Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Directives anti-fraude

SurveillAssures

Par votation populaire, les directives anti-fraude, par plus des deux tiers des votants, ont été acceptées dimanche dernier 25 novembre 2018, une majorité plus forte encore que celle qui a rejeté l’initiative nationaliste.

Pourquoi s’en étonner? Rare sont les fraudeurs, certainement une petite minorité. Mais seraient-ils plus rare encore, leur présence dans la population a un effet délétère pour la cohésion nationale. Penser que quelques-uns bénéficient d’avantages illégaux au détriment de tous a quelque chose de choquant. C’est valable pour toutes les dimensions de la vie économique et sociale. Dans ce domaine des assurances, comme dans celui de la sécurité, la protection de la vie privée pèse moins que le sentiment de justice et de sûreté. Parler de «supposés fraudeurs» comme l’a fait une conseillère nationale, c’est nier l’évidence. Quant à vouloir «corriger le tir dans les dispositions d’application de la loi», c’est montrer un esprit bien peu démocratique en substituant les combines de couloir à la volonté populaire qui, sur cette question, est sans équivoque.

Reste à mesurer les effets de ces contrôles à venir, et à dresser le bilan économique, sociale et politique de leur mise en œuvre.

Il reste que les modalités d’application doivent être précisément encadrées, de manière à ce que l’atteinte à la vie privée n’outrepasse pas ce qui est strictement nécessaire. C’est pourquoi il faut laisser grande ouverte la voie judiciaire chargée de vérifier la compatibilité des textes et décisions subséquentes avec les droits humains. Ici la Cour européenne de justice, organe du Conseil de l’Europe, sera l’instance déterminante. «Aller jusqu’à Strasbourg» annoncent les opposants à l’initiative acceptée. Oui, pourquoi pas! C’est en cohérence avec le net rejet populaire de l’initiative de préférence nationale.

L’antiféminisme dans l’Église

«Église cléricale», «théologie patriarcale», «comportements antiféministes», «attitudes misogynes» qui criminalisent les femmes sans effleurer les partenaires masculins, autant de bonnes raisons que des politiciennes ouvertement féministes ont de se désolidariser de l’Église catholique romaine. Dans un communiqué de presse du 19 novembre 2018, le pas a été franchi par «six féministes catholiques suisses alémaniques bien connues» 1. Les signataires annoncent leur décision de «quitter l’Église» -pratiquement de ne plus verser leur contribution ecclésiastique. Un journaliste commente: «En tant que féministes, elles ne veulent plus appartenir à un tel système qui met leur crédibilité en jeu.»

Je ne peux évidemment rien dire des motivations intimes qui justifient une telle décision. En revanche je crois partager la sensibilité féministe qui milite pour ne pas faire supporter aux seules femmes le poids d’une morale patriarcale, surtout quand elle s’exprime à travers des propos qui choquent la sensibilité occidentale contemporaine en «imposant une morale sexuelle rigide et inhumaine». Un commentaire repris par tous les journaux prétend que «la goutte qui a fait déborder le vase a été la comparaison de l’avortement avec le recours à des tueurs à gages faite par le pape François le 10 octobre».

Au total, force est de constater que la théologie, dans ses implications morales, a une dimension politique parfaitement comprise par ces politiciennes qui ont quitté l’Église. (Voici plus de soixante ans, le cardinal Daniélou argumentait sur le fait que l’oraison posait déjà un problème politique.) Repérées comme Catholiques, les signataires du communiqué de presse mettent effectivement en danger leur crédibilité de responsables politiques féministes… tant qu’elles ne se désolidarisent pas ouvertement -et le plus médiatiquement possible, politique oblige- d’une institution au relents antiféministes.

