Vous avez dit : un bon journal ? - On ne prête qu'aux riches - Quand la santé devient une maladie - Des poltrons, ces cardinaux ? - Lamentable solution finale - Le cléricalisme, voilà l'ennemi - Le pasteur a relégué aux oubliettes le pontife. Espérons qu'il n'en ressortira pas.

Vous avez dit : un bon journal

lematin1 21 07 04 0da20« Dans un bon journal, il faut une femme nue, un animal et un fait divers. » Cela n'est pas une blague, mais les propos très sérieux de l'ancien rédacteur en chef du quotidien orange au moment de prendre sa retraite. À la question de savoir à quel critère reconnaître un bon journal, la réponse est : à sa capacité de susciter le voyeurisme, le sentimentalisme et la superficialité de ses lecteurs. L'essentiel est que le journal propose quelque chose à voir, peu importe quoi, pourvu que cela aiguise la curiosité, parce que « la curiosité forme l'intelligence ». Et le journaliste de se prendre les pieds dans les différentes acceptions du mot. Car il y a la curiosité du voyeur et celle du chercheur. L'une est stérile et narcissique ; elle enferme le lecteur dans le réseau compliqué d'instincts qui ne sont pas toujours nobles. L'autre est féconde et inventive ; elle suppose une avancée dans la connaissance, et de faire un pas au-delà de son propre monde.

Et qu'est-ce qu'un bon journaliste ? Quelqu'un « qui dérange la messe » à en croire le nouveau retraité. En d'autres mots, un provocateur qui n'a peur de rien, capable de mordre là où d'autres n'osent pas le faire. Encore faut-il que la cause en vaille la peine !

Si la vocation d'un journal est de se vendre, peu importe son contenu pourvu qu'il soit accrocheur. Du moment que les fantasmes et les pulsions des lecteurs potentiels deviennent le critère de la qualité, le plumitif peut donner libre cours à sa verve, et s'épargner la fatigue de viser plus haut. Et la manchette jaune, immanquablement racoleuse, assure les ventes et l'abêtissement progressif du public. Les propos de l'éditorialiste retraité témoignent d'un certain mépris pour ses lecteurs. Il fait preuve de pas mal d'arrogance en les traitant comme une plèbe ignare tout juste bonne à consommer du pain et des jeux de cirque ... pourvu qu'elle paye son journal.

J'ai toujours pensé qu'un journal doit être un instrument de formation et d'information qui aide ses lecteurs à se former une opinion libre et responsable en portant un regard critique sur le monde et de ses mécanismes.


On ne prête qu'aux riches

On connaît les concours des Miss où des demoiselles pleines d'illusions sur leur physique rivalisent à coups de mensurations. Le triomphe de la naïveté est si enivrant qu'il n'est pas rare de voir l'heureuse élue éclater en sanglots. Si ces concours peuvent porter à rire, ils me semblent bien innocents.

Plus pernicieuse une autre compétition : celle des grandes fortunes qui rivalisent à coups de milliards. La semaine dernière mon journal préféré nous livrait le catalogue des plus grandes fortunes de Suisse. Les unes avaient avancé d'un ou deux rangs, d'autres avaient reculé, mais toutes avaient renchéri. Tout cela proposé comme une nouvelle banale, sans doute destinée à satisfaire un certain voyeurisme qui fait la fortune des médias. Mais sans un le moindre regard éthique, comme s'il s'agissait d'une compétition ordinaire. Un tel étalage ne manque pas d'arrogance envers la plus grande part de l'humanité. Il est profondément choquant : un vrai défi à une juste conception de la justice. On ne peut certes reprocher à un riche d'être riche, du moins jusqu'à une certain point, car il y a tout de même des limites. On préférerait tout de même savoir à quoi servent ces grandes fortunes.

Dimanche, le journal matinal orange nous apprenait que la deuxième grande banque du pays a modifié sa stratégie. Pour pallier aux pertes dues à l'évasion fiscale, la banque va prêter aux ultras riches, ceux que l'on appelle les UHNWI (Ultra High Net Worth Inidividulas). Ils sont près de 100 000 dans le monde à disposer de plus de 50 millions de dollars. Au même moment la banque augmente les frais de ses petits clients. La vieille sagesse des nations ne se trompait pas en disant que l'on ne prête qu'aux riches !

