Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Petites annonces et petites arnaques

Les petites annonces cachent parfois des petites arnaques. Avec juste raison, deux parmi les plus grosses plateformes de Suisse Romande -www.petitesannonces.ch et www.anibis.ch- s’en préoccupent. Leurs luttes contre les fausses annonces rejoignent l’une des préoccupations développées dans la prochaine livraison de la revue choisir: les Fake News. Leurs moyens sont évidemment d’une autre nature. Comme il est difficile d’examiner une à une les annonces et de vérifier la validité de chacune, ces plateformes font appel à des traitements statistiques permis par le Big Data et ce qu’il convenu d’appeler l’Intelligence artificielle.

Le Machine Learning sert à lutter contre les annonces fallacieuses, voire carrément frauduleuses. L’un des ressorts du système de vérification repose sur le constat selon lequel une fausse nouvelle se répand sur le Net beaucoup plus vite qu’une vraie. Cela n’a rien d’étonnant. Car les fausses nouvelles sont fabriquées non pas d’abord pour dévoiler la vérité, mais pour attirer le chaland. (Malgré les dénégations générales, la vérité n’est pas toujours intéressante, rarement stimulante, exceptionnellement spectaculaire.) Les journaux à grand tirage en font leur beurre. Selon un responsable de l’une de ces plateformes, sur Twitter «une fausse nouvelle met six fois moins de temps qu’une vraie pour atteindre 1500 personnes; et qu’elle est 70% plus susceptible d’être partagée.» Grace à des algorithmes adéquats, la plateforme www.anibis.ch (appartenant partiellement au Temps via des participations financières dans scout24) prétend pouvoir détecter 85% des fraudes.

Cet outil, le Machine Learning, reposant sur la loi des grands nombres, loi traitée selon des algorithmes toujours perfectibles, fait, disons, le gros du travail. Mais il laisse nécessairement en souffrance les cas particuliers, les arnaques sophistiquées et les propositions adroitement tordues que seule la vigilance des utilisateurs et leur expérience malheureuse permettent de mettre au jour. Au premier rang desquels les internautes qui, sans toujours être des spécialistes, connaissent bien certains secteurs du marché présenté sur la toile, et dénoncent ce qui leur semble être une arnaque. Dans un autre domaine, l’administration fiscale française ne procède pas autrement; elle utilise, elle aussi, les données statistiques pour ramasser dans ses filets une bonne part des tricheurs. Mais elle compte sur les dénonciations ou sur les heureux hasards pour épingler les truands aux profils singuliers.

Morale de l’histoire, les arnaqueurs, sur la toile comme ailleurs, restent toujours à l’affut d’une manière de procéder singulière qui échappe au filet du Machine Learning et autres traitements informatisés. Aux utilisateurs de faire attention. Ce qui n’est pas évident: le bon sens, particulièrement nécessaire en ce domaine, étant la chose du monde la mieux partagée (chacun prétend en avoir suffisamment), chacun en a pratiquement très peu. L’attention est donc doublement nécessaire ; car, comme disait l’humoriste à la logique imparable : ce qui n’arrive qu’aux autres n’arrive qu’à moi.

L'Europe en déclin

FranceitalieLes ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

photo: Pixabay/DR

France laïque? Attention

AfficheAssoc Lalaicite maliberteLa votation de dimanche prochain dans le canton de Genève rejoint un thème récurrent de la politique française, la laïcité. Comme un lointain  écho déformé de ce problème français lancinant se fait jour dans un article qui vient de paraître dans une revue jésuite de Paris, la revue Étvdes. L’article est intitulé France laïque, fille de compromis. La «France laïque» est-elle un exemple pour les cantons suisses? Contrairement à ce que laisse penser l’auteur, je réponds non. L’article reprend l’histoire mouvementée de la laïcité à la française depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, sa jurisprudence et ses accommodements successifs jusqu’à maintenant, en passant par le concordat passé entre Napoléon et le pape Pie VII. À chaque étape, l’auteur découvre des «compromis»; il loue la modération de ceux des hommes politiques de la IIIe République (notamment Jules Ferry et Aristide Briand) qui ont permis d’échapper aux législations les plus extrêmes; il souhaite que les questions posées par la configuration nouvelle de la société française, marquée par l’expansion musulmane et la crainte de l’Islam radical, soit traitées dans le même esprit de compromis.