J’ignore si un tel esclandre fera bouger les lignes théologiques et morales des responsables de l’Église, ni s’il contribuera à décléricaliser l’appareil du pouvoir catholique-romain; mais je souhaite au moins qu’il rende attentif les hérauts romains et diocésains à l’impact de leurs paroles. Dans beaucoup de domaines, ils sont capables de finesse, alors pourquoi, dans ces domaines hyper-sensibles, montrer tant d’imprudence, je veux dire de manque d’intelligence des situations concrètes et des itinéraires toujours singuliers, au point de proférer de tranchantes condamnations? Reste que, comme disait Nietzsche, s’il est facile -du moins dans nos pays- de quitter une institution, il est moins facile de se dés-imprégner des traditions spirituelles et caritatives qu’elle charrie. Mais ça, c’est certainement une bonne chose.

1. “Nous partons!” Le message est signé par Cécile Bühlmann, ancienne conseillère nationale des Verts (LU), Anne-Marie Holenstein, ancienne directrice de l’Action de Carême, Monika Stocker, ancienne conseillère nationale et conseillère municipale de Zurich, Doris Strahm, et Regula Strobel, théologiennes féministes, ainsi que Ruth-Gaby Vermont ancienne conseillère nationale et membre du Conseil de l’Europe. Elles ne veulent plus appartenir à une institution qui nie les droits des femmes et les exclut de la hiérarchie ecclésiale, en raison de leur sexe et du pouvoir masculin.

La foi en l’être humain

J’épingle ici une formule glanée sur le site du Temps (13 novembre). Le compte-rendu favorable d’un ouvrage d’Alice Mc Dermott, La neuvième heure, pointe vers une formule ambiguë: «L’auteure rend hommage à ces religieuses animées par leur foi en l’être humain». Il s’agit de l’histoire de religieuses catholiques «courbées sous leurs coiffes de bure, un chapelet entre les doigts» qui, sans toujours tenir compte du Droit canonique ni même des convenances, faisaient passer, comme il se doit, la charité avant les rubriques. Alice McDermott raconte une histoire supposée se dérouler à Brooklyn dans la première moitié du XXe siècle, à l’époque où elle était encore enfant, l’histoire de l’une de ces petites sœurs soignantes qui s’est occupée d’une manière admirable d’une veuve enceinte de son mari suicidé.

Je retiens la formule «foi en l’être humain» car il semble jurer avec le titre même de l’ouvrage. ( La neuvième heure est évidemment celle où Jésus, aux dires des évangiles, est mort sur la croix.) La recension donne l’impression que l’amour concret du prochain fait, a priori, mauvais ménage avec l’esprit de Jésus. «La romancière, signe un vibrant éloge de toutes ces "Sœurs Courage" si humblement dévouées, moins préoccupées par la contemplation divine que par la misère qui dort sur les trottoirs de la ville. Là où leur présence silencieuse –et merveilleuse d’abnégation– réalise des miracles.»

Où est la foi en l’être humain, dans cette histoire? Est-ce l’esprit d’abnégation dont semble douée l’héroïque religieuse. On pourrait le croire à la lecture de la recension parue dans Le Temps. Mais ce ne serait là qu’une partie de la vérité. Car, si foi en l’être humain il y a, elle se cache aussi dans la veuve et son enfant, qui découvrent une humanité insoupçonnée dans l’accueil d’une communauté de religieuses. Alice Mc Dermott fait passer ainsi le lecteur d’une conception généreuse de l’amour «aimer c’est tout donner», à une conception spirituelle plus subtile: «aimer, c’est tout attendre de l’humanité, au risque d’être déçu  (ce qui fut, finalement, l’expérience de Jésus). Le dernière phrase de la recension ne croit donc pas si bien dire en concluant: «On vous salue, Alice, pleine de grâce!»

