Le point de vue de Pierre Emonet sj

PierreEmonet 2016 portraitWeb 2 ced65

Directeur de la revue culturelle choisir, le trimestriel d'information et de réflexion édité par les jésuites de Suisse depuis près de soixante ans, Pierre Emonet se consacre à l'écriture et aux ministères ordinaires de la Compagnie: exercices spirituels dans la vie ou en retraites, accompagnement spirituel, prédication et aide dans le ministère paroissial.

Dans sa chronique, il jette un regard amical et critique sur l'actualité. Petit exercice de l'art ignatien du discernement pour se tenir à distance du politiquement correct.

Lui écrire Lui écrire


Œcuménisme déconcertant

Héraldique meuble Coeur vendéenPierre Emonet sj - Ainsi donc l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a accordé une dérogation spéciale à son décret de 2013 interdisant de mettre à disposition les lieux de culte du diocèse pour des célébrations de la Fraternité Saint Pie Dix. Une paroisse catholique romaine met son église à disposition de la Fraternité schismatique pour célébrer 50 ans de lutte contre le Concile Vatican II, les évêques catholiques romains et les Papes. La célébration sera présidée par un évêque schismatique. La Fraternité a répandu la fausse nouvelle que la chorale paroissiale sera à la fête et que la paroisse offrira l’apéritif: Santé et prospérité!

Voilà qui exige tout de même une explication. L’évêque de Fribourg l’a aussitôt apportée: il veut faire acte d’œcuménisme. J’ai toujours pensé qu’une des justifications de l’œcuménisme était la bonne foi des fidèles nés et élevés dans la mouvance d’une Église ou d’une Confession dissidente: des hommes et des femmes sans dispute, sans préméditation, sans opiniâtreté. Il est tout de même permis d’émettre un doute lorsqu’il s’agit d’évêques et de responsables de communautés qui fomentent et organisent le schisme, tiennent des propos hérétiques, accusent d’hérésie le magistère et l’ensemble du peuple chrétien, et revendiquent pour eux l’exclusivité de l’orthodoxie catholique. En fait de bonne foi, il y a mieux!

Marthe ou Marie

Pierre Emonet sj - On a voulu en faire l’apologie de la vie contemplative et de sa supériorité sur la vie ordinaire. Comme si Jésus cautionnait la concurrence entre deux types de chrétiens, les laïcs et les consacrés, les disciples de première ligue et les autres! Fausse lecture, inspirée par une conception erronée de la vie chrétienne. Marthe et Marie ne représentent pas deux vocations antagonistes, mais deux tendances qui se disputent en chacun(e) de nous: l’extérieur et l’intérieur.

D’un côté il y a l’activité extérieure, les soucis de la vie et ses engagements quotidiens, familiaux, professionnels, sociaux, politiques, toute cette activité nécessaire pour assurer notre vie et celle des autres. Engagements qui engendrent des fatigues, de la lassitude, du stress, jusqu’au désir de tout laisser tomber. Tout ce travail est pourtant aussi nécessaire que l’activité ménagère de Marthe, sans laquelle Jésus n’aurait pas soupé, ce soir-là. Voilà notre côté Marthe.

Et puis, il y a la face intérieure de chacun(e). Ce lieu secret, où, à distance de toute agitation externe, on rejoint le fond le plus secret de son être pour écouter sa conscience. Là, il y a une petite fenêtre qui s’ouvre sur une présence mystérieuse, discrète et vacillante, qui suggère ce qui est juste, bon, nécessaire, ce qui donne du sens à notre vie. Le chrétien y reconnaît la présence du Christ ; il entend son enseignement, ce que la lecture des Évangiles lui a appris. C’est notre côté Marie.

En disant que Marie a choisi la meilleure part, Jésus te dit: ne donne pas la priorité au stress. Ne te laisse pas aliéner par les soucis et l’agitation extérieure, par les sollicitations innombrables de la vie qui font que peu à peu tu deviens étranger à toi-même. La meilleure part, celle de Marie, est à l’intérieur, là où tu fais les choix qui donnent sens à ta vie.

