Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Laïcité de l’État genevois

La laïcité «à la française» a encore frappé. À moins que ce ne soit simplement l’opportunisme. Les citoyens qui ont peur de l’avancée de l’Islam sont caressés dans le sens du poil par un amendement à la loi genevoise sur la laïcité de l’État, amendement voté, paraît-il, dans la précipitation. Cet article litigieux sert de prétexte aux opposants à la loi (cinq partis de gauche et plusieurs syndicats ou associations). Pris dans son ensemble. Cette loi, pourtant, me semble équilibrée et mérite qu’on la soutienne lors de la votation de février prochain.

L’amendement en question interdit le port de signes religieux non seulement pour les agents de l’État dans l’exercice de leur fonction -ce qui va de soi, bien que si un fonctionnaire travaille seul dans son bureau, on ne voit pas le mal qu’il provoque en portant un signe religieux-, et dans l’espace public -ce qui est contestable, sauf si cette expression ne visait simplement que l’espace administratif ou officiel recevant du public-, ce qui ne semble pas être le cas, puisqu’est avancé l’argument de «trouble à l’ordre public», argument qui est le cache-sexe de tous les jacobins.

Ce qui est plus étonnant, c’est l’interdiction d’un signe religieux faite aux élu·e·s lorsqu’ils siègent, ce qui est aberrant. Sur ce point, je soutiens l’élue de Meyrin, qui siège en portant le voile dit «islamique». La laïcité française «de combat», comme on l’a parfois qualifiée, n’a jamais empêché le chanoine Kir, député-maire de Dijon, ni même l’abbé Pierre, également député lorsqu’il lança son fameux appel de l’hiver 1954, de siéger en soutane, ce qui n’a gêné aucun électeur attaché à la démocratie. Sans vouloir faire dans l’amalgame, il y a bien d’autres manières de manifester dans les chambres délibératives ses options confessionnelles ou philosophiques. Les «enfants de la veuve», parmi d’autres, se reconnaissent aisément.

Trump(er) le climat

Le Président américain vient de déclarer fallacieuses les conclusions (alarmistes pour l’économie américaine) d’un rapport relatif au climat, rapport qu’il avait lui-même demandé à son administration. «Je l’ai vu, j’en ai lu un peu, et ça va», a-t-il déclaré aux journalistes accrédités à la Maison Blanche.

On s’explique assez bien -ce qui ne justifie rien- que, pour des raisons électorales, Donald Trump ne veuille pas fâcher les régions les plus polluantes des USA; mais son aveuglement dépasse les bornes lorsque l’attestation scientifique provient de ses propres Services et porte sur les dégâts attendus pour l’économie de son propre pays.

Certes, il est de bon ton, dans les prétoires, les journaux et les débats publics, de susciter des querelles d’experts afin de tirer la «science» du côté de convictions particulières; et quelques ONG se sont faits une spécialité de contester les rapports officiels au nom d’études dont les conditions ne sont pas scientifiquement validées. Internet a par ailleurs distillé dans les esprits un esprit de relativisme qui ouvre une large carrière aux Fake news. Mais en ce qui concerne le climat, l’hésitation n’est pas permise.

Le Président américain pense sans doute qu’il est capable de faire peur à la nature dont les lois ne sont pas des lois humaines, et de lui imposer son diktat comme il a réussi -au moins pour un temps- à l’imposer aux pays économiquement et militairement sous sa botte.

Directives anti-fraude

SurveillAssures

Par votation populaire, les directives anti-fraude, par plus des deux tiers des votants, ont été acceptées dimanche dernier 25 novembre 2018, une majorité plus forte encore que celle qui a rejeté l’initiative nationaliste.

Pourquoi s’en étonner? Rare sont les fraudeurs, certainement une petite minorité. Mais seraient-ils plus rare encore, leur présence dans la population a un effet délétère pour la cohésion nationale. Penser que quelques-uns bénéficient d’avantages illégaux au détriment de tous a quelque chose de choquant. C’est valable pour toutes les dimensions de la vie économique et sociale. Dans ce domaine des assurances, comme dans celui de la sécurité, la protection de la vie privée pèse moins que le sentiment de justice et de sûreté. Parler de «supposés fraudeurs» comme l’a fait une conseillère nationale, c’est nier l’évidence. Quant à vouloir «corriger le tir dans les dispositions d’application de la loi», c’est montrer un esprit bien peu démocratique en substituant les combines de couloir à la volonté populaire qui, sur cette question, est sans équivoque.

Reste à mesurer les effets de ces contrôles à venir, et à dresser le bilan économique, sociale et politique de leur mise en œuvre.

