Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Juillet-Août 2018

Accueil des personnes LGBT dans l'Église

Présent à Dublin pour la neuvième rencontre mondiale des familles (23 août 2018), le jésuite américain James Martin a livré un discours poignant pour encourager l’Église à accueillir les personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels). Pour mieux faire passer son message, avant de donner quelques beaux témoignages d’accueil et de services rendus dans les paroisses par ces personnes, le Père James Martin a d’abord énuméré de nombreuses situations dans lesquelles les personnes LGBT s’étaient senties abandonnées, refoulées, rejetées par l’Église. Il parle notamment de cette mère qui se félicitait que son fils revienne sur les bancs de l’Église un dimanche de Pâques, «mais après que le prêtre ait proclamé l'histoire de la résurrection du Christ, devinez sur quoi il a prêché? Les maux de l'homosexualité. Le fils s'est levé et est sorti de l'église. Et la mère s'est assise dans le banc et a pleuré».

Le Père James Martin est un bon témoin de l’attitude de miséricorde promue par notre pape François. Attitude de discreta caritas (charité pleine de discernement) que le pape désirerait voir mise en œuvre  dans bien des domaines (accueil des réfugiés, divorcés remariés). Bref, résume le jésuite américain, il ne faut pas définir les personnes par leur orientation sexuelle; il faut voir au-delà. «Voyez-les dans leur intégralité. Et si vous parlez de chasteté avec les LGBT, faites en autant avec les hétéros».

Cette attitude est nécessaire, c’est la moindre que l’on puisse attendre dans l’Église ; mais je crains que cela ne suffise pas pour que les personnes LGBT se sentent à l’aise. Car, derrière le rideau de l’accueil, se maintient la vieille doctrine appuyée sur des morceaux choisis de la Bible, doctrine construite sur les arguments empruntés à Thomas d’Aquin qui voyait dans l’homosexualité une perversion «contre nature» (sous-entendu contre la nature humaine qui conçoit la procréation comme finalité quasi exclusive de l’acte sexuel). Au XVIIIe siècle, le théologien moraliste Alphonse de Ligori a tenté de desserrer ce carcan dogmatique en appliquant la théorie (déjà présente chez Thomas d’Aquin) du primat de la conscience fondé sur «l’erreur insurmontable»: quand, en dépit d’informations et de réflexions éclairées, on n’arrive pas à se convaincre de l’argument présenté par l’autorité, on a le devoir de suivre sa conscience, fût-elle erronée. Dans les temps plus récents, des moralistes catholiques ont voulu assimiler l’homosexualité à une maladie qui relève non d’une condamnation mais du soin. À la lumière de la psychanalyse, certains théologiens voudraient voir l’Église faire un pas dans la modernité en considérant l’homosexualité, à la manière de Sigmund Freud, non pas comme une maladie, mais comme «une variante de la fonction sexuelle.»

Quelle leçon tirer de ces multiples approches: intéressons-nous aux schémas de pensées et pas simplement aux pratiques charitables, aussi nécessaires soient-elles ; car les schémas de pensée orientent les prescriptions morales ; l’histoire de ces schémas de pensée, en nous faisant prendre du recul, favorisera notre discernement. À condition, bien sûr, que l’on ne récuse pas a priori la notion d’histoire appliquée au développement du dogme.


À QUI APPARTIENT LA TRIBUNE DE GENÈVE ?

En des termes sobres, La Tribune de Genève annonce le remplacement, dès ce vendredi 31 août 2018, de son Rédacteur en chef Pierre Ruetschi (à gauche sur la photo) par son adjoint Frédéric Julliard (à droite sur la photo). Toute allusion à un reflet politique serait mal venue. Le Temps du jeudi 30 août 2018 est plus prolixe. Il rappelle l’opposition ferme de Pierre Ruetschi à ce qu’un élu du Grand Conseil a qualifié de «démantèlement» qui a consisté, pour l’entreprise financière de tutelle, Tamedia, à regrouper à Lausanne l’essentiel des Rédactions de ses journaux romands. Pierre Ruetschi s’est «opposé à la stratégie romande de l’éditeur zurichois» souligne Le Temps, précisant que «son dernier acte de rébellion aura été de refuser de transmettre à Tamedia la liste des grévistes qui s’étaient mobilisés début juillet après l'annonce de la disparition de la version papier du Matin». D’où ce jugement global du Temps «Tamedia écarte son rédacteur en chef frondeur», pendant que La Tribune annonce sobrement le changement, assorti d’un billet du Président du Conseil d’administration de Tamedia soulignant toutes les qualités montrées par le rédacteur en chef en ces périodes difficiles pour la presse.

Cet épisode fait remonter à la surface une vieille question, toujours actuelle, et de première importance pour la vie sociale, personnelle et politique de chacun: à qui appartient un journal? À ses financeurs? À ses journalistes? Ou encore, comme dans le célèbre film d’après-Guerre Citizen Kane, à ses lecteurs? La loi française de 1884 instaurant la liberté de la presse dans le respect des personnes et des opinions d’autrui (ce dernier point est parfois oublié) y voyait le complément nécessaire de la démocratie. Le «quatrième pouvoir» se présentait d’emblée comme la condition de la liberté de jugement que chaque lecteur pouvait -ou même devait- se faire selon une éthique consciente de la dignité de chacun.

Contrairement à l’opinion courante, cette liberté ne se niche pas dans le souci d’équilibre pointilleux entre les opinions de ceux qui sont «pour» et les opinions de ceux qui sont «contre», comme si la vérité se cachait toujours «au milieu». Elle se manifeste en revanche dans la clarté de la position particulière prise par le journal -à travers les options du rédacteur en chef et la place qu’il accorde à chaque information, et par la transparence des écrits ou des propos de ses chroniqueurs. Ce qui faisait dire à Charles Péguy que, pour gagner des lecteurs, un média doit accepter d’en perdre.

Au final, il n’existe pas d’information reflétant la vérité chimiquement pure; il n’existe que des médias acceptant consciemment la relativité du point de vue qui leur permet la cohérence de leur présentation. C’est pourquoi je souscris sans réserve à ce message laissé par Pierre Ruetschi dans son dernier édito de La Tribune, évoquant «un souci absolu d’indépendance et d’honnêteté dans la recherche et le traitement de l’information.»


Cléricalisme pédophile

L’énorme scandale qui vient d’éclater dans l’Église catholique romaine de Pennsylvanie (USA) à la suite de beaucoup d’autres (Irlande, Chili) ne peut en rester à la légitime indignation. Comme disait Spinoza, au-delà du blâme il faut chercher à comprendre. Depuis des années que la pédophilie de certains prêtres un peu partout dans le monde occupe la une des journaux, les explications n’ont pas manqué: chasteté mal comprise, célibat imposé (ce qui statistiquement semble faux), recrutements d’autant plus hasardeux que le manque de prêtres pousse les responsables à moins de vigilance quant à l’équilibre psychologique des candidats, formation lacunaire dans les domaines psycho-affectifs, isolement sociologique. Dans la livraison de ce jour lundi 20 août 2018, le journal La Croix donne la parole à un prêtre psychothérapeute. L’explication avancée par lui campe aux confins de la culture religieuse catholique et de la théologie. Elle se résume en un mot: cléricalisme.

Politiquement, le cléricalisme est le pouvoir des clercs -c’est à dire des intellectuels, mais ce qui est visé est essentiellement le cléricalisme religieux, disons le clergé- leur intervention dans les affaires de l’État. C’est ce qui justifiait l’anticléricalisme des radicaux de la fin du XIXe siècle. Mais, de même que la laïcité, qui est le corollaire de l’anticléricalisme, a vu son champ s’élargir du domaine politique vers l’ensemble de l’espace public, de même le cléricalisme a débordé le domaine politique pour irriguer, sous la désignation de moralisme, les principaux aspects de la vie personnelle et sociale. L’intellectuel est supposé savoir, et savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire; il parle en répétant «il faut, il ne faut pas». Ce qui, évidemment, se retourne contre le fautif et son institution qui prétend enseigner aux autres ce qu’ils doivent faire.

Le cléricalisme religieux est d’autant plus prégnant qu’il se réfère à une révélation, acte gratuit qui échappe, par définition, au vulgaire. D’où cet imaginaire particulièrement présent parmi les fidèles de l’Église catholique, qui fait du prêtre consacré une sorte de monstre sacré à qui l’on prête une science divine, inaccessible au commun des mortels. Cette culture religieuse constitue une énorme caisse de résonance en cas d’abus sexuels.

Karl Marx faisait remarquer que souvent, le médiateur (ici le prêtre) prenait la place de l’autorité (ici la divinité) à laquelle il prétend conduire. Or, même si nous sommes bien loin de la sensibilité biblique, le messager reflète encore quelque peu la valeur du message. «Qu’ils sont beaux les pieds des apporteurs de bonnes nouvelles», dit le psalmiste. Inversement, la bonne nouvelle est éclipsée par le scandale fomenté par le médiateurs. Force donc est de répéter avec les anticléricaux de jadis, en l’élargissant à la question du jour: «le cléricalisme, voilà l’ennemi».


Accord avec le féminin

En ce jour où l’Église catholique romaine fête l’Assomption de la Vierge Marie (comme disait le vicaire de ma paroisse natale «la montée au ciel de la maman de Jésus») le journal Le Monde du mercredi 15 août 2018 souligne un point de grammaire qui réjouira les féministes -à défaut de les faire monter au ciel avec la Vierge Marie- : en grammaire française, la domination du masculin sur le féminin est récente, très précisément, elle date du XVIIe siècle. Jusqu’à cette époque, l’accord se faisait -ou pouvait se faire- avec le genre du nom le plus rapproché. On pouvait donc écrire «Anatole et Joséphine sont belles» C’est ce qu’on appelle l’accord de proximité.

S’il fallait trouver un coupable pour avoir imposé la domination du masculin sur le féminin dans les règles d’accord, ce serait le grammairien de cette époque rationaliste -le XVIIe siècle- Claude Favre de Vaugelas (épinglé notamment par Molière). Vaugelas était l’un des membres de l’Académie française, récemment fondée par le cardinal de Richelieu (1635). Douze ans après, en 1647, cet illustre «immortel» écrivait que le masculin doit l’emporter sur le féminin parce que «le masculin est plus noble que le féminin» (sic). Cherchant une justification à cette plus haute noblesse, un autre «immortel» précisera un siècle plus tard « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (sic). Certes, il y eu, depuis, des velléités d’équilibre des genres. Un projet de décret sous la Révolution française (en 1792 précisément), à la requête des «dames de l’Assemblée nationale», affirmait: «Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble». L’Assemblée nationale ne donna pas suite. Comme quoi on ne peut pas être révolutionnaire dans tous les domaines.

