Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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L'architecte et le pasteur

Home Notre Dame du HautwsÉtienne Perrot sj - Un pasteur allemand, installé dans la commune d’Andeer, veut construire au milieu de la vallée de Schams, dans les Grisons, «une église» disent les médias, un temple peut-être, ou tout simplement un lieu de recueillement, en bordure de l’autoroute A13. Ce lieu, qui semble être «in middle of nowhere», disent les Anglais (au milieu de nulle-part), est pourtant judicieusement choisi. L’autoroute est un lieu de passage; qui plus est, dans ce cas, au milieu d’un magnifique site touristique.

Noël en hiver

AdorationMageBrueghelÉtienne Perrot sj - À l’approche du 25 décembre, les médias, toutes tendances confondues, profitent de la «trêve des confiseurs» pour faire mine de s’intéresser à la dimension religieuse de Noël, cette fête populaire, familiale et commerciale. Comme me le disait un ami: «Les curés sont vraiment fortiches; ils ont réussi à placer une fête religieuse au milieu de la fête de Noël.» À vrai dire, ce ne serait pas la première fois que le christianisme surfe sur des traditions populaires. Noël, calé à peu près sur les antiques fêtes païennes du solstice d’hiver, peut, en effet, être vu comme la récupération par les chrétiens de la célébration d’un jour qui commence à grandir, triomphant de la mort de l’hiver.

Placer la naissance de Jésus au milieu de l’hiver n’a rien d’une évidence historique. La tradition et l’iconographie chrétiennes n’en ont pas moins fait une évidence. En témoigne ce vendredi 21 décembre 2018, la présentation, dans La Tribune, du commentaire savant d’un tableau de Pieter Brueghel le Jeune: une Adoration des mages située, avec mille détails, dans «le glacial hiver des Flandres». Un drame plane sur Jésus en hiver, dit le titre du commentaire de Irène Languin. Les historiens savent que ni l’année précise, ni le mois, encore moins le jour et l’heure de la naissance de Jésus n’est certaine. Alors, pourquoi minuit le 25 décembre? Pour une raison symbolique facile à comprendre: avec la lumière qui renaît l’espérance grandit, la chaleur s’avance. C’est là, bien sûr, une vision des habitants de l’hémisphère Nord. Les populations d’Abidjan en Côte d’Ivoire ont bien du mal à vivre cette symbolique, eux qui ne connaissent pas les variations saisonnières de la durée du jour. Quant aux Australiens qui célèbrent Noël en plein été, ils leurs faut une bonne dose d’imagination pour lier la naissance de Jésus à l’expérience du froid et de la neige. D’une manière moins symbolique et plus abstraite, les religions parlent simplement de sauveur et de salut, un peu à la manière des malades et des blessés de la vie parlant de leur médecin et de leur guérison.

Le côté folklorique de la fête de Noël l’emporte désormais le plus souvent sur son aspect symbolique et théologique. La cause n’en est pas à chercher entièrement du côté des marchands de cadeaux et de divertissement; elle vient aussi de notre culture qui répugne à compter sur autrui, surtout lorsque cet autrui traîne derrière lui une odeur d’arbitraire. Dieu est incontrôlable, reconnaissent toutes les religions. «Il n’est pas de sauveur suprême» clame, en écho, le chant révolutionnaire. C’est vrai pour tous ceux qui, se coulant dans l’esprit de la modernité, se veulent, selon le programme de Descartes dans son Discours de la méthode, «maîtres et possesseurs de la nature». C’est encore vrai pour ceux qui comptent sur la technique de demain pour réparer les erreurs d’aujourd’hui. Mais tous ceux que la perspective des lendemains qui chantent ne consolent pas des tragédies présentes -je ne parle pas simplement d’écologie, mais de toute angoisse vécue par chacun- restent sourds aux sirènes de la modernité; ils se tournent -par nature ou par Grâce- vers tout ce qui, au milieu de leur nuit, au cœur de leur hiver, est signe d’espérance, comme l’enfant de la crèche.