Dans sa dernière exhortation apostolique le pape François pointe le doigt vers les causes de ce déséquilibre assassin : « Alors que les gains d'un petit nombre s'accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d'une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d'idéologies qui défendent l'autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. »


Quand la santé devient une maladie

Knock petit 29773Le docteur Knock l'affirmait péremptoirement : le bien portant est un malade qui s'ignore. C'était le bon vieux temps. Aujourd'hui, les biens portants ne veulent plus être des malades qui s'ignorent. Ils sont de plus en plus nombreux à pratiquer le Quantified self ! Une nouvelle mode qui consiste à mesurer et à quantifier sa propre existence pour débusquer – ou créer – le moindre soupçon d'un mal réel ou imaginaire. Grâce aux nombreuses applis de son Smartphone, aux nombreux gadgets électroniques et à toute une série de capteurs qu'il porte à même la peau, le bien portant a banni l'ignorance dénoncée par le héros de Jules Romain. Renseigné en continu sur le nombre de ses pulsations, son taux de cholestérol ou de sucre, sa pression artérielle, sa température, le nombre de pas accomplis durant la journée, les litres transpirés au fitness, les épisodes de stress, la qualité de son sommeil, sa bonne ou sa mauvaise humeur et mille autres données encore, il vérifie en temps réel s'il est bien en vie et il connaît en permanence tous ses maux. Voilà, Docteur Knock, un bien portant qui est un malade qui ne s'ignore plus !

Rassurés et libérés, ces porteurs de compteurs ? Qu'il soit permis d'en douter. Je veux bien que des malades chroniques doivent surveiller leur régime ou l'évolution de leur mal. Mais qu'une personne en bonne santé se transforme en station de soins intensifs, et passe son temps à s'observer sur toutes les coutures, à l'affut de la moindre variation sur l'échelle d'une santé idéale ou irréelle, me semble constituer un symptôme inquiétant. Une maladie le guette : un enfermement, une forme de narcissisme. Qui regarde trop son nombril, perd de vue son environnement. La présence des autres s'estompe derrière graphiques, courbes et schémas qui ne lui parlent que de lui-même. Un psychanalyste, Peter Schneider, y voit une économie de marché où l'on devient son propre client.


Des poltrons, ces cardinaux ?

Cardinaux en Israël 9159fLe 24 octobre, le cardinal archevêque de Paris, André Vingt-Trois et le cardinal archevêque de Bordeaux, Jean-Pierre Ricard, ont été reçus en audience privée au grand rabbinat d'Israël par les deux nouveaux grands rabbins, le rabbin Ashkénaze David Lau et le rabbin séfarade Yitzhak Yossef.

La presse a publié la photo officielle, où les cardinaux posent avec leurs hôtes en grande tenue. En grande tenue mais incomplète, car leurs Éminences ont pris soin de cacher leurs croix pectorales : le cardinal Ricard la dissimule prudemment sous sa large ceinture rouge, quant à l'archevêque de Paris, il l'a tout simplement enlevée.

Je veux bien que les juifs orthodoxes soient allergiques à la croix et qu'en l'occurrence il convenait de ne pas les provoquer. Mais leurs invités étaient des cardinaux catholiques, dont l'identité spirituelle a tout de même quelque chose à voir avec le crucifié. On peine à comprendre que leurs Éminences aient voulu endosser tous leurs atours et dissimuler le seul symbole chrétien de leur équipement officiel ? Mauvais calcul ! N'y avait-il pas une autre manière de se présenter, en simplicité, sans avoir à occulter la croix ? L'habit de clergyman leur aurait épargné un geste apparemment poltron. Personne n'aurait été choqué.

Question de chiffons ? Pas nécessairement lorsqu'il s'agit d'un uniforme officiel, rutilant de symbolisme. Finalement, il en va de l'authenticité du dialogue interreligieux. Il est vrai que l'exhibition des symboles religieux est toujours délicate. Les blocages républicains provoqués par la question du voile islamique en témoignent largement. Mais lorsque les diverses parties n'assument pas ouvertement leur propre identité, et qu'elles n'ont pas le courage d'exiger d'être reconnues comme telles, le dialogue ressemble à une vaste gesticulation diplomatique à l'écart de la réalité. La paix est assurée, chaque parti peut camper sur son bon droit dans les salons de son interlocuteur.