Il reste que les modalités d’application doivent être précisément encadrées, de manière à ce que l’atteinte à la vie privée n’outrepasse pas ce qui est strictement nécessaire. C’est pourquoi il faut laisser grande ouverte la voie judiciaire chargée de vérifier la compatibilité des textes et décisions subséquentes avec les droits humains. Ici la Cour européenne de justice, organe du Conseil de l’Europe, sera l’instance déterminante. «Aller jusqu’à Strasbourg» annoncent les opposants à l’initiative acceptée. Oui, pourquoi pas! C’est en cohérence avec le net rejet populaire de l’initiative de préférence nationale.

L’antiféminisme dans l’Église

prieres femme eglise«Église cléricale», «théologie patriarcale», «comportements antiféministes», «attitudes misogynes» qui criminalisent les femmes sans effleurer les partenaires masculins, autant de bonnes raisons que des politiciennes ouvertement féministes ont de se désolidariser de l’Église catholique romaine. Dans un communiqué de presse du 19 novembre 2018, le pas a été franchi par «six féministes catholiques suisses alémaniques bien connues» 1. Les signataires annoncent leur décision de «quitter l’Église» -pratiquement de ne plus verser leur contribution ecclésiastique. Un journaliste commente: «En tant que féministes, elles ne veulent plus appartenir à un tel système qui met leur crédibilité en jeu.»

Je ne peux évidemment rien dire des motivations intimes qui justifient une telle décision. En revanche je crois partager la sensibilité féministe qui milite pour ne pas faire supporter aux seules femmes le poids d’une morale patriarcale, surtout quand elle s’exprime à travers des propos qui choquent la sensibilité occidentale contemporaine en «imposant une morale sexuelle rigide et inhumaine». Un commentaire repris par tous les journaux prétend que «la goutte qui a fait déborder le vase a été la comparaison de l’avortement avec le recours à des tueurs à gages faite par le pape François le 10 octobre».

Au total, force est de constater que la théologie, dans ses implications morales, a une dimension politique parfaitement comprise par ces politiciennes qui ont quitté l’Église. (Voici plus de soixante ans, le cardinal Daniélou argumentait sur le fait que l’oraison posait déjà un problème politique.) Repérées comme Catholiques, les signataires du communiqué de presse mettent effectivement en danger leur crédibilité de responsables politiques féministes… tant qu’elles ne se désolidarisent pas ouvertement -et le plus médiatiquement possible, politique oblige- d’une institution au relents antiféministes.

J’ignore si un tel esclandre fera bouger les lignes théologiques et morales des responsables de l’Église, ni s’il contribuera à décléricaliser l’appareil du pouvoir catholique-romain; mais je souhaite au moins qu’il rende attentif les hérauts romains et diocésains à l’impact de leurs paroles. Dans beaucoup de domaines, ils sont capables de finesse, alors pourquoi, dans ces domaines hyper-sensibles, montrer tant d’imprudence, je veux dire de manque d’intelligence des situations concrètes et des itinéraires toujours singuliers, au point de proférer de tranchantes condamnations? Reste que, comme disait Nietzsche, s’il est facile -du moins dans nos pays- de quitter une institution, il est moins facile de se dés-imprégner des traditions spirituelles et caritatives qu’elle charrie. Mais ça, c’est certainement une bonne chose.

1. “Nous partons!” Le message est signé par Cécile Bühlmann, ancienne conseillère nationale des Verts (LU), Anne-Marie Holenstein, ancienne directrice de l’Action de Carême, Monika Stocker, ancienne conseillère nationale et conseillère municipale de Zurich, Doris Strahm, et Regula Strobel, théologiennes féministes, ainsi que Ruth-Gaby Vermont ancienne conseillère nationale et membre du Conseil de l’Europe. Elles ne veulent plus appartenir à une institution qui nie les droits des femmes et les exclut de la hiérarchie ecclésiale, en raison de leur sexe et du pouvoir masculin.

La foi en l’être humain

J’épingle ici une formule glanée sur le site du Temps (13 novembre). Le compte-rendu favorable d’un ouvrage d’Alice Mc Dermott, La neuvième heure, pointe vers une formule ambiguë: «L’auteure rend hommage à ces religieuses animées par leur foi en l’être humain». Il s’agit de l’histoire de religieuses catholiques «courbées sous leurs coiffes de bure, un chapelet entre les doigts» qui, sans toujours tenir compte du Droit canonique ni même des convenances, faisaient passer, comme il se doit, la charité avant les rubriques. Alice McDermott raconte une histoire supposée se dérouler à Brooklyn dans la première moitié du XXe siècle, à l’époque où elle était encore enfant, l’histoire de l’une de ces petites sœurs soignantes qui s’est occupée d’une manière admirable d’une veuve enceinte de son mari suicidé.