Mendicité à Lausanne

povertySuivant l’exemple du canton de Genève, le canton de Vaud a promulgué une loi qui interdit la mendicité. Depuis le 1er novembre 2018, mendier à Lausanne est interdit. Les prétextes ne manquent pas. Le plus obvie est que les Roms cacheraient, sous le manteau de la charité, une ou des organisations maffieuses, ce que contestent de récents études sociologiques sur le canton de Vaud. Les tenants de l’interdiction auraient pu se justifier en évoquant la nationalisation des biens de l’Église genevoise, en 1535 (avant même l’arrivée de Jean Calvin), nationalisation qui a servi à fonder -au sens tant institutionnel que financier du mot- l’Hospice général. Histoire de rappeler que la charité privée ne peut se substituer à une solidarité administrée, on aurait pu également se baser sur le mouvement solidariste initié par le Franc-maçon Léon Bourgeois à la fin du XIX° siècle en France. Et s’il fallait une caution ecclésiastique à ce bon sens rationnel, je convoquerais le pape Pie XII, dont le pape François s’est fait l’écho en rappelant que la politique était la forme la plus haute de la charité.

En dépit de ces illustres autorités, je conteste le bien-fondé de l’interdiction de la mendicité (que ce soit à Lausanne ou ailleurs). Il y a, bien sûr, des raisons évangéliques, bien soulignées par Pascal Bregnard, responsable du Département solidarité de l’Église catholique dans le canton de Vaud. Mais il y a également des constats: aussi bien organisées soient les bureaux de bienfaisance -comme on disait à l’époque de Léon Bourgeois- et même s’ils poursuivent des objectifs fondamentaux touchant l’insertion des personnes à la rue, ces organisations, qu’elles soient publiques ou privées, ne peuvent fonctionner que sur la base de catégories administratives. Inhérente à toute organisation, cette rationalité gomme les situations particulières, les itinéraires singuliers, et toutes ces réalités concrètes où les histoires familiales et nationales s’entremêlent. Résultat: certains n’entrent pas dans les catégories qui leurs permettraient de bénéficier de l’aide publique. Par cette interdiction de la mendicité, l’esprit de géométrie a sournoisement frappé, dirait Blaise Pascal.

L’esprit de finesse nous oriente résolument dans une autre voie. Pour les quelques-uns dont c’est le seul recours car ils n’entrent pas dans les catégories prévues par la réglementation, et quitte à choquer la sensibilité des honnêtes passants, il est indigne d’interdire la mendicité. J’ignore si le référendum lancé dans le canton de Vaud contre l’interdiction ira à son terme; mais quelle qu’en soit l’issue, je m’associe par la pensée et par la plume à la communauté Sant’Egidio opposée à la loi d’interdiction de la mendicité. C’est une question de respect de soi-même.

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Jair Bolsonaro...

200px Presidente Jair Messias Bolsonaro© wikimedia ommonsJair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil, élu hier, a nettement devancé son adversaire (55,1% des voix contre 44,9%). Dans leurs diversités, les médias mettent l’accent tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des facettes de son programme. Le Temps (lundi 29 octobre 2018) insiste sur son idéologie  économique inspiré de l’«École de Chicago» qui promeut un libéralisme radical -ce que le candidat désignait par «libérer l’économie». Le Figaro, de Paris, insiste sur la gouvernance à poigne du futur gouvernement -plusieurs généraux sont pressentis pour faire partie d’une nouvelle équipe gouvernementale réduite de moitié. D’autres s’interrogent sur la fragilité annoncée de son soutien parlementaire…

Au même moment paraît, dans la dernière livraison de la revue parisienne Études (novembre 2018) un article de Paul Valadier, spécialiste de philosophie politique. Le jésuite traite du ressort profond des populismes qui fleurissent un peu partout dans le monde. Tout ceci a de quoi faire peur, tant sur les plans économique, politique et sociaux.

Sur le plan économique, l’ultralibéralisme de l’École de Chicago à laquelle se réfère le Président Bolsonaro, celle de la rationalité instrumentale, pèche par son ignorance des conditions réelles de la vie économique : il se coule dans une logique unidimensionnelle, comme si les marchés pouvaient par eux-mêmes rectifier leurs propres dérives ; il oublie, à la manière de toutes les technocraties, que l’économie est encastrée dans un environnement social, culturel, politique et religieux.