Lamentable solution finale

La Belgique étudie la possibilité d'élargir aux adolescents l'aide au suicide. Les bonnes raisons que peuvent alléguer les partisans du projet ne dissipent pas le malaise que suscite ce grave symptôme de la faillite d'une société décadente : la mort en guise de solution finale.

La jeunesse est toute focalisée sur l'à venir. Lui ravir son espérance relève d'un brigandage suicidaire. Une société qui verrouille la porte de l'avenir à sa jeunesse se condamne elle-même à mort.

Les apôtres de l'aide au suicide imaginent des adolescents suffisamment mûrs pour maîtriser leur destin en toute liberté. Un jeune se construit lentement en fonction d'une espérance, forgeant laborieusement son destin entre échecs et réussites. Avec l'aide et la confrontation de ceux qui le précèdent, il apprend peu à peu à devenir maître de ses décisions. Encore faut-il que le biotope dans lequel il grandit ne soit pas pollué au point d'en devenir mortifère.

L'aide au suicide des adolescents n'est que l'aboutissement logique du mépris généralisé des jeunes de la part d'une société qui les enferme dans un présent dépourvu de sens. La marginalisation et le chômage de la jeunesse, son exploitation par les marchands de drogue et d'alcool, la démission des parents et l'incurie des autorités, autant de signes avant-coureurs d'une mort annoncée. Il ne reste plus qu'à lui offrir la corde pour se pendre ou la potion létale.

Ignace de Loyola enseigne que tout ce qui stoppe l'élan vital et handicape la croissance humaine et spirituelle porte la marque de l'ennemi de la nature humaine. Il faut s'en méfier et le combattre. Ce sont les grands éducateurs, ceux et celles qui, au cours de l'histoire, se sont penchés sur la détresse des jeunes pour les aider à se construire et à trouver goût à la vie qui ont finalement tiré l'humanité vers le haut. Quant aux programmeurs de mort, ils n'ont fait que remplir les cimetières.


Le cléricalisme, voilà l'ennemi

Le 4 mai 1877, Léon Gambette dénonçait les menées ultramontaines d’un certain catholicisme devant l’Assemblée nationale française. Une mise en garde digne de Caton, ponctuée par une petite phrase assassine : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Ceux qui se sentirent visés prédirent les pires châtiments du ciel à son auteur.

Et voilà que les nuages sombres de la colère divine s’accumulent sur la tête du pontife catholique. Au cours de son entrevue avec Eugenio Scalfari, le 24 septembre dernier, le pape François confiait à son interlocuteur, un athée notoire : « Quand je me trouve en présence d’un clericale, je deviens spontanément anticlérical. Le cléricalisme ne devrait rien à voir avec le christianisme. » Quelques temps auparavant, il n’avait pas hésité à reprocher au cléricalisme d’avoir éloigné le peuple de l’Évangile. Aussi ne veut-il pas de « prêtres douaniers », qui dressent des barrières et posent des conditions aux fidèles. 

« Nous sommes terrorisés. Nous sommes en présence d’un véritable moderniste » déclarait récemment Mgr Fellay, le supérieur de la Fraternité St Pie X (Ecône).

Impie ou moderniste, je ne pense pas que le Christ l’ait été. Et pourtant, il n’a pas manqué une occasion de dénoncer le cléricalisme de son époque. Celui des pharisiens et des docteurs de la Loi, les seules personnes qui l’insupportaient. Des hommes qui se cachaient derrière le personnage qu’ils jouaient. Une vraie hypocrisie pour se distinguer et rester casher : un habillement qui affichait une pieuse différence, la priorité donnée à la Loi ou aux prescriptions rituelles par rapport aux personnes, l’intransigeance des douaniers du ciel pour se donner bonne conscience, le mépris hautain des pécheurs et des autres confessions. Jésus leur reprochait d’annuler la Bonne Nouvelle du salut pour tous.