Je retiens la formule «foi en l’être humain» car il semble jurer avec le titre même de l’ouvrage. ( La neuvième heure est évidemment celle où Jésus, aux dires des évangiles, est mort sur la croix.) La recension donne l’impression que l’amour concret du prochain fait, a priori, mauvais ménage avec l’esprit de Jésus. «La romancière, signe un vibrant éloge de toutes ces "Sœurs Courage" si humblement dévouées, moins préoccupées par la contemplation divine que par la misère qui dort sur les trottoirs de la ville. Là où leur présence silencieuse –et merveilleuse d’abnégation– réalise des miracles.»

Où est la foi en l’être humain, dans cette histoire? Est-ce l’esprit d’abnégation dont semble douée l’héroïque religieuse. On pourrait le croire à la lecture de la recension parue dans Le Temps. Mais ce ne serait là qu’une partie de la vérité. Car, si foi en l’être humain il y a, elle se cache aussi dans la veuve et son enfant, qui découvrent une humanité insoupçonnée dans l’accueil d’une communauté de religieuses. Alice Mc Dermott fait passer ainsi le lecteur d’une conception généreuse de l’amour «aimer c’est tout donner», à une conception spirituelle plus subtile: «aimer, c’est tout attendre de l’humanité, au risque d’être déçu  (ce qui fut, finalement, l’expérience de Jésus). Le dernière phrase de la recension ne croit donc pas si bien dire en concluant: «On vous salue, Alice, pleine de grâce!»

Mendicité à Lausanne

povertySuivant l’exemple du canton de Genève, le canton de Vaud a promulgué une loi qui interdit la mendicité. Depuis le 1er novembre 2018, mendier à Lausanne est interdit. Les prétextes ne manquent pas. Le plus obvie est que les Roms cacheraient, sous le manteau de la charité, une ou des organisations maffieuses, ce que contestent de récents études sociologiques sur le canton de Vaud. Les tenants de l’interdiction auraient pu se justifier en évoquant la nationalisation des biens de l’Église genevoise, en 1535 (avant même l’arrivée de Jean Calvin), nationalisation qui a servi à fonder -au sens tant institutionnel que financier du mot- l’Hospice général. Histoire de rappeler que la charité privée ne peut se substituer à une solidarité administrée, on aurait pu également se baser sur le mouvement solidariste initié par le Franc-maçon Léon Bourgeois à la fin du XIX° siècle en France. Et s’il fallait une caution ecclésiastique à ce bon sens rationnel, je convoquerais le pape Pie XII, dont le pape François s’est fait l’écho en rappelant que la politique était la forme la plus haute de la charité.

En dépit de ces illustres autorités, je conteste le bien-fondé de l’interdiction de la mendicité (que ce soit à Lausanne ou ailleurs). Il y a, bien sûr, des raisons évangéliques, bien soulignées par Pascal Bregnard, responsable du Département solidarité de l’Église catholique dans le canton de Vaud. Mais il y a également des constats: aussi bien organisées soient les bureaux de bienfaisance -comme on disait à l’époque de Léon Bourgeois- et même s’ils poursuivent des objectifs fondamentaux touchant l’insertion des personnes à la rue, ces organisations, qu’elles soient publiques ou privées, ne peuvent fonctionner que sur la base de catégories administratives. Inhérente à toute organisation, cette rationalité gomme les situations particulières, les itinéraires singuliers, et toutes ces réalités concrètes où les histoires familiales et nationales s’entremêlent. Résultat: certains n’entrent pas dans les catégories qui leurs permettraient de bénéficier de l’aide publique. Par cette interdiction de la mendicité, l’esprit de géométrie a sournoisement frappé, dirait Blaise Pascal.

L’esprit de finesse nous oriente résolument dans une autre voie. Pour les quelques-uns dont c’est le seul recours car ils n’entrent pas dans les catégories prévues par la réglementation, et quitte à choquer la sensibilité des honnêtes passants, il est indigne d’interdire la mendicité. J’ignore si le référendum lancé dans le canton de Vaud contre l’interdiction ira à son terme; mais quelle qu’en soit l’issue, je m’associe par la pensée et par la plume à la communauté Sant’Egidio opposée à la loi d’interdiction de la mendicité. C’est une question de respect de soi-même.

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