Le point de vue de Pierre Emonet sj

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Directeur de la revue culturelle choisir, le trimestriel d'information et de réflexion édité par les jésuites de Suisse depuis près de soixante ans, Pierre Emonet se consacre à l'écriture et aux ministères ordinaires de la Compagnie: exercices spirituels dans la vie ou en retraites, accompagnement spirituel, prédication et aide dans le ministère paroissial.

Dans sa chronique, il jette un regard amical et critique sur l'actualité. Petit exercice de l'art ignatien du discernement pour se tenir à distance du politiquement correct.

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Un délit qui n’en est pas un!

Jeudi 11 avril, le Ministère Public de Neuchâtel a auditionné le Pasteur Norbert Valley, poursuivi pour avoir logé et nourri un requérant d’asile togolais dont la demande a été refusée. L’homme était à la rue pendant la mauvaise saison. Ainsi donc, apporter son aide à un homme sans domicile et affamé constitue un délit d’un nouveau genre.

Pour avoir voulu mettre en pratique l’enseignement de son Maître, Monsieur le Pasteur, qui, comme son titre l’indique, est disciple du Christ est accusé d’un délit d’un nouveau genre, le «délit de solidarité». Contradiction dans les termes, lorsqu’une vertu est qualifiée de délit! L’étrange infraction criminalise une pratique universelle et sacrée, toutes cultures et religions confondues: l’hospitalité.

«J’avais faim et vous m’avez donné à manger; j’avais soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli». Le Christ a promis le Paradis à ceux et celles qui pratiquent l’hospitalité ; la justice leur inflige une amende et une inscription dans leur casier judiciaire. 

Objection de conscience, votre Honneur!

Pierre Emonet sj

Ne pas s’approprier la place des victimes

LettreMorerodAbus mars19La découverte et la publication récurrente des scandales dans leur Église émeut les fidèles catholiques. Au nom de leur fidélité d’aucuns pensent que l’Église est victime d’une campagne de dénigrement, d’une chasse aux sorcières de la part de ses ennemis. À les entendre, la révélation des turpitudes de toute une série des membres du clergé procède d’une intention malveillante. En se réfugiant sur le bon bord, ces «bons catholiques» se mettent à jouer les victimes en prenant la place des vraies victimes. Dans une lettre ouverte publiée à l’occasion du Carême, l’évêque de Fribourg, Mgr Morerod, leur répond: la mise en lumière des abus est une justice rendue aux victimes, dont les blessures infligées par les abuseurs ont été redoublées et prolongées par la négation et la dissimulation. La protection de l’institution ne saurait l’emporter sur celle des victimes. C’est une question de justice.

La fréquence et l’étendue des abus commis par des prêtres, des évêques et des responsables religieux signifie qu’il y a quelque chose de faux dans la conception et la gestion de l’institution. Le pape François a pointé le doigt sur la racine empoisonnée de ces maux: une mentalité cléricale, ou la conviction d’appartenir à une caste supérieure, intouchable parce qu’elle trouve sa justification dans son appartenance au monde VIP de Dieu, les «consacrés». Corruptio optimi pessima: La corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire. Comme l’écrit un théologien jésuite catalan (Victor Codina): «Plutôt qu’un signe de crédibilité, l’Église est devenue l’obstacle majeur pour la foi d’un grand nombre de nos contemporains.»

Une réforme est urgente: retour à l’Évangile. Le pape y travaille contre une partie de son entourage immédiat dont les complicités avec l’empire du mal fait actuellement l’objet d’étonnantes révélations. Comme le rappelle l’évêque de Fribourg, l’expérience montre que l’Église se réforme sous l’influence de la sainteté de ses membres, mais les forces apparemment adverses, la critique et la dénonciation stimulent les bonnes volontés.

Rien ne sert de maudire l’obscurité; mieux vaut allumer une lampe!

Pierre Emonet sj

Les Béatitudes, opium ou sagesse?

Prétendre que quelque chose de mal est bon, voilà qui est abominable. Une vraie perversion. S’adressant à une foule de pauvres gens Jésus semble leur dire: vous êtes pauvres, vous avez faim, vous pleurez, vous êtes persécutés, c’est votre chance. Comme s’il prêchait la résignation plutôt que la lutte pour s’en sortir. Opium du peuple? Et pourtant, les Béatitudes sont au cœur du message du Christ: un discours programmatique tranchant comme une lame.

Jésus ne dit pas aux pauvres qu’ils ont de la chance d’être démunis, de pleurer, d’avoir faim ou d’être persécutés. Mais que, dans la perspective du royaume de Dieu, leur situation, pour mauvaise qu’elle soit, n’est pas le dernier mot. Le destin d’un homme, d’une femme ne se limite pas à son actualité. Comme s’il disait: ne vous laissez pas enfermer dans un quotidien détestable, allez de l’avant, ne perdez pas confiance. André Chouraqui a bien traduit le mot «Heureux vous les pauvres» par «En marche les pauvres!»