En abolissant le caractère clérical du ministère sacerdotal, Ignace de Loyola misait sur la proximité pour que l’Évangile soit entendu et aimé. Un de ses premiers compagnons déclarait : « Ce genre de vie commun semble de tous le plus adapté, particulièrement quand nous sommes en contact avec les autres que nous essayons de gagner au Christ...; la ressemblance fait naître l'amitié et la familiarité, la dissemblance les fait s'évanouir ». À bon entendeur…


« Le pasteur a relégué aux oubliettes le pontife.
Espérons qu'il n'en ressortira pas »

L'interview accordée par le pape François aux revues jésuites a fait un tabac. La presse internationale y a largement fait écho et les prophètes de tous bords rivalisent de perspicacité pour y repérer les signes avant-coureurs de la grande réforme tant attendue.

Spadaro et François 2013Antonio Spadaro sj et le pape François ©Civiltà CattolicaIl y a un domaine plus fondamental que celui des structures et de quelques normes morales qui semblent polariser les attentes d'un large public : le message essentiel du Christ et la manière de le transmettre au monde. La réforme n'est plus à venir, elle est bel et bien en marche. A commencer par le style direct du pape François, la façon dont il s'adresse à tous dans un langage compréhensible, à mille lieues du jargon solennel et pontifical. Ses paroles fortes, ses attentes pour l'Eglise, sa réprobation des ecclésiastiques carriéristes, sa condamnation d'un système économique assassin et tant d'autres propos spontanés rafraichissent la rhétorique papale. Sa manière simple et ouverte de vivre, le comportement d'un homme normal qui refuse de se cacher derrière un personnage inatteignable révèlent un homme de cœur, touché par la souffrance du monde, capable de rejoindre les plus petits. Le pasteur a relégué aux oubliettes le pontife. Espérons qu'il n'en ressortira pas.

Le respect que Jésus a toujours manifesté envers toute personne, indépendamment de ses mérites, proclamant par tout son comportement que devant Dieu un homme, une femme, pécheur ou pas, ne perd jamais sa dignité est plus important encore que les dogmes, qu'une morale en partie forgée par les hommes, que les structures et les institutions cléricales. Dieu ne juge pas, il accueille sans faire de tri ; pour lui chacun est un partenaire unique et indispensable. L'Eglise l'a prêché, certes, mais guère pratiqué lorsque, s'alignant sur une société civile sans miséricorde, elle privait de leur dignité les divorcés remariés, les homosexuels et autres pécheurs dits « publics ».

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Archives

Année 2013

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Mauvais procès - Deux poids deux mesures - Le synode, un exercice de discernement - Propre  en ordre ! - Un tourisme pas si innocent - La fausse clef - Vous êtes vieux, suicidez-vous ? - J'Lui, elle ou ...ça ? - Hôpital de campagne et Croix-Rouge - Il y a de la folie dans l'air - Le secret du pape François

Année 2015

Un magistrat qui dérange l’ordre ! ; La Radio frappée de myopie culturellet ; Un idéal dans une réalité fragile : le mariage ! ; Deux terrorismes, un même style ; La bourde de son Éminence ; Au-delà du bien et du mal ; Gifler les pauvres ; Cachez ces crimes que je ne saurais voir ; Etrange mode ! ;  Nuance !

Année 2016

L’argent sans odeur, mais couleur rouge sang; Étonnement ! ; La paix des morts ; Querelle de chiffonniers ; Lamentable duplicité ; Idéologie contre Évangile ; Le prix d’une bonne conscience ; Un zeste de schizophrénie ; Roulez tambours ; L’argent n’a pas d’odeur (bis) ; Dis bonjour à la dame ! ; Avec un peu de retard Monseigneur ! ; L’argent n’a pas d’odeur ; L’ultime racket du voyage.

Année 2017

Conscience contre violence ; La démocratie en péril ; Mars, le dieu de la violence ; Strabisme ; La prière instrumentalisée ; Deviens ce que tu manges ; Des mœurs indignes ; Des records bien honteux ; Un carnaval hors prix ; Un cadeau d'anniversaire ; Quelle justice? ; Une belle hypocrisie ; Juteuse promotion ! ; Tardive reconnaissance ; Choquant ; Le temps n'abolit pas l'injustice ; Le culte de l’argent assassin.