J’épingle deux formulations maladroites mais symptomatiques de la tendance de cet article. S’agissant de l’interdiction des congrégations religieuses, décrétée par la IIIe République (elles ne pouvaient exister que si elles étaient «reconnues» par l’État), l’auteur parle «compromis inattendu». La Bourgeoisie anticléricale, les défenseurs de Dreyfus, les socialistes se retrouvèrent d’accord sur ce point: juguler l’influence des congrégations, notamment enseignantes -les jésuites, une fois encore, étaient particulièrement visés-. (Il faudrait ajouter: sauf les congrégations qui envoyaient des missionnaires dans les pays colonisés et qui contribuaient à l’expansion de la culture française; car selon un mot prêté à Jules Ferry, ardent propagateur de la colonisation française, «l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation».) L’auteur oublie que ce «compromis inattendu» a conduit tout droit à une législation contraire aux droits humains. La loi de 1901 sur les associations prévoie en effet que tous les citoyens ont le droit de s’associer… sauf les religieux, sous peine de «délit de congrégation». C’est là une discrimination sur une base religieuse, explicitement contraire aux droits humains.

Pour ne pas être trop long, j’épingle une autre formulation tendancieuse. Le titre parle de «France laïque». C’est une erreur manifeste. D’après la législation française, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. La laïcité de l’État est le garant de la liberté «de croire ou de ne pas croire» comme dit la Déclaration de 1789, liberté «de conscience et de religion -avec ce qu’elle implique de manifestation publique», comme dit la Déclaration universelle des droits humains de 1948. Ce n’est pas l’expulsion de toute extériorisation et de tout signe religieux dans l’espace public. Parler de «France laïque», c’est étendre à tout l’Hexagone le principe que doit strictement observer les administrations publiques et les agents de l’État.

J’ajoute un corollaire. La laïcité de l’État est une dimension nécessaire de l’État de droit, qui veut que personne ne puisse être jugé sur ses opinions. Ce qui exclut, contrairement à une loi française du 15 mars 2004 sur le voile dit islamique, -dite loi Stasi,- que l’on impose une interprétation officielle à tel signe (religieux ou pas), interprétation qui est du ressort exclusif de la conscience de chacun. Reste l’ordre public.

Illustration: l'affiche de l'Association La laïcité, ma liberté

Youtube. Police des opinions

fake Tout a été dit sur les fake news, ces fausses nouvelles qui se répandent d’autant plus qu’elles surfent sur un phénomène bien connu des économistes: les réseaux. Dans une économie de réseau, celui qui gagne n’est pas toujours le produit de meilleure qualité, mais le produit qui affiche le plus grand nombre de consommateurs, de lecteurs, d’auditeurs ou d’adhérents. Car, dans un réseau, la quantité fait partie de la qualité. C’est évident pour un réseau de téléphone. Si je suis le seul à posséder un téléphone, l’objet ne peut me servir qu’à décorer mon salon. À l’inverse, un réseau d’agences est de qualité d’autant plus grande que les agences auxquelles je peux m’adresser sont nombreuses. Ce phénomène est confisqué jusqu’à l’absurde par les publicitaires qui annoncent fièrement le nombre de livres vendus, ou la masse des spectateurs d’un festival, comme si ce nombre traduisait la qualité de l’ouvrage.

De l’absurde, on passe au pervers dans le domaine des opinions véhiculées sur le Web. Sans même invoquer un phénomène bien analysé par les psycho-sociologues qui ont constaté que le niveau intellectuel des individus en foule est plus faible que lorsque chacun réfléchit seul, il a été mesuré que sur les réseaux électroniques, la tendance spontanée de l’internaute est polarisée par les sites proches de ses propres opinions; chacun contribue ainsi à favoriser ses propres tendances, au détriments des opinions proches de la moyenne. Le phénomène de réseau joue alors à plein, sans la limite que constitue l’expérience personnelle du produit. Le succès appelle le succès. C’est ainsi que se répandent sur la toile les opinions les plus farfelues concernant les extraterrestres, l’écologie, les découvertes prétendues révolutionnaires, les capacités de telles substances ou pratiques ésotériques ou les frasques des politiciens.