Revenir à l’accord de proximité semble donc aller dans le bon sens. Mais, le diable se cachant dans les détails, je crains que, la langue française n’ayant pas à sa disposition le genre neutre, le problème ne soit pas entièrement résolu. Si j’écris «Joséphine et Anatole sont beaux» les grincheux soupçonneront que j’ai délibérément choisi l’ordre des personnages de manière à donner le dernier mot au masculin. Inversement, si j’écris «Anatole et Joséphine sont belles» d’autres grincheux -parfois les mêmes- soupçonneront que je veux afficher mon féminisme en plaçant dans l’ombre le masculin. Il en va de même lorsque je crois échapper au problème en juxtaposant les personnages masculins et les personnages féminins (oh, pardon, les personnages féminins et les personnages masculins!). Car alors, l’ordre d’énonciation est interprété comme un ordre de préséance. Si je dis «Anatole et Joséphine» cela ne connote pas exactement la même chose que «Joséphine et Anatole».

Le graphisme lui-même n’échappe pas entièrement au dilemme. Si je m’adresse à mes «ami.e.s», la Webmaster (pardon, je voulais dire la Webmistress) me soupçonnera de vouloir mettre entre parenthèses le féminin. Je pourrai toujours écrire Webmestre, suffisamment ambigu. Vais-je m’en tirer en m’adressant aux lecteurs et lectrices (ou aux lectrices et lecteurs) de ce coup d’épingle par un sympathique «très che.è.r.e.s» ? Même pas ! Car « on » (pronom indéfini, bien pratique en ce domaine sensible) me reprochera de ne pas avoir écrit «Très ch.è.e.r.e.s». Alors que faire ? Supprimer les genres ? C’est mon rêve le plus logique. À défaut, ne plus utiliser de noms propres ni de métiers connotant un genre particulier. À l’oral, je me contenterai de répéter deux fois ami.e.s en laissant planer un doute sur la présence ou non du «e» fatidique dans le premier ou le second mot. De cette manière «on» ne saura pas trop à l’oreille si le genre féminin l’a emporté, ou non, sur le genre masculin, et chacun choisira à sa guise. À l’écrit, cette échappatoire est impossible. Rédiger des coups d’épingle va devenir de plus en plus difficile.


L’Europe désintégrée

CoupEpingle aout18Les événements de cet été font mal à l’Europe. La décision américaine, le 8 mai dernier, de se retirer de l’accord avec l’Iran, suivie du rétablissement des sanctions pour toutes les entreprises étrangères qui investissent dans ce pays, a provoqué le retrait des firmes européennes. Ce retrait a des allures de «débandade», écrit un analyste (Le Monde du jeudi 9 août 2018). Début juillet, le Président américain (sur la base de statistiques trafiquées, -ce n’est n’étonne personne-) a sommé l’Allemagne de prendre ses distances d’avec son principal fournisseur d’énergie fossile, la Russie. L’Europe est tancée par ce même Président pour qu’elle assume les frais de sa défense. Sous-entendu, -mais c’est évident-, l’Amérique attend une augmentation des achats de matériel militaire américain par les européens.

Plus dangereux pour la cohésion de l’Europe, le Président américain soutient ostensiblement les partis populistes d’extrême-droite, tous hostiles à l’intégration européenne, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Europe centrale. Pendant ce temps la Chine a fini par abandonner son rêve de faire de l’Europe sinon une alliée, du moins un pion de poids face aux États-Unis. Déçue du peu d’appétence des européens pour les investissements dans la «route de la soie», la Chine place désormais ses pions européens autrement,en investissant dans les infrastructures des pays du Centre et de l’Est de l’Europe. De son côté, la Russie reste échaudée par les sanctions européennes (prises à la suite de l’annexion de la Crimée et du soutien russe aux séparatistes du Donbass). Du coup, désespérant de traiter utilement avec l’Europe, le Président russe aménage ses arrières en préparant un espace eurasiatique.

Dans le miroir de cette dislocation où se conjuguent l’économie, la politique et la stratégie militaire, l’Europe présente un visage tuméfié. Sa monnaie, sans avoir démérité, est toujours incapable de faire pièce au dollar. Sa défense commune se réduit à quelques régiments mixtes. Sur ce terrain, le pire reste à venir: la grande brèche, bénie par les USA, que constituera le départ de l’apport militaire britannique au système de défense européen. Bref, bien que théoriquement puissante, l’Europe, tant économique que politique, manque d’une ligne commune.

«Nous ne négocions pas avec les États-Unis, nous faisons ce qu’ils nous demandent parce qu’ils sont dans une position de force» me confiait un ancien Président de la Confédération. Les pays d’Europe n’ont pas cette sagesse helvétique qui, finalement, n’a pas trop mal réussi;  ils se divisent à chercher, chacun de son côté, quelques marrons à tirer du feu d’artifice américain. Mais l’erreur principale de l’Union européenne est sans aucun doute d’accuser les autres, l’administration américaine, le potentat russe ou le gouvernement chinois. La pire faute pour les européens est d’appliquer, chacun pour soi, la morale de la fable de La Fontaine: «Ne t’attends qu’à toi seul», morale fallacieuse venue d’Ésope, un poète latin. Sans nul doute, le manque de vision et de foi dans l’avenir commun est la principale source du danger de dislocation que court aujourd’hui l’Europe désintégrée.


Mancini, idéologie et sport

Le sprinter Pascal Mancini est aujourd’hui sanctionné. Le reproche? Sa proximité affichée avec des «figures d’extrême droite» ainsi que des propos et images à caractère raciste sur Internet. La sanction?  La Fédération Swiss Athletics l’a exclu des prochains championnats d'Europe de Berlin. Pascal Mancini ne participera ni à la course de relai quatre fois cent mètres (site du Temps du 1er août 2018) ni à la course individuelle (site de la Tribune du même jour). Comme pour les manifestations qui pourraient troubler l’ordre public, l’argument de la Fédération n’est évidemment pas les opinions personnelles du sportif, mais les effets délétères de la présence de Mancini sur le climat et la préparation du championnat. Mancini y voit une manœuvre journalistique destinée à l’empêcher de vivre de sa discipline et de ses exploits sportifs.

D’un côté, je ne peux que m’inquiéter de voir ainsi accrocher des sanctions disciplinaires à des opinions personnelles, fussent-elles contraires aux miennes. Depuis quelques décennies, une orthodoxie officielle conforme aux valeurs chrétiennes s’est mise en place dans les pays occidentaux. (Je ne parle évidemment pas ici des pays totalitaires qui, de par leur nature, cherchent à détruire la personnalité des citoyens en la noyant dans l’idéologie du parti au pouvoir.) Dans les pays démocratiques, la tendance est ainsi d’appliquer largement l’article 20 § 2 du Pacte international sur les droits civils et politiques, (ONU 1966): « Tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence est interdit par la loi. » Dans la lecture de cette phrase, en marquant un arrêt entre la proposition principale et la proposition relative, tout appel à la haine devient incitation à la discrimination.

D’un autre côté, je ne peux que condamner l’utilisation par Mancini de son aura sportif pour promouvoir une idéologie particulièrement détestable à mes yeux. Le problème n’est pas propre à Mancini ; il relève de l’éthique des journalistes qui ne manquent jamais d’interroger le héros du jour sur ses opinions politiques ou religieuses. Qu’il soit sportif, artiste, chimiste, ou économiste, le spécialiste d’une discipline n’a aucune autorité pour traiter des problèmes qui ne relèvent pas de sa compétence propre. Là se cache une tare rédhibitoire des médias d’aujourd’hui.


1er août au Grütli

Lukas Niederberger, directeur de la Société suisse d’utilité publique (SSUP) qui gère la prairie du Grütli, regrettait, le 23 juillet dernier, qu’aucun média romand ne se soit encore fait accréditer pour la fête nationale du 1er août (site du Temps, lundi 30 juillet 2018). En fait, depuis le 23 juillet, des médias romans se sont manifestés. Lukas Niederberger déplorait d’autant plus cette relative indifférence des médias romans que le Président de la Confédération, Alain Berset, prononcera en français une partie de son discours.

Le Temps qui commente cette infirmation tente d’expliquer l’apparent désamour des Romans envers cette commémoration de 1291, événement historiquement douteux, qui évoque la conjuration de trois Suisses, Arnold, Walter et Werner, jurant de résister ensemble contre les Habsbourg. Au XIII° siècle, les Cantons romans étaient encore dans les limbes. Si l’on met à part celui de Fribourg, rattachés à la Suisse au 15° siècle, les Cantons romans ne sont venus à la Confédération qu’à l’époque moderne. Certains proposent donc de célébrer les valeurs helvétiques fondamentales (indépendance, solidarité, liberté) en les rattachant à des événements historiques contemporains qui concernent tous les cantons et toute la population : 1848 l’unité retrouvée après la tentative de sécession, voire 1971 proclamation date de l’accession plénière des femmes aux droits politiques.

Ceux qui rêvent d’accrocher la fête nationale à de tels événements oublient l’essentiel. Les valeurs abstraites incarnées dans le passé, aussi belles soient-elles, pas plus que les décisions législatives plus récentes, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas pour mobiliser la population et provoquer un sentiment d’appartenance. Car ce qui semble définitivement acquis n’a pas besoin d’être célébré. La puissance des mythes fondateurs ne repose pas sur leur vérité historique, mais sur le sentiment que les menaces anciennes pourraient revenir, et qu’il faut s’y préparer. De plus, comme la Révolution française ou la « Glorieuse révolution » américaine, les mythes reposent sur l’oubli des circonstances et des violences, et ne gardent que des images hautes en couleurs, contrastées, qui supposent un formidable obstacle surmonté, mais toujours menaçant, tapis dans l’ombre.

L’erreur de ceux qui, au nom du patriotisme, voudraient récupérer le mythe de 1291 au profit d’un parti politique fondé sur l’exclusion, créent de toutes pièces un ennemi. Ainsi font les démocratures qui fleurissent dans mains pays : on feint d’attribuer à la menace une force largement fantasmée. Les problèmes mondiaux sont suffisamment graves pour ne pas avoir à s’inventer de tels épouvantails de paille.