Le prix en guise d'exploit

Kathmandu Nepal Himalayas EverestPierre Emonet sj - Récemment, sur les réseaux sociaux, on a pu voir l’hallucinante photo d’une file d’attente pour accéder au sommet de l’Everest. Tout comme dans le métro: des hommes et des femmes pressés les uns contre les autres, font la queue pour pouvoir fouler la plus haute cime du monde. Parce que ça bouchonne, l’attente se prolonge, fatale pour les candidats aux œdèmes. Bousculées, certaines cordées ont dévissé et rejoint plus vite que prévu un plus haut sommet. Quelle motivation peut bien justifier cette étrange bousculade qui n’a plus grand-chose à voir avec la conquête des cimes éternelles? Certainement pas le goût de l’aventure. Car d’aventure il n’y en a plus; elle était le privilège des pionniers. L’ascension du sommet du monde n’est devenue qu’une industrie touristique qui prospère grâce au goût de la performance, de la gloriole, et d’un snobisme à prix fort.

Mieux que l’Everest! Il y a quelques jours la presse révélait que la Nasa veut ouvrir sa station spatiale aux touristes. Pas à n’importe quel touriste! À des amateurs de sensations fortes capables de débourser 58 millions de dollars pour un aller et retour, sans compter la nuit à 35'000 dollars. Des séjours allant jusqu’à un mois sont prévus, des candidats s’annoncent. Les espaces infinis effrayaient Pascal. Si leur exploration scientifique se justifie, leur exploitation touristique relève d’une démesure qui ne semble avoir d’égales que les ambitions financières des «gentils organisateurs» et la stupidité des futurs pigeons de l’espace.

Illustration: Camp de base népalais @ ilker ender/Wikimedia Commons

Quand la démesure vous soule

UBS Godong© Fred de Noyelle/GodongPierre Emonet sj - Il y a quelques jours, mon journal m’apprenait que pour l’année 2018 le salaire annuel du directeur d’une grande banque (la deuxième!) s’élevait à 12,7 millions de francs, ce qui représente une augmentation de 30%, alors que l’action de son entreprise a reculé de 40%. Aujourd’hui le journal rapporte que l’assemblée des actionnaires de l’UBS a refusé la décharge au conseil d’administration et à la direction de la grande banque. Ce vote de défiance sanctionnerait la condamnation de la banque en France assortie d’une amende de 4,5 milliards d'euros (environ 5 milliards de francs) pour «démarchage bancaire illégal» et «blanchiment aggravé de fraude fiscale». Depuis plusieurs mois, les malheurs d’un magnat de l’automobile au Japon alimentent régulièrement la chronique. Emprisonné pour de sombres affaires financières, l’ex-patron a été en mesure de payer une caution d’environ 9 millions de francs pour sortir des cachots japonais.

Au catalogue des sommes excessives et difficilement acceptables il faudrait encore inscrire les salaires de nombreux autres grands-patrons, les profits des multinationales «irresponsables», le prix exorbitant de certains footballeurs, l’argent public de pays «en voie de développement» détourné par les dictateurs et autres présidents-à-vie, et tant d’autres cas. Une véritable valse de l’excès étourdissante.

Comme l’excédent de lumière éblouit et vous empêche de voir, tout ce qui est excessif devient insignifiant. L’énormité des sommes aveugle. Au-delà d’un certain seuil, telle une drogue, la démesure vous soule et vous entraîne dans un monde chimérique, à mille lieues de la réalité quotidienne du citoyen ordinaire. Disproportionnés, le scandale et l’injustice en deviennent presque irréels. Le larcin à l’étalage d’un demandeur d’asile suscite plus facilement l’indignation.

Un délit qui n’en est pas un!

Jeudi 11 avril, le Ministère Public de Neuchâtel a auditionné le Pasteur Norbert Valley, poursuivi pour avoir logé et nourri un requérant d’asile togolais dont la demande a été refusée. L’homme était à la rue pendant la mauvaise saison. Ainsi donc, apporter son aide à un homme sans domicile et affamé constitue un délit d’un nouveau genre.

Pour avoir voulu mettre en pratique l’enseignement de son Maître, Monsieur le Pasteur, qui, comme son titre l’indique, est disciple du Christ est accusé d’un délit d’un nouveau genre, le «délit de solidarité». Contradiction dans les termes, lorsqu’une vertu est qualifiée de délit! L’étrange infraction criminalise une pratique universelle et sacrée, toutes cultures et religions confondues: l’hospitalité.

«J’avais faim et vous m’avez donné à manger; j’avais soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli». Le Christ a promis le Paradis à ceux et celles qui pratiquent l’hospitalité ; la justice leur inflige une amende et une inscription dans leur casier judiciaire. 