La démocratie suisse n’est pas exportable

Étienne Perrot sj - Parmi les revendications émergées du tohu-bohu des «gilets jaunes» en France voisine, est venue l’idée de Référendum d’initiative citoyenne, à l’image de la démocratie directe helvétique. L’idée est soutenue par les partis politiques de l’extrême, Mme Le Pen à droite, M. Mélenchon à gauche. Ils s’agit pour eux de surfer sur le sentiment populaire selon lequel les représentants élus ne sont pas fiables, et que le peuple doit pouvoir les congédier ad nutum, comme disent les juristes (littéralement au moindre signe du doigt), dès qu’ils déplaisent à une majorité de français.

Le parti majoritaire actuel, celui du président Macron, a senti d’où vient le vent. Pour parer le coup, le Président de l’Assemblée Nationale, M. Richard Ferrand a critiqué le système suisse. Selon lui, les thèmes de votation sont sélectionnées par «des cliques affairistes et quelques lobbyistes». Ce qui est faux. Considérant comme une insulte envers la démocratie helvétique cette opinion dégagée de son contexte, M. Guillaume Barazzone a exigé des excuses publiques de la part de l’élu français indélicat. C’est donner beaucoup d’importance à des propos tenus par un homme politique aux abois.

Il n’en reste pas moins vrai que la démocratie suisse n’est pas exportable. Non pas qu’une forme de démocratie directe ne soit pas pensable, mais parce que les systèmes politiques, comme toutes les affaires humaines, mêlent toujours, avec les valeurs affichées les mieux pensées, les sentiments et l’imaginaire. Ici comme dans les relations amoureuses, «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas», comme disait Blaise Pascal. Or, ce qui fait toute la densité d’un système politique, c’est, sinon l’amitié entre les citoyens, comme le prétendait Aristote, du moins une culture commune, un rapport-au-monde pétri d’histoires plus ou moins mythiques, qui habillent un même sentir commun.

C’est la raison pour laquelle je suis en plein accord avec l’historien et juriste vaudois Olivier Meuwly: huit siècles d’histoire helvétique ne sont pas transposables dans un pays incrusté de centralisme monarchique et de parisianisme jacobin. Comme le note cet historien dans une interview paru le 17 décembre 2018 dans Le Temps: «Les votations populaires impliquent un dialogue et l’acceptation de la défaite. La France n’a pas cette expérience politique. Le risque serait que l’on se retrouve avec les perdants descendant dans la rue le lendemain du scrutin pour manifester. Cela ne marcherait pas.» Par idéalisme naïf ou calcul de politique intérieure digne de Machiavel, les Américains ont cru que la démocratie pouvait s’exporter comme des voitures ou des avions. C’est faux. La sauce démocratique helvétique a ceci de commun avec ce fromage dont la publicité prétend que c’est un secret bien gardé. C’est le secret d’une histoire singulière, gardé non pas dans un coffre de banque, mais, à la manière de La lettre volée, le roman d’Edgar Poe, à la vue de tous ceux qui savent regarder.

Laïcité de l’État genevois

Étienne Perrot sj - La laïcité «à la française» a encore frappé. À moins que ce ne soit simplement l’opportunisme. Les citoyens qui ont peur de l’avancée de l’Islam sont caressés dans le sens du poil par un amendement à la loi genevoise sur la laïcité de l’État, amendement voté, paraît-il, dans la précipitation. Cet article litigieux sert de prétexte aux opposants à la loi (cinq partis de gauche et plusieurs syndicats ou associations). Pris dans son ensemble. Cette loi, pourtant, me semble équilibrée et mérite qu’on la soutienne lors de la votation de février prochain.