Téléphones mobiles. Attention aux champs électromagnétiques!

On s’en doutait ; mais les études manquaient de précision. Repris sur le site du Temps d’aujourd’hui (jeudi 19 juillet 2018), L’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) à Bâle comble une lacune avec la publication d’un suivi de quelque sept cents écoliers de 12 à 17 ans provenant de classes de 7e à 9e année en Suisse alémanique. Ces enfants furent suivis durant un an par les chercheurs qui ont confronté les résultats de leurs examens avec les données individuelles fournies par les opérateurs de téléphonie.

Les résultats sont nets, mais très circonstanciés. Ils portent sur la mémoire « figurale » des écoliers qui écoutent leur téléphone mobile de l’oreille droite. La mémoire figurale est celle qui permet de se rappeler les formes et les configurations. La zone du cerveau concernée par la mémoire figurale se situe principalement dans l’hémisphère droit. La mémoire verbale n’est pas touchée. De plus des études supplémentaires devraient être menées pour établir les corrélations possibles avec le développement physiologique des enfants de cet âge. Resterait en outre à vérifier la durabilité de l’effet. Selon le Pr Röösli, « Les chercheurs ont mis en évidence une baisse significative de performance chez les jeunes utilisant leur appareil sur l’oreille droite. Cela tend à indiquer que la dose de rayonnement électromagnétique absorbée est responsable des effets observés. » En revanche envoyer des messages, jouer ou surfer sur internet ne provoque qu’une irradiation modeste du cerveau, et aucun lien avec le développement de la mémoire n’a été mis en évidence.

J’épingle la conclusion pratique tiré de cette étude par le Pr Röösli : pour réduire les risques potentiels, utiliser les écouteurs ou le haut-parleur, notamment lorsque la réception est mauvaise et la puissance du téléphone à son maximum. C’est du bon sens, auquel j’ajoute mon grain de sel : se libérer autant que possible de cette servitude qui nous enchaîne au téléphone mobile par peur de manquer une communication. Les répondeurs-enregistreurs sont faits pour ça et peuvent contribuer, mieux encore que les écouteurs et les haut-parleur, à la santé publique.


SDF volontaire

Un travail de maturité qui fait murir. Tel est le résultat d’une expérience vécue l’an dernier durant tout le mois de juillet par Basile, 19 ans, actuellement étudiant en Droit. Avec l’accord des autorités et quelques précautions exigées par son école, Basile s’est glissé dans la peau d’un SDF, nous dit la News lettre du Temps (jeudi 12 juillet 2018). Il a vécu dans les rues de Genève, ne conservant par devers lui que quelques linges de corps et un sac de couchage. «Je me sens aguerri, dit le héros de cette expérience, je peux tempérer une bagarre et, surtout, j’ai appris la valeur de l’argent. Avant, quand j’avais 10 francs, je me payais un kebab, maintenant je sais que cette somme peut me procurer le nécessaire pour une journée.»

Ce type de pauvreté volontaire n’est pas nouveau. Dans la tradition religieuse occidentale -on pense immédiatement à François d’Assise et aux Ordres mendiants- comme dans la tradition orientale où les moines attendent leur nourriture de la bienveillance des passants, cette expérience de dépendance met au jour la situation existentielle de tout être humain: la solidarité sociale sans laquelle l’individu ne saurait subsister. Même Robinson dans son île a profité des leçons apprises dans sa famille et de l’éducation reçue dans sa société d’origine.

Ce qui est nouveau est le contexte urbain de ce stage original: Genève. Dans une société urbanisée, il me semble très naturel de constater que la principale morale tirée de cette histoire par celui qui l’a vécue est le sens de l’argent. «J’ai appris la valeur de l’argent» dit Basile. Pour parler comme le poète Paul Claudel, l’argent est le sacrement qui nous donne la maîtrise sur toute chose moyennant une certaine retenue sur notre goût de l’immédiat. Sacrement: signe sensible et efficace; mais c’est un signe dont l’efficacité doit tout à la société et à la solidarité organique qu’elle entraîne.

Les esprits chagrins verront dans ce stage volontaire d’un mois comme SDF dans les rues de Genève une expérience sociale tronquée. Basile savait dès le départ que, si un mois dans de telles conditions n’est pas «vite-passé», du moins, il en connaissant le terme. Ce qui biaise l’expérience au regard des vrais SDF qui ne voient jamais le bout du tunnel. C’était déjà le reproche fait à la journaliste Florence Aubenas, grand reporter dans un magazine à grand tirage, qui s’était fait passer pour émigrée pour chercher du travail (Le quai de Ouistreham). Auparavant, dans des conditions semblables, un journaliste allemand (Günter Wallraff) s'était fait passer pour un Turc cherchant du travail en Allemagne (Tête de Turc). On pourrait faire la même critique aux expériences de pèlerinage proposés aux jeunes religieux dans certaines Congrégations -je pense aux jésuites français-.

Cependant, même si les conditions culturelles différentes, entre l’étudiant en travail de Matu et les clochards chahutés par l’errance, interdisent de «se mettre dans la peau d’un vrai SDF», il n’en demeure pas moins que cette approche concrète d’une expérience d’altérité ne peut que développer l’intelligence du cœur sans laquelle la vie sociale devient inhumaine.


L'avenir n'appartient à personne

À ceux pour qui l’été rime avec farniente, je propose un bain rafraichissant. Une journaliste à l’esprit pointu et l’œil vigilant m’a transmis un article paru voici déjà quelques semaines dans la Newsletter du Temps. L’article se moquait gentiment, mais avec à-propos, des futurologues. Le chapeau de l’article résumait tout: «Les futurologues tournent en boucle dans les médias, et leurs formules péremptoires excitent les foules. La marotte de ces experts: l’intelligence artificielle va nous balayer ou bien nous conduire vers l’immortalité. Pour eux, éduquer le public relève d’une mission quasi sacrée.»

Je m’intéresse ici aux différences entre la futurologie et la science-fiction. Je n’en vois qu’une: les futurologue ont comme horizon le business, la vente aux média et aux entrepreneurs de leur anticipation géniale, les conférences rémunératrices payées par ceux qui, avec raison, veulent se préparer à l’avenir qui arrive ; les auteurs de science-fiction, eux, surfent sur le divertissement et jouent avec les angoisses, les rêves la sensibilité et l’imagination des lecteurs et spectateurs. – Ce qui parfois est rémunérateur, mais là n’est pas leur premier objectif-.

Jadis, l’avenir se lisait dans les étoiles, dans le marc de café, dans les tarots ou dans les vieux grimoires laissés, selon la légende, par quelques Nostradamus. Aujourd’hui les futurologues ont ceci de commun avec les prophètes de la Bible qu’ils ne prétendent pas inventer le futur à coups d’imaginations droguées à l’alcool ou à quelques plantes aphrodisiaques. Ils prétendent simplement mettre au jour les germes cachés dans la situation présente. Mais, alors que les prophètes de la Bible concentraient leur attention sur les rapports politiques et les injustices du présent, les futurologue d’aujourd’hui ne s’intéressent qu’aux potentialités techniques des découvertes scientifiques récentes.

Les futurologues sont, en quelque sorte, des monomaniaques de la technologie. Ils semblent ne pas avoir senti la complexité du monde présent où, dans chaque situation concrète, se croisent des logiques différentes -techniques, économiques, politiques, culturelles- dont la multiplicité rend impossible une prévision sérieuse à long terme. Là est leur principales lacune et la sources de leurs erreurs. Ils prétendent naïvement qu’ils se coulent dans le courant scientifique, alors qu’ils oublient que toute expérience scientifique, pour être prédictible -c’est à dire voir se réaliser ce qu’elle annonce- doit préciser les conditions  sans lesquelles le phénomène ne peut pas apparaître. Les futurologues n’ont même pas ce savoir nécessaire à tout scientifique, que les penseurs du Moyen-Âge nommait la « docte ignorance », c’est à dire la conscience que l’on ne sait pas tout.

À la différence des futurologues, les prospectivistes de profession soulignent pour qui veut les entendre que leur discipline n’est pas scientifique, que la seule différence qui les distingue des auteurs de science-fiction est qu’ils sont très scrupuleux à tenir compte des contraintes notifiées par les sciences établies. Les futurologues n’ont pas de tels scrupules ; ils prolongent indument quelques tendances récentes -à la fin du XIX° siècle, c’était les microbes, au milieu du XX° les fusées, aujourd’hui les nanotechnologies et l’Intelligence artificielle. Ils ont l’imprudence des politiciens qui annoncent le changement. Changement il y aura, c’est certain ; mais de là à préciser ce qu’il sera, c’est douteux.

À l’infiniment grand et l’infiniment petit, la science moderne ajoute l’infiniment complexe. La complexité croissante a permis au cosmos de franchir les deux bouleversements fondamentaux qui me permet d’écrire ce coup d’épingle : la vie et la conscience. Je ne doute pas que les technologies émergentes, dont l’Intelligence artificielle, n’ajoutent leurs grains de sel à la complexité du monde présent et ouvrent des possibilités inédites pour demain ; mais je doute que l’avenir humain -s’il reste humain- soit entre les mains des technocrates, surtout s’ils prétendent, comme le suggère la Newsletter du Temps, « éduquer le public ».


 

Juin 2018

Le coût de la santé, première préoccupation des Suisses

Un sondage réalisé voici une dizaine de jours et reflété dans un article de la Tribune de Genève de ce 30 juin 2018 (site) montre que la grosse majorité des Suisses place le coût de la santé au sommet de leur souci. Pour plus de septante pour cent des personnes interrogées, le coût de la santé passe avant la prévoyance vieillesse et les problèmes migratoires. Dans la foulée, les initiatives -fort différentes au demeurant- proposées d’un côté par le PDC (réduire les coûts) de l’autre par le PS (limiter les primes à 10% du revenu disponible) recueille un semblable accueil favorable (71% pour l’initiative du PDC, 62% pour celle du PS). Contre ces initiatives qu’ils jugent floues (celle du PDC) ou démagogiques (celle du PS qui ne dit pas qui va payer) les responsables nationaux argumentent : des propositions touchant les franchises ou les catégories hospitalières sont en cours d’examen ; certes, elles ne parlent pas aussi fortement à l’imagination, elles sont complexes, mais elles ont au moins le mérite de ne pas bouleverser un système massivement apprécié.