En France, sur certains points d’histoire, les négationnistes sont cernés par la loi. Aussi historiquement soient-elles fondées, de telles législations mémorielles provoquent sur la toile les réactions attendues: on crie au complot! «On vous ment. Les vérités officielles sont fallacieuses». Dans cette logique, avec de bonnes intentions, certaines associations contestent systématiquement les tests sur lesquels prétendent se fonder les changements de réglementation. Il est vrai que les chiffres ne garantissent pas à eux seuls la vérité scientifique. Ce qui rend plausible le jugement populaire: tous pourris.

Certaines plateformes électroniques, dont YouTube, se sont emparées du problème, et ont mis en place des services destinés non seulement à faire disparaître les propos injurieux, les images les plus atroces, mais également, selon le titre d’un journal genevois du mardi 29 janvier 2019, les théories qui dénoncent systématiquement des complots ou des conspirations. Sont également visés par YouTube les propos trompeurs ou manipulateurs. Les contrevérités les plus massives (terre plate, réussites médicales quasi miraculeuses, transmigration de la matière) se verront donc bridées. Sur ce point, je n’ai rien à redire. Mais, qui va juger des propos trompeurs ou manipulateurs. Je ne prends qu’un exemple banal: comme toute parole publique, venue d’un politicien, d’un représentant d’entreprise ou d’un lobby, la prédication dans un temple protestant -ou transmis sur la Toile- apparaîtra trompeur pour un positiviste qui ne croît qu’à ce qu’il touche; il paraîtra manipulateur à quiconque ne fait pas la différence entre une expérience renouvelable dans les conditions scientifiques habituelles et l’expérience singulière propre à une religion vécue personnellement.

Finalement, laisser aux gestionnaires d’une plateforme électronique le soin de juger de ce qui est fallacieux ne peut porter du fruit que si le contrôleur peut également être contrôlé. Ce qui devrait être le rôle premier des bons journalistes. À défaut de quoi, le syndrome du DDT se renouvellera. Le DDT est très efficace pour tuer les acariens; ce qui ne l’empêche pas d’être dangereux pour l’écologie, les animaux et les êtres humains.

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Économie contre écologie. Histoire d'eau en Valais

La complexité de la politique de développement soutenable a connu sa première manifestation publique et internationale en 1992, au premier «sommet de la terre». Selon la formule de l’époque, il s’agissait de concilier les exigences écologiques, économiques et sociales. Couplées deux par deux, ces exigences permettent d’assurer un développement viable (écologique et économique), vivable (écologique et social) et l’équitable (économique et social). Le soutenable se plaçait à l’intersection de ces trois valeurs, le viable (long terme), le vivable (court terme) et l’équitable politique. Très vite, sous la pression de la crise économique, dans beaucoup de pays, l’écologie fut sacrifiée au nom du social, et le long terme au nom de l’urgence. Ce qui donne une valeur particulière à une quatrième exigence, sorte de capitaine d’Artagnan dans la trinité du roman Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, l’exigence de gouvernance démocratique, garante de l’équité.

Valais eau de la Lonza© Oliver s/de.wikipedia.org./Wikimedia CommonsDans ce décor se place aujourd’hui une scène politique valaisanne. Pour revoir à la baisse -dans tous les sens du mot- les exigences de la loi fédérale sur l’eau qui définit les débits minimaux des rivières, et ainsi permettre une plus longue exploitation des usines hydro-électriques en cas de sécheresse, « une initiative du canton du Valais veut revoir à la baisse les débits résiduels minimaux des cours d’eau, afin de favoriser la production hydroélectrique. Les associations de protection de la nature s’en offusquent. » (Le Temps du mardi 22 janvier 2019) Le journaliste titre: «Hydroélectricité: la guerre économie contre écologie».