Par contre, quel malheur si vous êtes de ces riches d’un jour, satisfaits, repus de succès, célébrés, le monde à leurs pieds. Loin de les maudire, Jésus les plaint et les prévient: pauvres de vous si vous n’avez pas d’autre horizon que vos richesses et vos vaines jouissances. Comme des taupes qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, vous perdez de vue un horizon plus vaste. Votre avenir est compromis.

À la manière d’une caricature, les propos de Jésus sont une leçon sur le sens de la vie. Comme qui dirait: ton existence ne se limite pas à ce que tu vis actuellement. Un moment arrivera inexorable où les valeurs se renverseront. Tu es en manque actuellement ? Si tu crois au royaume de Dieu tu peux t’attendre à autre chose de meilleur. Mais, manque de pot pour toi si tu mises sur un bonheur qui ne trouve pas de place dans le corbillard.

Pierre Emonet sj

Prendre soin de la maison commune ou la dévaster ?

Greta Thunberg sp119Greta Thunberg
© Jan Ainali/Wikimedia Commons
Mon journal relate deux événements qui s’entrechoquent avec violence. D’un côté la croisade en faveur du climat d’une jeune adolescente suédoise, Greta Thunberg (16 ans) qui, au terme d’un long voyage en train se pointe dans le milieu aseptisé du Forum économique mondiale à Davos pour réveiller les participants et leur faire prendre conscience de l’urgence de la situation, comme elle l’avait fait en décembre dernier à Katowice, à la conférence l'ONU sur le climat (COP24). Innocence ou audace, urgence de la cause défendue, tous les barrages sont franchis. Une vraie provocation: la planète est aux urgences, il n’y a plus à ergoter. Les grandes théories, les mines de circonstances, les mesures inefficaces pour cause d’intérêts financiers ou caprices de nantis sont passibles de haute trahison. Il en va de l’avenir des générations montantes. La maison commune doit rester habitable.

Quelques pages plus loin, mon journal rapporte une offre dont l’arrogance et la stupidité se disputent le chalenge. Une compagnie de location de voitures (Hertz), Air-Zermatt et l’Office du tourisme de la station haut-valaisanne s’allient pour proposer une offre qui ne peut séduire que des personnes à la conscience atrophiée. Sauter d’un avion dans une voiture grand luxe pour rejoindre l’héliport de Rarogne et se faire transporter sur les hauteurs de Testa Grigia, au pied du Cervin, pour une journée de ski, voilà bien un loisir dont le scandale est inexcusable. Seules l’avidité des uns et l’irresponsabilité des autres justifient un tel caprice au détriment de la maison commune et des jeunes générations qui devront continuer à l’habiter.

Pierre Emonet sj

Le grand-écart jusqu’au point de rupture

Jeff Bezos 2016Jeff Bezos, l'homme qui valait 112 milliards en 2018 © Senior Master Sgt. Adrian Cadiz/wikimedia commonsUn rapport d'Oxfam publié le 21 janvier rapporte que vingt-six milliardaires possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l'humanité (3,8 milliards). L'homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, le patron d'Amazon, dispose d’une richesse qui a atteint 112 milliards de dollars l'an dernier, tandis que le budget de santé de l'Éthiopie correspond au 1% de sa fortune! Ces richesses sont suffisamment mobiles pour échapper à la cagnotte publique en trouvant un refuge «malhonnête» dans des paradis fiscaux. J’entends que dans certains pays comme le Brésil ou le Royaume-Uni les plus riches cacheraient au fisc 7600 milliards de dollars. Il est encore heureux que les pauvres contribuent au bien public en payant proportionnellement plus d’impôts que les plus riches.

J’apprends que la fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 12% l'an dernier (900 milliards de dollars), au rythme de 2,5 milliards par jour, alors qu’en même temps 3,8 milliards de personnes ont vu leur richesse diminuer de 11 %. Et les taux d'imposition des personnes fortunées et des grandes entreprises n’ont jamais été aussi bas depuis des décennies. D’où ce sentiment de colère et d’injustice diffus, qui éclate sporadiquement avec une violence justifiée, comme certaines revendications des «gilets jaunes» en France. Les gouvernements mettront-ils en œuvre des changements réels, en veillant à ce que les individus comme les grandes entreprises participent au bien commun publique en s’acquittant de leur juste part d'impôt.

Le président du Forum économique de Davos, M. Klaus Schwab, a insisté récemment sur l’urgence de mettre de l’éthique dans l’économie.

Devinette: De quoi va-t-on parler à Davos  Que va-t-il sortir de ce grand raout argenté?