Une hausse des primes de 4% en moyenne chaque année depuis vingt ans a produit presque un triplement du coût de la santé pour les bénéficiaires. Les revenus des classes moyennes n’ayant pas augmenté dans les mêmes proportions, il s’en est suivie une redistribution des dépenses à l’intérieur du budget des ménages -certains parleraient de bouleversement-. À lui seul, ce fait n’emporte pas la conviction qu’il faille changer le système. Car l’utilité ressenti d’une santé mieux assurée, la crainte face à la maladie, bref le rapport au monde que chacun entretient par le moyen de son corps, ont pris une place plus grande dans l’esprit de nos concitoyens, au détriment d’autres dépenses. Comme le fait remarquer un responsable : le problème des primes ressort chaque année à l’occasion des hausses annoncées, mais s’estompe assez vite.

J’épingle cependant un point occulté par les gestionnaires du système. Quelle que soit la rigueur de leur calcul, ils ne peuvent pas se cacher derrière pour justifier l’ignorance qu’ils ont de la dimension symbolique -et donc politique- de la question. Quant à invoquer la complexité du problème face au simplisme des initiatives évoquées respectivement par le PDC et le PS, c’est une attitude cléricale, infantilisante et méprisante pour les assujettis, (« Oh, vous savez, c’est plus compliqué que ce que vous êtes capables de penser ! ») et contraire à l’esprit démocratique.


Le chanoine Macron

À en croire les médias, ce mardi 26 juin 2018, le Président français, lors de sa visite au Vatican, doit «prendre possession» (sic) de son titre de chanoine honoraire de la basilique romaine du Latran. Cette tradition folklorique remonte au roi de France Henri IV qui, après sa «conversion», -(«Paris vaut bien une messe» aurait-il dit),- fut reçu chanoine du Latran. Cette coutume, comme beaucoup d’institutions françaises (je pense au centralisme parisien), s’est transmise des rois aux présidents de la République laïque. René Coty, dernier Président de la IVe République française (1954-1959) avait remis en vigueur cette manifestation politico-religieuse, qui fut poursuivie tant bien que mal sous la Ve République par divers présidents dont Nicolas Sarkozy.

Sans doute pour éviter les diatribes inutiles que provoqua en cette circonstance le Président Sarkozy, l’actuel Président ne prononcera pas de discours. Ce silence annoncé ne suffit pas à éteindre toutes les questions que soulève le titre de chanoine. Car cette appellation est attribuée, non pas à la personne singulière d'Emmanuel Macron, jouissant de ses droits individuels en matière religieuse, mais au tenant de la plus haute fonction officielle de la République. Selon la définition donnée par le Larousse, un chanoine est en effet un «religieux vivant en communauté, habituellement sous la règle de saint Augustin, et qui se met au service du peuple chrétien dans les paroisses.» Il y aurait là de quoi inquiéter les plus tolérants des laïques si le qualificatif d’honoraire ne venait édulcorer le titre.

Un titre sans fonction fait penser aux doctorats «honoris causa» que certaines universités accordent à des intellectuels, à des hommes politiques, voire à des stars du Show business, sans que l’on sache toujours à quels mérites particuliers ils se rattachent. Les bons esprits pourraient pencher de ce côté à la lecture d’une phrase tirée du site de la Conférence des évêques de France qui définit les chanoines comme des «clercs diocésains». Qui dit clerc, dit intellectuel. Le doyen de la Faculté de Droit de Clermont avait, je m’en souviens, terminé son speech de bienvenue aux nouveaux étudiants par cette formule restée dans ma mémoire: «Rappelez-vous que nous aussi (sic) nous sommes des clercs…»

Mais, qu’il s’agisse de folklore ou de clin d’œil politico-médiatique à destination de l’électorat catholique français, le titre de chanoine, fût-il accolé au qualificatif honorifique, connote trop une fonction ecclésiastique pour ne pas susciter quelque gêne dans l’esprit d’un citoyen soucieux de la liberté politique de son Église. C’est la raison pour laquelle je préfèrerais que les instances romaines s’en tiennent à la sagesse d’un célèbre moine du XIIe siècle, le théologien Pierre Abélard, qui fit inscrire dans les Constitutions de la communauté des moniales du Paraclet (dont la non moins illustre Héloïse était devenue prieure): «On ne décidera rien parce que c’est la coutume, mais tout parce que c’est la raison.» Et la raison, -du moins la raison religieuse à défaut de la raison politico-médiatique,- penche pour l’abandon de ce folklore.


Jean Ziegler et le capitalisme

À huitante quatre ans, l’ancien professeur à l’Université de Genève garde sa pugnacité légendaire. Dans l’esprit de l’un de ses derniers livres au sous-titre sans ambiguïté Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin) il accorde une interview parue hier jeudi 21 juin 2018 dans Le Courrier. « Critique implacable du capitalisme » juge le journaliste. Je n’en suis pas certain. Car, dans les propos retenus par l’intervieweur, le capitalisme joue le rôle que le diable jouait dans la conscience des hommes du Moyen-Âge. Le capitalisme se présente alors comme la cause unique de tous les malheurs du monde (la faim, l’eau pollué, les accidents, les maladies, les guerres). Pouvoir désigner le coupable, c’est ainsi se donner l’impression de pouvoir maîtriser les événements ; c’est garder l’espoir d’éradiquer un jour les miasmes qui font obstacle au bien-être de l’humanité. C’est trop simpliste. Depuis Jacques Ellul, on a pris l’habitude de situer le capitalisme dans son environnement technique et culturel, sans réduire le social et le politique à l’accumulation du capital.

J’ajoute que l’accumulation des chiffres, surtout spectaculaires, ne fait pas une analyse ; il y manque la mise au jour des relations et des contradictions du système économique, social et politique. Comme le faisait remarquer, voilà déjà plus d’un siècle, Henri Bergson, la position du critique est toujours plus confortable que la position du gestionnaire du système ; car le critique s’appuie sur un modèle idéal, le gestionnaire, lui, doit répondre des failles du système. C’est la raison pour laquelle l’attitude critique doit occulter les expériences fâcheuses faites au nom des idées qu’il défend (aujourd’hui la Corée du Nord, le Nicaragua, Cuba). Les conditions adéquates n’étaient pas réunies, argumentent-ils. C’est justement les conditions qui font toute la différence entre le rêve et la réalité

   Il ne s’agit donc pas de justifier l’injustifiable au nom des circonstances. Justement mis au jour par Jean Ziegler, les déboires du monde restent insupportables. J’épingle cependant une formule discutable reprise par l’interviewer : « L’oppression n’est pas réformable » dit-il. À défaut de réformes, l’oppression appellerait-elle nécessairement la révolution ? Pourquoi pas ! Mais attention, selon la formule chère aux historiens, et confirmée par de multiples exemples, les révolutions sont toujours trahies ; ici encore, c’est une question de circonstances imprévues, que les esprits responsables ne sauraient ignorer. 

Contre « l’ordre cannibale du monde » reste « une arme pour l’insurrection des consciences ». C’est déjà quelque chose, le début de l’éthique qui appelle une analyse plus sérieuse.


Quand l’artiste piège l’expert

 Banksy, un peintre ayant pignon sur rue (c’est le cas de le dire puisque les experts le classe dans la catégorie de Steet Art), vient une nouvelle fois de faire parler de lui (site de La Tribune du samedi 16 juin 2018). Chaque année, la Royal Academy de Londres organise une «exposition d’été». Sous le nom de Gaakman, Banksy propose une toile… refusée par les commissaires de l’exposition. Quelques semaines plus tard, la Royal Academy sollicite Banksy qui lui envoie la même toile, signée cette fois de son nom d’artiste. La toile est acceptée. La Tribune de Genève crie au scandale: «Banksy piège le milieu de l’art».

J’épingle cette anecdote qui rejoint la morale de la fable de La Fontaine: «Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.» (Les animaux malades de la peste). Certes la liste des erreurs d’experts est longue, sans parler des faussaires qui se sont faits un nom après avoir piégé presque tous les experts. Ce phénomène récurrent ne devrait cependant étonner personne. Car en art, plus encore que dans le domaine scientifique, la recherche, -et donc l’originalité,- ébranle nécessairement les canons admis et se présente toujours comme une singularité qui n’entre dans aucun schéma préétabli. Reconnaître cette singularité demande à l’expert non seulement une connaissance parfaite du domaine qu’il critique, mais encore un sens aigu de ce qui est réellement nouveau. Cette sensibilité, disait mon grand-père, est le fruit de la culture.

Reste que les anecdotes de ce genre révèlent une dérive économique assez générale de la vie sociale. Cette dérive est désignée par les économistes sous le nom d’effet de réseau. La reconnaissance publique d’une marque ou d’une œuvre s’accroit d’autant plus qu’elle est déjà connue. Raisonnant sur un calcul très approximatif, des sociologues ont même estimé qu’une œuvre reste dans la mémoire collective d’autant plus longtemps qu’elle y est déjà installée. Si l’on parle d’un produit dans quarante ans, il y a beaucoup de chance qu’on en parlera encore dans huitante. Et si l’on en parle dans huitante ans, il y a beaucoup de chance que l’on en parle encore dans cent-soixante. C’est ce que les économistes nomment loi de Lindy, appliquée d’abord à la durée de vie d’une technologie nouvelle.

Malheureusement, il y a, illustré par le canular de Banksy, l’effet pervers de ce phénomène, bien résumé par ce verset d’évangile: «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a» (Mt 25,27)


Presse-papier

Journaux papiersJeudi dernier 7 juin 2018, un communiqué annonçait que Le Matin ne sera désormais servi qu’en version digitale. L’entreprise de presse propriétaire du titre se vantait de faire «œuvre de pionnier en devenant le premier quotidien suisse à basculer complétement en version numérique». Le site du Temps qui rapporte ce fait (samedi 9 juin 21018) souligne les risques pris par le Groupe Tamedia. Risque d’érosion du lectorat, risque d’essoufflement des recettes publicitaires, risque d’assèchement des ressources financières. Le chroniqueur du Temps évoque les exemples ratés de journaux qui ont voulu, eux-aussi, ne se diffuser que par la voie électronique: The Christian Science Monitor (USA), La Tribune (non pas La Tribune de Genève, mais le journal économique et financier français), La Presse (Canada), The Independant (Angleterre). Beaucoup ne réussissent à survivre qu’en sauvegardant une édition papier hebdomadaire. Rares sont ceux qui conservent une originalité d’analyse et de présentation capable de retenir un lectorat rémunérateur.