Objection de conscience, votre Honneur!

Pierre Emonet sj

Ne pas s’approprier la place des victimes

LettreMorerodAbus mars19La découverte et la publication récurrente des scandales dans leur Église émeut les fidèles catholiques. Au nom de leur fidélité d’aucuns pensent que l’Église est victime d’une campagne de dénigrement, d’une chasse aux sorcières de la part de ses ennemis. À les entendre, la révélation des turpitudes de toute une série des membres du clergé procède d’une intention malveillante. En se réfugiant sur le bon bord, ces «bons catholiques» se mettent à jouer les victimes en prenant la place des vraies victimes. Dans une lettre ouverte publiée à l’occasion du Carême, l’évêque de Fribourg, Mgr Morerod, leur répond: la mise en lumière des abus est une justice rendue aux victimes, dont les blessures infligées par les abuseurs ont été redoublées et prolongées par la négation et la dissimulation. La protection de l’institution ne saurait l’emporter sur celle des victimes. C’est une question de justice.

La fréquence et l’étendue des abus commis par des prêtres, des évêques et des responsables religieux signifie qu’il y a quelque chose de faux dans la conception et la gestion de l’institution. Le pape François a pointé le doigt sur la racine empoisonnée de ces maux: une mentalité cléricale, ou la conviction d’appartenir à une caste supérieure, intouchable parce qu’elle trouve sa justification dans son appartenance au monde VIP de Dieu, les «consacrés». Corruptio optimi pessima: La corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire. Comme l’écrit un théologien jésuite catalan (Victor Codina): «Plutôt qu’un signe de crédibilité, l’Église est devenue l’obstacle majeur pour la foi d’un grand nombre de nos contemporains.»

Une réforme est urgente: retour à l’Évangile. Le pape y travaille contre une partie de son entourage immédiat dont les complicités avec l’empire du mal fait actuellement l’objet d’étonnantes révélations. Comme le rappelle l’évêque de Fribourg, l’expérience montre que l’Église se réforme sous l’influence de la sainteté de ses membres, mais les forces apparemment adverses, la critique et la dénonciation stimulent les bonnes volontés.

Rien ne sert de maudire l’obscurité; mieux vaut allumer une lampe!

Pierre Emonet sj

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Archives

Année 2013

Vous avez dit : un bon journal ? - On ne prête qu'aux riches - Quand la santé devient une maladie - Des poltrons, ces cardinaux ? - Lamentable solution finale - Le cléricalisme, voilà l'ennemi - Le pasteur a relégué aux oubliettes le pontife. Espérons qu'il n'en ressortira pas.

Année 2014

Mauvais procès - Deux poids deux mesures - Le synode, un exercice de discernement - Propre  en ordre ! - Un tourisme pas si innocent - La fausse clef - Vous êtes vieux, suicidez-vous ? - J'Lui, elle ou ...ça ? - Hôpital de campagne et Croix-Rouge - Il y a de la folie dans l'air - Le secret du pape François

Année 2015

Un magistrat qui dérange l’ordre ! ; La Radio frappée de myopie culturellet ; Un idéal dans une réalité fragile : le mariage ! ; Deux terrorismes, un même style ; La bourde de son Éminence ; Au-delà du bien et du mal ; Gifler les pauvres ; Cachez ces crimes que je ne saurais voir ; Etrange mode ! ;  Nuance !

Année 2016

L’argent sans odeur, mais couleur rouge sang; Étonnement ! ; La paix des morts ; Querelle de chiffonniers ; Lamentable duplicité ; Idéologie contre Évangile ; Le prix d’une bonne conscience ; Un zeste de schizophrénie ; Roulez tambours ; L’argent n’a pas d’odeur (bis) ; Dis bonjour à la dame ! ; Avec un peu de retard Monseigneur ! ; L’argent n’a pas d’odeur ; L’ultime racket du voyage.

Année 2017

Conscience contre violence ; La démocratie en péril ; Mars, le dieu de la violence ; Strabisme ; La prière instrumentalisée ; Deviens ce que tu manges ; Des mœurs indignes ; Des records bien honteux ; Un carnaval hors prix ; Un cadeau d'anniversaire ; Quelle justice? ; Une belle hypocrisie ; Juteuse promotion ! ; Tardive reconnaissance ; Choquant ; Le temps n'abolit pas l'injustice ; Le culte de l’argent assassin.