L’amendement en question interdit le port de signes religieux non seulement pour les agents de l’État dans l’exercice de leur fonction -ce qui va de soi, bien que si un fonctionnaire travaille seul dans son bureau, on ne voit pas le mal qu’il provoque en portant un signe religieux-, et dans l’espace public -ce qui est contestable, sauf si cette expression ne visait simplement que l’espace administratif ou officiel recevant du public-, ce qui ne semble pas être le cas, puisqu’est avancé l’argument de «trouble à l’ordre public», argument qui est le cache-sexe de tous les jacobins.

Ce qui est plus étonnant, c’est l’interdiction d’un signe religieux faite aux élu·e·s lorsqu’ils siègent, ce qui est aberrant. Sur ce point, je soutiens l’élue de Meyrin, qui siège en portant le voile dit «islamique». La laïcité française «de combat», comme on l’a parfois qualifiée, n’a jamais empêché le chanoine Kir, député-maire de Dijon, ni même l’abbé Pierre, également député lorsqu’il lança son fameux appel de l’hiver 1954, de siéger en soutane, ce qui n’a gêné aucun électeur attaché à la démocratie. Sans vouloir faire dans l’amalgame, il y a bien d’autres manières de manifester dans les chambres délibératives ses options confessionnelles ou philosophiques. Les «enfants de la veuve», parmi d’autres, se reconnaissent aisément.

Trump(er) le climat

Étienne Perrot sj - Le Président américain vient de déclarer fallacieuses les conclusions (alarmistes pour l’économie américaine) d’un rapport relatif au climat, rapport qu’il avait lui-même demandé à son administration. «Je l’ai vu, j’en ai lu un peu, et ça va», a-t-il déclaré aux journalistes accrédités à la Maison Blanche.

On s’explique assez bien -ce qui ne justifie rien- que, pour des raisons électorales, Donald Trump ne veuille pas fâcher les régions les plus polluantes des USA; mais son aveuglement dépasse les bornes lorsque l’attestation scientifique provient de ses propres Services et porte sur les dégâts attendus pour l’économie de son propre pays.

Certes, il est de bon ton, dans les prétoires, les journaux et les débats publics, de susciter des querelles d’experts afin de tirer la «science» du côté de convictions particulières; et quelques ONG se sont faits une spécialité de contester les rapports officiels au nom d’études dont les conditions ne sont pas scientifiquement validées. Internet a par ailleurs distillé dans les esprits un esprit de relativisme qui ouvre une large carrière aux Fake news. Mais en ce qui concerne le climat, l’hésitation n’est pas permise.

Le Président américain pense sans doute qu’il est capable de faire peur à la nature dont les lois ne sont pas des lois humaines, et de lui imposer son diktat comme il a réussi -au moins pour un temps- à l’imposer aux pays économiquement et militairement sous sa botte.

Directives anti-fraude

SurveillAssures

Par votation populaire, les directives anti-fraude, par plus des deux tiers des votants, ont été acceptées dimanche dernier 25 novembre 2018, une majorité plus forte encore que celle qui a rejeté l’initiative nationaliste.

Pourquoi s’en étonner? Rare sont les fraudeurs, certainement une petite minorité. Mais seraient-ils plus rare encore, leur présence dans la population a un effet délétère pour la cohésion nationale. Penser que quelques-uns bénéficient d’avantages illégaux au détriment de tous a quelque chose de choquant. C’est valable pour toutes les dimensions de la vie économique et sociale. Dans ce domaine des assurances, comme dans celui de la sécurité, la protection de la vie privée pèse moins que le sentiment de justice et de sûreté. Parler de «supposés fraudeurs» comme l’a fait une conseillère nationale, c’est nier l’évidence. Quant à vouloir «corriger le tir dans les dispositions d’application de la loi», c’est montrer un esprit bien peu démocratique en substituant les combines de couloir à la volonté populaire qui, sur cette question, est sans équivoque.

Reste à mesurer les effets de ces contrôles à venir, et à dresser le bilan économique, sociale et politique de leur mise en œuvre.