L’aspect financier de la question est important, car une diminution des ressources entraîne une diminution du nombre de rédacteurs et de journalistes et par suite un affadissement du contenu; ce qui conduit à détourner le lectorat d’un média qui n’offre plus guère que ce que l’on peut trouver un peu partout sur Internet. L’enjeu est essentiel. Car réduire les nouvelles à ce que diffusent les prompteurs des agences de presse uniformise les points de vue et conduit peu à peu à ce que la Bible dénonçait dans le mythe de la Tour de Babel: la langue de bois (« Ils parlaient tous d’une seule voix ») qui préside à l’effondrement. En biologie, la variété des espèces est un gage de survie, et, dans une même espèce la variété des caractères et des personnalités. Dans le monde de la presse, il en va de même: la diversité des sources et des analyses est le garant de survie d’une information qui ne soit pas un formatage aseptisé dont se détourneront immanquablement les lecteurs.

Le paradoxe vient moins du rapprochement entre les difficultés financières des Groupes de presse et les bénéfices insolents des principaux acteurs d’Internet (GAFA: Google, Appel, Facebook, Amazon) que de l’influence grandissante des nouvelles, vraies ou fausses, diffusées sur Internet par les réseaux sociaux. Ce paradoxe est le fruit d’un changement culturel opéré par la simplicité d’utilisation des réseaux électroniques. Reste que la lecture sur papier et la lecture sur écran ne font pas appel aux mêmes mécanismes mentaux. Il suffit d’écrire, puis de lire et de relire quelques lignes introduits dans un traitement de texte d’ordinateur pour se rendre compte, une fois tiré sur le papier, combien le texte lu, relu, corrigé sur écran se révèle insatisfaisant.

Morale de l’histoire: ne rêvons pas d’écrire de la même façon pour un lecteur qui découvrira le texte sur son écran d’ordinateur ou sur le papier imprimé. Faites le test sur le texte que vous venez de lire.


La musique d'abord 

Don Giovanni de Mozart, qui clôt la saison du Grand Théâtre de Genève, a provoqué dans Le Temps d’aujourd’hui (lundi 4 juin 2018)  un commentaire tout en contrastes : la musique interprétée par l’OSR attire les louanges, la mise en scène polarise les critiques : « elle ne convainc pas (…)  accumule les pistes sans ligne directrice. » La direction des acteurs est «relâchée», chacun chantant de son côté. La figure centrale de l’illustre séducteur est qualifiée de «caricaturale», elle «atteint un sommet de veulerie: le dévoyé vire au débraillé sans foi ni loi, plus victime de ses addictions que manipulateur.»

Je laisse au chroniqueur du Temps la responsabilité de ses jugements. J’en profite simplement pour épingler ce qui m’a paru souvent le principal défaut des mises en scène contemporaines. Qu’il s’agisse de ballet ou d’opéra, la tentation d’aujourd’hui est de jouer la carte du spectaculaire, et pour cela de l’originalité à tout prix. La ficelle la plus grosse -et facile à tirer, à la manière des BD d’Astérix- est ici l’anachronisme : on transpose les drames sentimentaux en conflits sociaux, empruntant aux caricatures du XIX° siècle leurs traits les plus gros. Parfois même la trahison est patente. J’ai vu sur la scène du théâtre Bastille à Paris l’héroïne du Vaisseau fantôme se suicider avec le couteau de son fiancé, et, dans La Flûte enchantée, la reine de la nuit chanter son air le plus célèbre en haut d’une échelle de pompier.

Morale de l’histoire: contrairement à ce que semblent penser certains metteurs en scène d’aujourd’hui, pour qui la musique semble n’être qu’un prétexte pour afficher leur sensibilité personnelle, il convient, dans l’opéra comme dans le ballet, de faire de la musique la source principale d’inspiration de la mise en scène. Pour cela, comme disait Kierkegaard, il faut accepter le désert de l’intériorisation. Les pasteurs et les prêtres, parfois enclins à substituer à la parole des Écritures leur spectacle personnel, devraient nourrir la même exigence.


Mai 2018

Un «lien naturel» entre profit et responsabilité éthique, vraiment?

Il existe «un lien “naturel“ entre profit et responsabilité éthique et sociale», a déclaré le pape François devant 500 membres de la fondation Centesimus Annus reçus en audience le 26 mai 2018.

J’épingle le curieux qualificatif de «naturel». Car ce qui est le plus souvent constaté dans notre société, c’est la juxtaposition -pour ne pas dire l’opposition- des logiques, opposition qui remonte au XIX° siècle: d’un côté la logique de la production des richesses, logique qui se veut scientifique, indemne de toute morale qui viendrait interférer avec l’efficacité; de l’autre côté la logique de la distribution, logique pétrie de morale et de politique, logique qui échappe à la science et relève du sentiment d’humanité. Si le lien entre le pouvoir économique et la responsabilité écologique et sociale était si naturel que cela, il ne serait pas besoin d’en rappeler l’exigence. «Noblesse oblige», disait-on dans les milieux aristocratiques anglais des siècles passés; richesse oblige, pourrait-on traduire aujourd’hui. Or ce genre d’exigence n’a rien de naturel.

La solution de ce dilemme appelle une conversion. Non pas d’abord une conversion des cœurs, comme semble le supposer le discours pontifical cité plus haut qui signale que «les crises actuelles du système économique sont les fruits de la mentalité d’égoïsme et d’exclusion. Celle-ci est à l’origine de la culture du déchet, laissant pour compte les plus vulnérables.» La première conversion à opérer est celle du regard. Il convient de ne pas séparer la logique «scientifique», qui engendre le profit, de la logique écologique et sociale qui permet à chacun de contribuer au bien commun. C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé à sa manière, avant l’arrivée du pontife, le patriarche orthodoxe de Constantinople, Bartholomée Ier. Le patriarche a notamment incité à ne pas s’appuyer exclusivement sur les nouvelles technologies. Celles-ci «ne peuvent pas, en effet, résoudre l’injustice sociale, les divorces, la violence, la solitude ou encore le fanatisme.» Histoire de souligner que les dirigeants économiques ne peuvent pas se décharger de leurs responsabilités écologiques et sociales sur la technologie.

Finalement, un grand pas sera franchi dans le sens de l’harmonisation de l’économique, de l’écologique et du social lorsque les responsables économiques comprendront que l’économie est d’abord, comme son nom l’indique, l’organisation de la maison (en grec nomos œko). C’est dire qu’un pouvoir politique (au niveau de la cité, comme au niveau de l’entreprise) doit présider aux choix d’une production efficace au service des plus vulnérables.


Le bonheur imposé

heuruxUne pièce de théâtre, Self-Help, montée à Genève, actuellement à Fully, épingle avec justesse, sur un ton légèrement satirique, la poursuite du bonheur scientifiquement programmé. Écho lointain d’un drame vécu, paraît-il, aux USA où un couple d’animateur d’une émission de radio The pursuit of Happiness (La poursuite du bonheur) s’est suicidé. Comme quoi on peut donner des conseils de bien-être sans pouvoir les traduire en pratique pour soi-même ; de même que l’on peut parfaitement bien aider les autres à discerner et agir dans les situations complexes, tout en menant pour soi-même une vie désordonnée. Il est vrai que j’ai même entendu un psychanalyste expliquer sans sourire que son patient avait été guéri par la cure, puisqu’il y avait trouvé la liberté… de se suicider.

J’épingle ces faits culturels car ils révèlent, me semble-t-il, l’angoisse existentielle de nos sociétés. La modernité est loin d’avoir accompli son programme qui était de rendre l’être humain « maître et possesseur de la nature ». Nul ne peut dire, comme le héros romantique « je suis maître de moi comme de l’univers ». Au même rythme qu’elle a développé la maîtrise du hasard par les sciences tant de la nature que de la société, et l’efficience par le moyen des techniques les plus élaborées, la modernité a rendu chacun plus sensible à ce qu’a d’inadmissible les accidents, les maladies, la douleur et la mort. Le signe le plus commun en est le dur problème du choix ». Devant toute alternative, devant la moindre parcelle d’inconnu, chacun se sent désemparé ; d’où le recours aux règles de vie, aux conseillers, aux experts en tous genres et aux coaches dont se moquent gentiment la pièce susnommée.

😀Morale de l’histoire : ne cherchons pas toujours à reporter la responsabilité de nos actes sur une norme extérieurs, une Commission, un expert, mais acceptons que faire face à l’inconnu, quitte à nous tromper -c’est inévitable face à l’incertain-, et de signer ainsi l’acte le plus probant de notre dignité d’être  humain.


Imprudence ou inconscience ?

Je m’élève deux doigts au-dessus de l’actualité immédiate qui brule les fesses du conseiller d’État genevois Pierre Maudet. Je ne reviens pas sur les faits, les circonstances et les commentaires de ce voyage d’agrément, à l’occasion du Grand prix de Formule 1 en novembre 2015 à Abou Dhabi, pour le chef du Département, sa famille et son directeur de cabinet. Un entrepreneur libanais a réglé la facture, ce qui a conduit le Ministère public genevois a diligenter une enquête de justice. «Pierre Maudet a plaidé ‘l’imprudence’, mais c’est d’inconscience qu’il convient de parler aux vues des faits connus à ce jour» écrit un chroniqueur de La Tribune (samedi 19 mai 2018), qui commente: «Accepter un tel cadeau de la part de «l’ami de son ami» qui se trouve être le patron des opérations portuaires aux Émirats Arabes Unis, un homme en connexion avec le gouvernement et la famille princière, est hautement douteux.»

Le contexte de l’époque, il est vrai (renégociation d’un contrat avec l’aéroport de Genève) était particulièrement sensible. Même la femme de César doit être non seulement insoupçonnable, mais ne pas prêter à interprétation malveillante, quelle que soit la légitimité de ses paroles et de ses actions. Méfiez-vous de vos amis, pourrait-on en conclure en soulignant que si les ennemis de nos ennemis sont parfois nos amis, il est encore plus rare que nos amis de nos amis soient toujours des amis sans arrières pensées.