En fait, il ne s’agit pas simplement de l’économie des producteurs d’électricité d’origine hydraulique contre l’écologie des défenseurs de l’or bleu et des poissons. Car l’initiative est présentée comme un moyen de réaliser l’objectif écologique de la transition énergétique suisse à l’horizon 2050. Expertises et contre-expertises vont bon train. Les uns prétendant qu’une norme diminuée de moitié suffirait à satisfaire les nécessités écologiques, les autres contestant les conditions très particulières dans lesquelles se sont déroulés ces études. Quoi qu’il en soit, dominée par l’économie, une partie du débat se situe à l’intérieur des multiples exigences écologiques.

Bien sûr, il existe certainement d’autres moyens d’atteindre le résultat souhaité dans trente ans. Mais, ici comme dans beaucoup de sujets politiques, le flou sert de cache sexe aux militants de tous bords. Histoire de rappeler que la politique est autant l’art de faire croire que l’art des possibles. Comme souvent, les options qui émergent portent des valeurs difficiles à concilier. «Le ciel des valeurs est un ciel déchiré» disait Jankélévitch. Reste aux politiciens à trancher en faveur de compromis qui, je le souhaite pour le Valais et pour la Suisse, sauvegardent le long terme.

 

La foi des experts

Ceux qui comptent sur les experts pour décider à leur place en seront pour leur frais. En témoigne l’audition publique de spécialistes réunis par une Commission du Conseil national. Ces experts ont tenté d’éclairer les tenants et aboutissant de l’accord institutionnel de la Suisse avec l’Union européenne. Pour les uns «cet accord n’est pas bon, car il laisse trop de questions ouvertes.» (Paul Widmer, professeur à l’Université de Saint-Gall et ancien ambassadeur). Pour les autres, cet accord est «équilibré» (Astrid Epiney, de Université de Fribourg). C’est un «compromis acceptable» (Christa Tobler, professeure de droit européen). Au cœur de la polémique, l’idée que chacun se fait de l’autonomie du «tribunal arbitral paritaire». Si elle est avérée, l’indépendance de ce tribunal est une garantie pour un petit pays comme la Suisse. Cache sexe qui maintiendra le pouvoir de la Cour de justice de l’Union européenne, rétorque Carl Baudenbacher, ancien président (pour le compte du Liechtenstein) de la Cour de l’AELE (Association Européenne de Libre Échange).

Si les conséquences de l’accord-cadre sont difficiles à prévoir. Les conséquences d’un no-deal le sont plus encore. Il est vrai, comme dit l’humoriste, que la prévision est un art difficile «surtout quand elle porte sur l’avenir». C’est pourquoi, de la querelle des experts convoqués par la Commission du Conseil national, Le Temps conclut avec une certaine résignation: «Au terme de l’audition publique d’un aréopage de spécialistes par une commission du Conseil national, il apparaît que, chez les experts aussi, le soutien ou non à l’accord institutionnel avec l’UE est une question de foi.» (15 janvier 2019)

J’épingle cette dernière formule, car le journaliste du Temps réduit cette question de foi à une vague opinion partagée entre «pro-européens optimistes et eurosceptiques pessimistes». Réduire la foi des experts à quelque sentiment a priori, c’est leur faire injure. Car, comme tout-un-chacun, face à un avenir incertain, les experts testent des hypothèses à la lumière des expériences passées. Comme toujours dans les questions humaines, -c’est à dire dans les problème de société,- les expériences passées ne sont jamais parfaitement renouvelables. (Ce qui n’est pas le cas avec les lois de la nature qui, à échelle humaine, sont suffisamment stables pour permettent de vérifier et de refaire les mêmes expériences.) C’est pourquoi, anticiper l’avenir politique en imaginant des scénarios souvent contradictoires, -comme ici pour l’accord-cadre avec l’Union européenne,- est à la fois nécessaire et frustrant. Nécessaire, parce que l’expert n’a pas d’autre outil pour éclairer la position du législateur. Frustrant parce qu’il sait que l’avenir le surprendra toujours, et souvent avec rudesse. Accepter cette perpétuelle remise en question qui fait progresser son intelligence («On pense comme on se heurte» disait Paul Valéry) voilà sa foi, qui est aussi sa consolation et sa dignité.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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