Pierre Emonet sj

Une cage pour le Saint-Esprit

par Pierre Emonet sj - Dans un interview accordé aux Salzburger Nachrichten, l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, justifie le schisme en expliquant que «depuis le concile Vatican II, l’Église pense que tout homme peut trouver Dieu dans sa religion. C’est une prémisse qui réduit la foi à une expérience personnelle et intérieure, dès lors qu’elle n’est plus l’adhésion de l’intelligence à la révélation divine… Cela contredit très nettement l’orientation nécessaire et claire donnée par la loi de Dieu.» Et de reprocher au pape François -qu’il traite de luthérien- de remplacer l'obéissance à la loi par la pratique du discernement spirituel avant toute décision éthique. Car le salut est dans la loi extérieure et non dans l’expérience personnelle intérieure.

maitreEckartMaître Eckhart (1260-1328) ne semble pas partager cet avis, qui écrit: «C’est au plus profond, au plus essentiel de l’âme, dans la petite étincelle de la raison, que se fait la naissance de Dieu. Dans ce que l’âme peut offrir de plus pur, de plus noble et de plus délicat  c’est là seulement qu’elle peut se produire: dans ce profond silence où jamais ne pénétra une créature ni une quelconque image.»

Le mystique dominicain reprend à sa manière l’enseignement de Thomas d’Aquin qui n’hésite pas à professer: «L'homme libre est celui qui s'appartient à lui-même; l'esclave, lui, appartient à son maître. Ainsi quiconque agit spontanément, agit librement. Celui-là donc qui évite le mal, non parce que c'est un mal, mais en raison d'un précepte du Seigneur, n'est pas libre. En revanche, celui qui évite le mal parce que c'est un mal, celui-là est libre. Or c'est là ce qu'opère le Saint Esprit qui perfectionne intérieurement notre esprit en lui communiquant un dynamisme nouveau, si bien qu'il s'abstient du mal par amour, comme si la loi divine le lui commandait; et de la sorte il est libre, non qu'il ne soit pas soumis à la loi divine, mais parce que son dynamisme intérieur le porte à faire ce que prescrit la loi divine.» (Comm. 2Co 3, 17).

Dans la ligne de cet enseignement traditionnel, le Concile Vatican II a clairement rappelé le caractère sacré de la conscience: «Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur: "Fais ceci, évite cela". Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre.» (Gaudium et Spes, 16).

Passer de l’intérieur à l’extérieur, donner la priorité à des lois, à des structures humaines et des traditions temporaires et temporelles caduques, c’est vouloir mettre l’Esprit en cage. Vieille tentation pélagienne qui resurgit comme une des erreurs majeures de notre époque au point d’engendrer des schismes.

Lorsque l’abbé Pagliarani ajoute que tout homme qui est à la recherche de la vérité «a besoin de la direction du prêtre», on peut craindre qu’il ne fasse l’impasse sur la théologie du Saint-Esprit amorcée dans l’Évangile de Jean (Jn 16,12-15), pour justifier le cléricalisme, cette source empoisonnée de tant d’abus de pouvoir dans l’Église.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Archives

Année 2013

Vous avez dit : un bon journal ? - On ne prête qu'aux riches - Quand la santé devient une maladie - Des poltrons, ces cardinaux ? - Lamentable solution finale - Le cléricalisme, voilà l'ennemi - Le pasteur a relégué aux oubliettes le pontife. Espérons qu'il n'en ressortira pas.

Année 2014

Mauvais procès - Deux poids deux mesures - Le synode, un exercice de discernement - Propre  en ordre ! - Un tourisme pas si innocent - La fausse clef - Vous êtes vieux, suicidez-vous ? - J'Lui, elle ou ...ça ? - Hôpital de campagne et Croix-Rouge - Il y a de la folie dans l'air - Le secret du pape François

Année 2015

Un magistrat qui dérange l’ordre ! ; La Radio frappée de myopie culturellet ; Un idéal dans une réalité fragile : le mariage ! ; Deux terrorismes, un même style ; La bourde de son Éminence ; Au-delà du bien et du mal ; Gifler les pauvres ; Cachez ces crimes que je ne saurais voir ; Etrange mode ! ;  Nuance !

Année 2016

L’argent sans odeur, mais couleur rouge sang; Étonnement ! ; La paix des morts ; Querelle de chiffonniers ; Lamentable duplicité ; Idéologie contre Évangile ; Le prix d’une bonne conscience ; Un zeste de schizophrénie ; Roulez tambours ; L’argent n’a pas d’odeur (bis) ; Dis bonjour à la dame ! ; Avec un peu de retard Monseigneur ! ; L’argent n’a pas d’odeur ; L’ultime racket du voyage.

Année 2017

Conscience contre violence ; La démocratie en péril ; Mars, le dieu de la violence ; Strabisme ; La prière instrumentalisée ; Deviens ce que tu manges ; Des mœurs indignes ; Des records bien honteux ; Un carnaval hors prix ; Un cadeau d'anniversaire ; Quelle justice? ; Une belle hypocrisie ; Juteuse promotion ! ; Tardive reconnaissance ; Choquant ; Le temps n'abolit pas l'injustice ; Le culte de l’argent assassin.