J’épingle un détail curieux de cette affaire, touchant deux religions ayant pignon sur rue à Genève. Ayant calculé le prix du voyage payé par l’ami de l’ami (4'000 francs) le Conseiller d’État a cru bon d’en verser le montant pour moitié à l’Église protestante de Genève et pour moitié à l’Église catholique romaine. Je ne doute pas que ces dons aient pu soulager la conscience de celui qui avait, de son propre aveu, péché par imprudence. Mais il me semble qu’il aurait mieux valu rendre cet argent à l’ami de l’ami, en y ajoutant le remboursement des frais d’hôtel. Quant aux Églises concernées, je les engage à ne pas oublier un vieux principe de théologie morale -datant, il est vrai, du Moyen-Âge, mais ce n’est pas une excuse,- qui veut que, en matière de péché, la contrition implique de réparer les torts non pas en versant à un tiers (ici les Églises) mais à celui qui est directement concerné  (l’ami de l’ami). Je conseille donc aux deux Églises de rendre à M. Maudet l’argent versé, qui le rendra au généreux entrepreneur libanais. Libre à lui de le reverser aux Églises…


Vous avez dit Textes sacrés… Non !

Invité du samedi 12 mai 2018, dans La Tribune de Genève, un professeur d’Ancien Testament à l’Université de Genève répond avec bon sens à la question posée par le titre de son article: Faut-il réécrire les textes sacrés?

Plutôt que de réécrire, il convient, dit-il, d’interpréter, en tenant compte des genres littéraires («chronique» à la manière de l’époque ancienne, c'est-à-dire plus proche de l’hagiographique que du journalisme d’investigation, poèmes, textes réglementaires, récits mythiques à la manière d’Ésope ou des fables de La Fontaine, rubriques liturgiques, tableaux épiques, hauts en couleurs, évoquant un passé qui n’a existé que dans l’imaginaire d’une tradition populaire. C’est ainsi qu’il faut parler du Mythe d’Adam et Ève, de la légende du roi David, etc.).

Chemin faisant, le professeur traite avec doigté la question de la violence dans la Bible, violence omniprésente, et qui servait naguère de prétexte pour déconseiller aux fidèles d’aller directement au texte. Il en reste quelque chose aujourd’hui lorsque des bonnes âmes suppriment carrément certains versets de psaumes, jugés trop peu conformes à l’idéal de douceur véhiculé par toute une tradition chrétienne. Il est vrai, rappelle le professeur, que ces textes épiques décrivent parfois le combat spirituel de l’âme contre les tentations de l’avoir, du pouvoir et de l’idéologie. Mais, il me semble qu’une autre interprétation est nécessaire pour un grand nombre de ces sortes de «versets sataniques» qui charrient une morale aujourd’hui inacceptable: la justice du talion, une manière de traiter femmes et esclaves reflètent non pas le combat spirituel mais simplement un habitus social qu’on ne peut pas, sans ridicule, prendre au pied de la lettre. D’où la nécessité de faire appel à des interprétations symboliques qui libèrent l’esprit où s’enferment les lectures fondamentalistes. Devraient en tirer la leçon les prédicateurs qui prennent tout extrait biblique pour l’écho précis d’un événement sacré venu du passé; cela leur éviterait de faire des commentaires qui égarent les fidèles et les ramènent cinq siècles en arrière, avant l’émergence au XVIe siècle des analyses historico-critiques.

J’épingle quand même deux formulations choquantes. Le titre de l’article parle de «texte sacré». Le sacré, c’est ce que l’on aborde avec crainte et tremblement, ce qui demeure à distance, que l’on ne peut pas toucher. Un texte sacré ne peut pas se traduire sans le trahir. En ce sens, la Bible n’est pas un texte sacré, elle est nécessairement interprétée. J’épingle aussi la première phrase de l’article qui met dans le même sac le judaïsme, le christianisme et l’islam sous l’appellation «religions du Livre». Non! Trois fois non! Le christianisme n’est pas une religion du livre, c’est une religion de la grâce, c'est-à-dire de la vie de Dieu dans le cœur de chacun des croyants. La formule «religion du livre» vient de l’Islam qui voit midi à sa porte et considère que l’Ancien, puis le Nouveau Testament ne sont que des brouillons du texte définitif, le saint Coran. Le seul livre où le chrétien peut trouver la sainteté de Dieu, c’est non pas un texte imprimé, c’est le livre de sa propre vie, lue à la lumière non pas de l’Écriture (au singulier, comme l’a faussement traduit Martin Luther) mais des Écritures (au pluriel, car la Bible est une bibliothèque qui ramasse sous une même reliure des textes de natures différentes où chacun peut récolter son miel).


Laïcité à la sauce genevoise

Les Verts ont annoncé qu’ils déposeront un recours devant la Cour constitutionnelle contre le texte adopté le 26 avril par le Grand Conseil. L’article 3, en effet, interdit aux élus du Grand Conseil et des Conseils municipaux de porter des signes religieux ostentatoires, ce que contestent les Écologistes. Derrière les grands principes de liberté individuelle, les Verts veulent en fait protéger Sabine Tiguemounine, leur élue communale à Meyrin, qui siège depuis 2015 en portant un voile.

Quelles que soient les arrières pensées du parti écologique, je ne peux que lui donner raison. Un élu qui siège dans une Assemblée délibérative n’est pas un représentant de l’État, mais simplement le vecteur d’un courant qui charrie, plus ou moins biens, des opinions individuelles souvent disparates. Il n’en va pas de même d’un magistrat municipal, cantonal ou confédéral, même si le magistrat est élu par les susdites assemblées. De même les fonctionnaires, professeurs, policiers, agents des Administrations publiques, n’ont pas à manifester leur préférence -religieuses ou autres- dans l’exercice de leurs fonctions, car ils représentent l’État. Bref, c’est l’État qui est laïque, mais, sauf dans les pays totalitaires, les citoyens sont libres de leurs expressions religieuses. La liberté d’opinion, de croyance et de religion, y compris dans leurs expressions publiques, sont les valeurs sur lesquelles sont fondées la République.

Une certaine laïcité se prend les pieds dans le tapis de ses propres contradictions lorsqu’elle prétend que la laïcité consiste à interdire toute expression religieuse dans la rue, sur les places publiques ou, dans le cas litigieux, dans les assemblées délibératives. Car si, comme elle le prétend, les opinions religieuses sont des affaires privées, la loi n’a pas à interférer avec l’expression des convictions de chacun, sauf en cas d’atteinte à l’ordre public, ce que personne n’ose encore invoquer ici. Sur tous les problèmes de société débattus dans les assemblées délibératives, que ces problèmes concernent la mobilité, la culture, la morale ou la religion, il est de droit républicain que chacun puisse exprimer et défendre ses convictions par les moyens qu’il juge appropriés, convictions que, lorsqu’il agit en tant que représentant de l’État -ce qui n’est pas le cas dans une assemblée,- il a -à juste titre- obligation d’occulter.  


Karl Marx et Le Courrier

À l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx (5 mai 1818) une interview parue dans Le Temps reflète l’opinion d’un professeur de l’Université de Lausanne: «La façon dont Le Courrier, qui vient de fêter ses 150 ans, maintient son lectorat, montre d’ailleurs que la pensée de gauche issue du marxisme a toujours droit de cité dans la presse quotidienne romande.» J’épingle la formule car l’histoire du Courrier ne s’identifie en rien avec la pensée marxiste, sauf à confondre, confusion que Karl Marx lui-même contestait, marxisme et lutte des classes. (Marx faisait remarquer que c’était les historiens bourgeois -au premier rang desquels le politicien Guizot- qui avaient mis en lumières les conflits sociaux d’intérêts économiques.)

Certes, Le Courrier a toujours défendu, avec une lucidité parfois vacillante, les populations marginalisées. La «Feuille religieuse dominicale» fondée par le cardinal Mermillod et parue pour la première fois le 5 janvier 1868 voulait «défendre les intérêts catholiques dans la Genève protestante». La séparation de l’Église et de l’État en 1907 a bien failli faire disparaître le titre avec son objet social. Le titre reprend de la vigueur avec son orientation «chrétienne sociale» à partir de 1923, et, en dépit des réticences de la Hiérarchie catholique, ne peut se maintenir -non sans à-coups, notamment pendant la guerre- que grâce à son orientation sociale. Humaniste ne crachant pas sur les apports chrétiens, il poursuit sa route depuis les années 1980 pour se présenter aujourd’hui sous la couleur plus vague de journal indépendant et socialement engagé. Bref, Le Courrier n’a pas tout-à-fait tort lorsqu’il proclame «Irréductible! 150 ans d’infos à contre-courant».

En fait, individuellement ou par organismes interposés, les chrétiens restent très présents dans l’association sans but lucratif qui édite Le Courrier (la NAC). Je pense notamment à L'Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d'asile (AGORA), à l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), à Caritas-Genève, au Centre social protestant (CSP), au groupe des Communautés de base, à la Commission Tiers Monde de l'Église catholique (COTMEC). Il ne me reste plus qu’à souhaiter que ces références chrétiennes, aussi discrètes soient-elles, conduisent à des propositions sagaces et pugnaces en faveur des nouvelles formes de marginalisation, dont les analyses marxistes n’épuisent pas, -loin s’en faut,- le sujet.


 

Avril 2018

Finance humanitaire

L’humanitaire et la finance semblent être deux univers séparés, voire opposés. Si tous ceux qui militent pour un mieux-être écologique et social savent que la finance leur est nécessaire -car l’efficacité d’une aide vient en partie des moyens que l’on peut mobiliser-, les buts semblent contradictoires. Toute l’histoire sociale des pays industrialisés baigne dans un combat entre ces deux logiques, celle des droits humains contre celle du profit.

Depuis longtemps l’investissement socialement responsable et les fondations à but caritatifs ou écologiques attirent les épargnants. Une part des revenus est dirigée vers des projets humanitaires ou écologiques. Quelques milliardaires ont suivi la voie en consacrant une partie de leur immense fortune à des projets humanitaires. Dans la même ligne, certains épargnants, en cohérence avec leur souci premier, veillent à n’investir que dans des entreprises -voire des pays, ce qui est plus difficile à discerner- arborant une étiquette éthique.

