «Tu as réagi comme les Pharisiens avec les collecteurs d'impôts!» répond-il, entendant bien que je l'appelle à l'aide. «Jésus, lui, il mangeait avec eux! Tu voudrais t'assurer que tes mots les transforment? Quel effet de son action tu crois que Jésus voyait, depuis la croix? Il avait juste planté une graine...» Libéré de ce besoin de justifier ma présence sur terre, je rentre avec une poche d'air neuve dans la poitrine...

Vie intellectuelle
Inconnaissances infinies

À quoi me servent tous ces livres, pour croire et aider à croire, vivre et aider à vivre? Je ne dirais pas que je ne me le demande jamais... Le théologien jésuite Karl Rahner, qui n'oubliait pas sa prière matinale en rédigeant des rayons de bibliothèques, a voulu tordre le cou à l'idée d'une connaissance rationnelle qui serait l'opposé des "mystères" chrétiens, à gober comme inaccessibles à la raison. Pour lui chaque connaissance est reconnaissance d'une mer d'inconnaissance toujours plus vaste qui la déborde. Dans cette conscience en creux, toujours affinée, est le mystère de Dieu. "Horizon" derrière toute intuition d'infini, Il est le moteur du mouvement vers plus de savoir et de lâcher-prise. La connaissance est dépassée dans l'Amour, qui la poussait dès l'origine.

Face au dilemme des réfugiés sous la neige, des hommes d'affaire au bistrot, une connaissance plus profonde de la situation peut aider à poser paroles et actes comme autant de graines. Mais cette connaissance ne peut se motiver que dans l'amour, avec l'espoir d'y être dépassée...

 ParisNeige"Paris sous la neige" © flickr/Jean-Pierre Dalbéra

 


 

Reflets d’octobre 2017

Vie spirituelle
Une retraite dans la rue

Habituellement, c'est un passage biblique que le retraitant laisse s'animer dans son cinéma intérieur, pour chercher comment Dieu l'y interpelle. À Nuremberg dernièrement, nous avons fait la même chose... à partir du spectacle de la rue. Marcher seul, se laisser guider, s'arrêter là où on sent que ça bouge, en soi-même ou à l'extérieur... Je reste une heure dans une laverie automatique; il fait chaud, j'ai enlevé mes souliers, comme Moïse ayant pénétré un lieu sacré. C'est bon de sentir que ce monde comme ces machines tourne très bien sans moi. Il me devient aussi plus familier. Comme en prière, le désir vient de poser une parole, de franchir une frontière: je rentre dans le jeu de ping-pong d'un groupe d'enfants immigrés. Plus souvent, c'est le monde extérieur qui vient sans prévenir. Nous avons reçu des étiquettes à accrocher sur les lieux "saints" de notre parcours, pour y être une bénédiction discrète, mais c'est un sans-abri qui me sort une citation géniale de Jésus (déformée) qu'il veut pendre à sa propre chemise; ce sont les enfants qui m'offrent des biscuits quand je cherche un dernier mot à leur dire...

Vie quotidienne
Clown et réfugiés

L'atelier de clown du mardi matin: mon bol d'air frais de la semaine entre deux cours de théo et de philo. On danse comme des fous, on tombe, on ouvre les vannes aux émotions, aux déconnages qui nous traversent. Rien à inventer, "pour" faire rire: c'est à partir des réactions intuitives à ce qui m'entoure, de l'attention permanente à ce qui se "déclare" en moi, que se forme peu à peu une histoire de bout de ficelle sortie d'un profond inconscient. Elle fera rire malgré moi, et prendra un sens imprévu, après coup.

Le camp de migrants porte de la Chapelle a un air de parking glauque, devant lequel une bulle de cirque, où sont pré-pré-sélectionnés les "élus", campe comme un Graal précieux. J'attends avec une famille chargée de sacs et de soucis, qui espère avec d'autres un toit pour la nuit du réseau bénévole géré par l'association Utopia 56[1]. Le bébé rigolard, que j'accompagnerai bientôt avec sa maman chez une étudiante corse sympa partageant sa piaule, réveille le clown en moi. Du désœuvrement et de l'impuissance partagés jaillit un regain d'humanité inespéré...

Vie intellectuelle
Sartre: choisir qui je suis - fardeau ou cadeau?

Pour Sartre (L'Être et le néant), la liberté de chacun est tellement tout, que l'Homme peut la vivre comme un fardeau paradoxal, "condamné" à la liberté, à se modeler lui-même... Je me dis que Sartre se refuse à répondre à une question : et d'où chacun l'a-t-il donc reçue cette liberté, cette vie à construire ? La rue à contempler et faire mienne, la scène du clown à habiter, comme les pensées lues et entendues à mettre en ordre, sont un don qui m'est fait - et pas un devoir ! -, don aussi d'une occasion nouvelle de se donner et de se recevoir soi-même, frais comme un nouveau-né. Un don reçu du Seul qui ne s'est reçu de nulle part...

Les chroniqueurs

etienne perrotLe coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

PierreEmonet 2016 portraitWeb 2 1bb49Le point de vue
de Pierre Emonet sj

BrunoWeb 2 95ea8La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

LucRuedin vertical22 ef721Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

JB FellayD'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

J LambertLe triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

jean-bernard livioLes journées bibliques
de Jean-Bernard Livio sj

albert longchampLe coin lecture
d'Albert Longchamp sj