Il reste que les modalités d’application doivent être précisément encadrées, de manière à ce que l’atteinte à la vie privée n’outrepasse pas ce qui est strictement nécessaire. C’est pourquoi il faut laisser grande ouverte la voie judiciaire chargée de vérifier la compatibilité des textes et décisions subséquentes avec les droits humains. Ici la Cour européenne de justice, organe du Conseil de l’Europe, sera l’instance déterminante. «Aller jusqu’à Strasbourg» annoncent les opposants à l’initiative acceptée. Oui, pourquoi pas! C’est en cohérence avec le net rejet populaire de l’initiative de préférence nationale.

L’antiféminisme dans l’Église

Étienne Perrot sj - «Église cléricale», «théologie patriarcale», «comportements antiféministes», «attitudes misogynes» qui criminalisent les femmes sans effleurer les partenaires masculins, autant de bonnes raisons que des politiciennes ouvertement féministes ont de se désolidariser de l’Église catholique romaine. Dans un communiqué de presse du 19 novembre 2018, le pas a été franchi par «six féministes catholiques suisses alémaniques bien connues» 1. Les signataires annoncent leur décision de «quitter l’Église» -pratiquement de ne plus verser leur contribution ecclésiastique. Un journaliste commente: «En tant que féministes, elles ne veulent plus appartenir à un tel système qui met leur crédibilité en jeu.»

Je ne peux évidemment rien dire des motivations intimes qui justifient une telle décision. En revanche je crois partager la sensibilité féministe qui milite pour ne pas faire supporter aux seules femmes le poids d’une morale patriarcale, surtout quand elle s’exprime à travers des propos qui choquent la sensibilité occidentale contemporaine en «imposant une morale sexuelle rigide et inhumaine». Un commentaire repris par tous les journaux prétend que «la goutte qui a fait déborder le vase a été la comparaison de l’avortement avec le recours à des tueurs à gages faite par le pape François le 10 octobre».

Au total, force est de constater que la théologie, dans ses implications morales, a une dimension politique parfaitement comprise par ces politiciennes qui ont quitté l’Église. (Voici plus de soixante ans, le cardinal Daniélou argumentait sur le fait que l’oraison posait déjà un problème politique.) Repérées comme Catholiques, les signataires du communiqué de presse mettent effectivement en danger leur crédibilité de responsables politiques féministes… tant qu’elles ne se désolidarisent pas ouvertement -et le plus médiatiquement possible, politique oblige- d’une institution au relents antiféministes.

J’ignore si un tel esclandre fera bouger les lignes théologiques et morales des responsables de l’Église, ni s’il contribuera à décléricaliser l’appareil du pouvoir catholique-romain; mais je souhaite au moins qu’il rende attentif les hérauts romains et diocésains à l’impact de leurs paroles. Dans beaucoup de domaines, ils sont capables de finesse, alors pourquoi, dans ces domaines hyper-sensibles, montrer tant d’imprudence, je veux dire de manque d’intelligence des situations concrètes et des itinéraires toujours singuliers, au point de proférer de tranchantes condamnations? Reste que, comme disait Nietzsche, s’il est facile -du moins dans nos pays- de quitter une institution, il est moins facile de se dés-imprégner des traditions spirituelles et caritatives qu’elle charrie. Mais ça, c’est certainement une bonne chose.

1. “Nous partons!” Le message est signé par Cécile Bühlmann, ancienne conseillère nationale des Verts (LU), Anne-Marie Holenstein, ancienne directrice de l’Action de Carême, Monika Stocker, ancienne conseillère nationale et conseillère municipale de Zurich, Doris Strahm, et Regula Strobel, théologiennes féministes, ainsi que Ruth-Gaby Vermont ancienne conseillère nationale et membre du Conseil de l’Europe. Elles ne veulent plus appartenir à une institution qui nie les droits des femmes et les exclut de la hiérarchie ecclésiale, en raison de leur sexe et du pouvoir masculin.

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Le coup d'épingle
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