Un pas de plus vient d’être franchi si l’on en croit Le Temps daté du 27 avril 2018. Sous un chapeau traduisant davantage un souhait qu’une réalité, le journal présente ainsi le propos : « Genève, qui accueille deux pôles forts dans ces domaines (l’humanitaire et la finance), a un rôle central à jouer. Au-delà des craintes exprimées à ce sujet, une approche créative en combinant les forces de chacun peut aider à la résolution des grands problèmes mondiaux. » Le site du journal (samedi 28 avril 2018) enfonce le clou en juxtaposant dans une vidéo deux interviews, celle du directeur du CICR d’une part, celle d’une représentante de la banque Mirabeau d’autre part. L’occasion en est le lancement ces jours-ci à Genève par le CICR d’obligations humanitaires. La banque Lombard-Odier s’est, elle aussi, lancée dans l’Impact-Investment (dont l’investissement financier est rémunéré au prorata de l’impact écologique ou social).

Je ne peux qu’applaudir si, pour une fois, la finance et l’humanitaire marchent d’un même pas -même si, par rapport aux besoins, ce pas est microscopique-. À la limite, je ne crache pas sur la « morale de l’intérêt » lorsque je vois faire de belles et bonnes choses pour des raisons discutables. J’épingle cependant un détail essentiel sans lequel l’humanitaire ne mériterait pas son nom : la logique financière, comme la logique administrative qui lui sert de support, peut occulter la singularité des personnes et la particularité des situations. C’est pourquoi aussi nécessaire soit-elle, la planification rigoureuse des actions humanitaires à grande échelle appelle son complément que seule l’attention aux personnes individuelles permet d’honorer.


Jeux d’argent

Le 10 juin de l’année prochaine, les électeurs seront appelés à remettre en cause une loi de septembre dernier sur les jeux d’argent. L’initiative portée par les libéraux, Économie suisse, l’Association suisse des télécommunications et les jeunes verts-libéraux a pu réunir dans le temps imparti les 50'000 signatures nécessaires. Son argument vise moins à combattre ce qui, pour beaucoup de joueurs est une addiction coûteuse pour eux même, pour leur famille et pour la société. (Les estimations les plus sérieuses évaluent à plus de 75'000 personnes les personnes qui, en Suisse, présentent une addiction aux jeux d’argent. Pour ne parler que des coûts sociaux, cette addiction occasionne un débours de quelque 650 millions de francs, sans parler des effets psychosociologiques.) Les jeunes Verts-libéraux regrettent donc avec juste raison que rien ne soit prévu dans cette loi pour la prévention de ce qui, pour quelques usagers, est une maladie bien agréable, excitante et remplie de suspens, pour d’autres un enfer bien décrit par Dostoïevski qui y succomba.

Il est vrai que la logique de cette loi n’est ni morale, ni humanitaire; elle est purement financière et corporatiste. Il s’agit avant tout, en bloquant la concurrence étrangère, de favoriser les gains reversés par les casinos et les loteries à l’AVS, à l’AI, aux collectivités publiques qui les distribuent aux associations humanitaires, sportives ou culturelles. Les principaux supporters de l’initiative n’ont pas davantage pour premier objectif la santé morale ni le souci humanitaire ; leur but est de remettre en cause un point dangereux de la loi qui autorise les pouvoirs publics à bloquer les sites de jeux en lignes de sociétés situées à l’étranger pour récupérer les quelques 250 millions de francs annuels qui échappent au fisc suisse. (En fait rien ne dit que les joueurs qui parient sur les sites étrangers dépenseront leur argent sur les sites helvétiques.) La loi prévoyant de ne taxer les gains des joueurs qu’au-delà d’un million de francs (contre 1'000 francs dans l’actuelle législation) l’argument fiscal contre l’initiative me semble assez faible. Bref « le lobby des casinos a encore gagné » disent les libéraux.

J’ajoute deux sous dans la musique de cette machine à sous. Tous ceux qui ont le souci d’investissements socialement responsables ne peuvent que soutenir l’initiative. Un gouvernement ne peut en effet se satisfaire de financer des œuvres d’intérêt public en favorisant les passions souvent improductives, quelque fois nuisibles ; alors qu’il serait plus digne de mettre en place des prélèvements obligatoires qui ne reposent pas sur le hasard d’un jeu à somme nulle. Le hasard n’est pas la justice. Quant à l’argument selon lequel les maisons de jeux situées à l’étranger ne sont pas soumises aux mêmes règles ni aux mêmes prélèvements fiscaux que celles situées sur le territoire helvétique, il est tout à fait pertinent ; le problème est similaire à celui des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais le solutionner par la censure et un monopole couvert par l’État plutôt que par des accords internationaux, c’est la porte ouverte à une dérive totalitaire.


La sainteté pour tous

Gaudete et exsultateVoici deux jours, le 9 avril 2018, le Vatican a fait paraître l’ «exhortation apostolique» que le pape François a signée le 19 mars dernier. Gaudete et exultate (réjouis-toi et exulte de joie) -tel est son titre- semble en décalage par rapport aux questions géopolitiques et stratégiques d’aujourd’hui, car le texte vise la posture chrétienne dans la vie de tous les jours. Comme toute exhortation apostolique, il s’adresse aux Catholiques romains. Le sujet est sans ambiguïté: «Nous sommes tous appelé à être des saints». Le ton est, comme il se doit, celui de l’exhortation, n’hésitant pas à utiliser la deuxième personne du singulier: «N’aie pas peur de la sainteté». Évoquant Augustin, «Dieu t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas». La réflexion n’en est pas absente. Le pape François épingle les deux obstacles traditionnels qui surgissent sur le chemin de la sainteté, le gnosticisme, cette prétention de savoir, dans une attitude suffisante qui croit dominer par la pensée, le pélagianisme qui confond la sainteté avec l’application scrupuleuse des règles. La tradition n’est pas en reste puisque le texte cite abondamment les Pères de l’Église, les conciles, Thomas d’Aquin, Jean-Paul II, Thérèse de Lisieux et, en bonne place, François d’Assise. «Dieu seul est saint», réaffirme pourtant la liturgie. La sainteté pour tous ne saurait donc être que la transparence de la sainteté divine à travers les mille singularités de chacun.

J’ajoute deux sous dans la musique de ce concert de joie et d’exultation, en épinglant les deux colonnes que le journal La Croix, de Paris, a cru bon d’ajouter à la présentation du document. Sous le titre «Une place différente selon les confessions chrétiennes» sont évoqués les manières dont les Églises protestantes d’une part, les Églises orthodoxes d’autre part, traitent le problème: les Églises protestantes se méfient à juste titre de la qualification de saints accroché à un être humain; les Églises orthodoxes quant à elles, par le truchement des icônes, vénèrent la sainteté de Dieu manifestée dans ses créatures. Par ces allusions, le journal manque l’essentiel, ou plutôt il induit en erreur; comme si l’exhortation du pape François avait pour but, dans la ligne de certaines dévotions des siècles passés, de promouvoir le culte des saints en les plaçant comme médiateur entre Dieu et nous, sortes d’intermédiaires idoines pour obtenir de Dieu ce que nous désirons. Bien au contraire, le pape François le souligne fortement : «L’Église catholique a maintes fois enseigné que nous ne sommes pas justifiés par nos œuvres mais par la grâce du Seigneur qui prend l’initiative».  Mais je crains que la citation de saint Basile qui suit, et selon laquelle le chrétien ne peut être justifié que par la foi, ne suffise pas à calmer les appréhensions de nos frères protestants.


Joies et limites de la philosophie pratique

En ce jour 4 avril 2018 paraît en librairie un livre que Le temps qualifie de « savoureux et convaincant » Kant, tu ne sais plus quoi faire. Écrit par une agrégée de philosophie, cet ouvrage propose de chercher dans les philosophes du passé divers médicaments consolateurs des blessures de la vie personnelle. Spinoza met du baume sur les blessures causées par nos impulsions irraisonnées, Heidegger, en nous rappelant que l’être humain est voué à la mort, nous permet de faire le deuil de la perte de notre animal de compagnie, Platon nous justifie de chercher l’alter-ego dans l’aventure amoureuse, Nietzsche comme Bergson proposent un fondement intellectuel au dépassement de soi, Aristote ancre la personnalité de chacun dans l’amitié, Levinas dans l’altérité… etc.

« Mes professeurs de la Sorbonne ont relu et applaudi ma démarche » prétend l’auteure. Je comprends le jugement des professeurs de la Sorbonne. Ils réagissent comme les anciens professeurs de latin, qui se sont réjoui jadis à la production, par l’« Association pour le latin vivant » (sic), d’un Assimil pour l’apprentissage « savoureuse et convaincante » de la langue latine. Je partage la même opinion : est bon à prendre tout ce qui rend vivante la pensée philosophique des grands ancêtres.

J’ajoute cependant deux sous dans la musique en constatant que ce rapprochement entre les vieux textes et les événements de la vie la plus quotidienne tend à faire de la philosophie ce qu’elle doit viser, une posture de sagesse. Qui dit posture, dit à la fois un poste, c’est-à-dire un lieu (car la philosophie ne plane pas au-dessus du monde) et une attitude personnelle. Avant-guerre, le philosophe Émile Chartier, mieux connu sous le pseudonyme Alain, avait tenté, lui aussi, cette connexion entre la vie et la pensée (mais -signe des temps- il s’agissait moins comme ici des anecdotes de la vie personnelle que d’événements sociaux et politiques. En ce 4 avril 2018, il aurait certainement traité du cinquantième anniversaire de la mort du pasteur Martin-Luther King le 4 avril 1968).

Reste le danger de toute verbalisation d’une histoire personnelle ou sociale : prendre le mot pour le vécu, croire que parler d’altérité, d’amitié, de respect, remplace l’expérience singulière que chacun réalise, et qu’aucune parole ne peut exorciser.  


Présence de Dieu

En ce jour de Pâque (1er avril 2018) il me semble pertinent d’évoquer la «présence» de Dieu. L’occasion m’en est donnée par une affiche que l’on peut voir actuellement en France dans les gares SNCF. Cette affiche de magasine évoque l’astrophysicien anglais Stephen Hawking décédé le 14 mars dernier, dont les funérailles furent célébrées avant-hier dans l'église St Mary the Great de l'université de Cambridge, et dont les cendres seront scellées à l’abbaye de Westminster. Sur l’affiche s’étalent en grosses lettres les trois principaux centres d’intérêt de l’astrophysicien: les trous noirs, les singularités cosmologiques, et Dieu «qui n’était pas là lors de la naissance de l’univers ».