Sur le plan politique, il joue le «peuple» contre les «élites». Dans l’article précité, Paul Valadier n’a pas de mal à montrer que c’est là une illusion dangereuse, déjà utilisée, avec les effets que l’on sait, par les gouvernants totalitaires. À la manière de ces candidats qui dénoncent le pouvoir en place pour se substituer à lui, le populisme se présente comme l’authentique et le direct représentant du «bon» peuple; il oublie ce qui fait la force de la démocratie helvétique, les médiations et les protocoles nécessaires à toute représentation démocratique.

Enfin, sur le plan social, le populisme ignore la multiplicité des solidarités qui divisent le peuple au prorata des risques communs assumés différemment par chacun des groupes sociaux. Pour fondre tous les groupes disparates dans un peuple unique, il fait miroiter à l’horizon un ennemi commun, supposé monstrueux (en Europe, c’est la Commission de Bruxelles, ou encore les émigrés) et laisse dans l’ombre les fragilités internes du pays qui pèsent davantage sur les plus faibles.

Face au danger populiste, il n’y a pas de sauveur suprême, pas de méthode miracle. Seule une culture du bien commun où l’intérêt de chacun se conjugue avec la solidarité de tous permet, en éclairant les consciences et les votations de chacun, de frôler l’abîme sans y succomber. Mais, comme diraient les jésuites, cela suppose un discernement qui fasse pièce aux passions désordonnées.


Connerie infinie

Le site du Temps présente un ouvrage qui rassemble les actes d’un symposium sur un sujet toujours actuel depuis la nuit des temps, la connerie.

Mise en ligne avant hier (mardi 23 octobre 2018) la présentation  fait état des opinions et analyses sorties des cerveaux les plus recherchés : Edgar Morin, Boris Cyrulnik, etc.

Jadis, on se penchait sur la profondeur infinie de Dieu ; aujourd’hui l’infini se présente sous d’autres apparences. Einstein prétendait que deux phénomènes seulement donnaient une idée de l’infini: l’espace et la bêtise humaine, ajoutant qu’il n’était pas certain de l’infini de l’espace. Quant à la bêtise humaine, elle me semble être le corollaire du bon sens. Le bon sens est, dit-on, la chose du monde la mieux partagée; la preuve en est que personne reconnaît manquer de bon sens. Un petit facétieux en a conclu que si le bon sens était partagé entre les sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète, chacun en a très peu. Ce manque de bon sens permet peut-être de comprendre pourquoi la bêtise n’est pas circonscrite dans une frange étroite de la population, mais qu’elle est généreusement répandue sur tous ceux qui se croient omniscients et logiciens hors pair.r Morin, Boris Cyrulnik, etc. Le journaliste commente le phénomène en le présentant comme très contagieux et résistant à quasiment tous les traitements : « Laissez toute espérance, prévient d’ailleurs Jean-François Marmion, journaliste scientifique et rédacteur en chef de la revue Le Cercle Psy, dans son introduction à Psychologie de la connerie, essai sur les ressorts de ce mal qui ronge la société depuis toujours. » Les psychologues y voient un « trouble de personnalité narcissique », les moralistes un effet pervers de l’arrogance et de la suffisance, les sociologues une conséquence du conformisme, les philosophes une confusion entre le sujet et l’objet.

Cette réflexion ne relève pas de la morale, mais de la rigueur scientifique. Celle-ci commence en effet par ce que les théologiens du Moyen-Âge appelaient la docte ignorance, c’est à dire l’intuition de ne pas tout savoir. Savoir que l’on ne sait pas, c’est déjà savoir quelque-chose (d’où le qualificatif de « docte »). C’est le début de la démarche scientifique, du bon sens, et la meilleure antidote de la connerie.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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