Sur ce dernier point, l’athéisme de Stephen Hawking me semble assez semblable au déisme d’Albert Einstein (un dieu non pas extérieur au cosmos, mais identifié à la nature, c’était la conception de Spinoza). Cette conception est étrangère à celle d’une bonne théologie chrétienne qui parle de Dieu à la deuxième personne du singulier. J’épingle ici le penchant de certains médias à s’appuyer sur la science parler -en positif ou en négatif- de la divinité. Car la démarche scientifique, sauf à sortir de son domaine de compétence, ne saurait dire quoi que ce soit de pertinent sur les expériences religieuses, toujours singulières. (Il n’y a de science que du général, disait Claude Bernard.) Bref, un scientifique peut être croyant, la science, elle, ne peut être que athée.

La manière de tomber dans ce travers est ici de solliciter certaines phrases comme celle-ci, de Stephen Hawking: «Parce qu'il y a une loi telle que la gravité, l'univers peut et va se créer à partir de rien.» (D’où l’idée selon laquelle Dieu qui n’est pas l’origine, comme s’il en était le fabriquant -ou l’architecte, c’était la conception de Voltaire). Une formule semblable se retrouve sous la plume de nombreux astrophysiciens. Elle fait choc uniquement parce que des connaissances scientifiques lacunaires peuvent jouer sur l’ambiguïté du mot «rien» associé à l’idée de loi physique. Dans le langage courant, rien désigne le vide, l’absence de tout ce que l’on peut imaginer ou calculer. En ce sens la formule est incompréhensible. Et l’idée de loi devient absurde, car une loi est une relation nécessaire et constante entre plusieurs phénomènes. Quelle loi peut-elle s’appliquer à rien? En fait, comme l’explique Trinh Xuan Thuan dans son livre La plénitude du vide, le rien des astrophysiciens n’est pas le vide, c’est un phénomène, que les physiciens de l’infiniment petit nomment la fluctuation quantique.

J’ajoute deux sous dans la musique de ces espaces sans bord et pleins de vide quantique. En ce jour de Pâque, la présence du Ressuscité ne relève pas de la physique. Le confirment tous les récits évangéliques qui tentent tant bien que mal de refléter l’expérience singulière des apôtres. Le christ ne vient pas du dehors, il est là. L’enjeu n’est donc pas celui de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, comme si on pouvait -ou ne pouvait pas- le désigner de loin. L’enjeu est celui de sa présence. Car, comme disait mon compatriote Blaise Pascal, mon Dieu qui n’est pas celui des philosophes et des savants, il est sensible au cœur.

Mars 2018


Une femme à la tête des musulmans vaudois

fleur Blog EPLe petit monde médiatique s’esbaudit devant la nouvelle, reprise par le quotidien romand 24 heures: une femme vient d’être élue (le 25 mars 2018) à la tête de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). Sandrine Ruiz est la première femme nommée à cette fonction dans notre pays. Comme pour relativiser la signification sociétale de l’événement, le journal souligne que « l’UVAM opère “un choix hautement stratégique dans le processus d’intégration de la confession musulmane”. L’organisation a en effet récemment déposé un dossier de reconnaissance auprès de l’État de Vaud ».

Quelles que soient les interprétations médiatiques de l’événement, je ne peux que m’en réjouir, doublement: pour le monde musulman d’abord qui se rapproche ainsi de la culture intégrative de notre société, mais également pour les femmes -et pas simplement les femmes musulmanes- qui peuvent voir dans cette nomination une certaine reconnaissance sociale, en un temps où, en dépit des avancées certaines « leur travail a peu de visibilité », comme le remarque Sandrine Ruiz.

Cette histoire me rappelle une émission hebdomadaire de la télévision française voici une trentaine d’années. Son titre: «Les femmes aussi». Chaque semaine, le téléspectateur était invité de visionner le témoignage de femmes pratiquant un métier que la culture ambiante réservait spontanément aux hommes (pompier, pilote d’avion, pasteure, cheffe d’entreprise…). Le résultat donnait une impression de divertissement exotique, une sorte d’exception qui confirme la règle, comme on dit. En revanche, personne n’a jamais eu l’idée saugrenue de présenter l’inverse: des hommes pratiquant des métiers que la société, par réflexe, attribue aux femmes (cuisinier, infirmier, puériculteur, babysitteur…).

Le pas inclusif sera vraiment franchi lorsque l’idée d’exception (corolaire de la règle) se sera éteinte. Car il n’existe pas de règle en ce domaine, sinon celle implicite de l’idéologie dominante, que de tels exemples font peu à peu craquer. Comment alors concilier ce grand mouvement démocratique avec les traditions religieuses qui réservent, tantôt aux femmes, tantôt aux hommes, le monopole de certains gestes rituels? La réponse tient en deux mots: séparer nettement les fonctions liturgiques du pouvoir sur l’organisation ecclésiale. Pour toutes les religions à fonctionnement clérical, c’est un immense chantier, encore ouvert. Un rôle liturgique, traduction d’une vocation particulière reçue en communauté, ne justifie en rien le pouvoir sur la communauté. Que certains aient des prédispositions favorables à l’animation de la prière collective ne leur donne pas ipso-facto compétence politique. -Et inversement, comme le souligne l’élection d’une femme à la tête de l’UVAM-. L’apôtre Paul le soulignait déjà à propos des charismes dans l’Église.


Feu d’artifice fiscal à Neuchâtel

MeuchatelLa justice fiscale est une équation insoluble. La raison en est que, pour répondre aux attentes légitimes des électeurs, l’État poursuit des objectifs contradictoires. Tout d’abord un objectif économique par la faiblesse des prélèvements, pour laisser aux citoyens et aux entreprises une plus grande autonomie de consommation et d’investissements, autonomie dont on espère un regain d’activité économique, la création d’emplois et partant l’élargissement de l’assiette fiscale.  Mais cet objectif économique est lui-même contradictoire, car il appelle également des investissements publics de communication, d’aménagement du territoire et de formation, qui doivent être financés par des prélèvements obligatoires. Les objectifs économiques sont en concurrence avec des objectifs sociaux de répartition, tant des richesses que des pouvoirs. Cette répartition des richesses et des pouvoirs est d’autant plus difficile de rendre conforme à la justice qu’elle se heurte aux puissances économiques, culturelles et politiques. Pour faire bonne mesure, je rappelle que ces objectifs économiques et sociaux ne doivent pas occulter non plus les objectifs environnementaux dont on sait aujourd’hui qu’ils jouent un rôle capital dans l’avenir de notre bien-être et des populations de notre planète. De là -dernier cité mai non le moindre- l’objectif de solidarité entre régions et entre pays, solidarité qui s’impose pour des raisons tant morales que de bonne stratégie géopolitique.

Dans ce contexte d’objectifs fiscaux contradictoires, le site du Courrier (samedi 24 mars 2018) signale la proposition du Conseil d’État du canton de Neuchâtel : remettre à plat tout le système d’imposition. L’idée directrice s’inscrit d’emblée dans la logique économique: renforcer l’attractivité du canton -notamment au profit des entreprises internationales- en baissant les impôts tant sur les entreprises que sur les personnes physiques, et en révisant la clef de répartition entre communes.

Voici le titre donné à cette information par le journaliste du Courrier : Feu d’artifice fiscal à Neuchâtel. J’épingle le qualificatif « artifice ». Car l’artifice peut qualifier l’effet d’annonce -les Français ont connu ça depuis trente ans où les gouvernements successifs ont tous annoncé une refonte radicale du système fiscal, sans jamais (pouvoir ?) la mettre en œuvre. L’artifice peut également qualifier le manque de discernement du Conseil d’État s’il pense pouvoir mettre à exécution ses projets de baisse d’impôts sans toucher à l’organisation et au fonctionnement de l’administration publique. Certains Services, nécessaires en d’autres temps, sont devenus, sinon tout-à-fait inutiles, du moins improductifs. D’autres, indispensables pour répondre aux besoins d’aujourd’hui, ont peine à voir le jour. Cette contradiction proprement politique n’a manifestement pas été bien vue par l’actuel Gouvernement français. Puisse le Conseil d’État du canton de Neuchâtel ne pas faire la même erreur, s’il veut que le feu d’artifice fiscal ne soit pas finalement qu’un feu de paille.


Féminisme

TestFeminimseTdG 2018Les problèmes de notre planète (immigration, écologie, climat, pauvreté, armement, production et répartition des richesses, gouvernance) ne se réduisent pas aux problèmes de société. Parmi les problèmes de société (éducation, réseaux sociaux,people, mouvement religieux, mode, sport, culture, loisir), le féminisme n’occupe pas certes tout le champ de l’actualité. Cependant, au-delà du phénomène médiatique, le féminisme a conquis une place essentielle dans notre société post-moderne, société où le choix individuel -à défaut de la responsabilité personnelle- n’a de limite que l’engagement contractuel librement consenti.

À ce sujet, le site de la Tribune du samedi 17 mars 2018 évoque les débats internes aux mouvements féministes, évoquant trois points de fixation: la prostitution (choix personnel ou marchandisation du corps féminin), le voile (liberté de se vêtir ou symbole de soumission), la pilule (émancipation ou frein à la connaissance de son propre cycle féminin). L’internaute est alors invité(e) à répondre à une série de tests pour se classer dans les catégories des divers féminismes: «différentialiste», «intersectionnel», «universaliste», «pop» (sic) et «pro sexe».

Je ne gloserai pas sur les limites de tels sondages, ni sur l’idéologie sous-jacente aux catégories sociologiques utilisées, encore moins sur le champ moral induit nécessairement par de telles approches. Limites méthodologiques, idéologie et champ moral sont inhérentes à toute démarche de sciences sociales. J’épingle simplement un état de fait : le féminisme est un phénomène de notre société. L’économiste Schumpeter, qui analysa avec une grande finesse le capitalisme, le socialisme et la démocratie du XX° siècle, disait même qu’avec la machine à vapeur, le téléphone et le complet-veston (sic) le féminisme était le fruit positif de la société capitaliste. Je me plais simplement à souhaiter que le féminisme ne soit qu’un moment de l’évolution morale et culturelle de notre société. J’attends le jour prochain où l’on dépassera ce stade. Alors, sans se polariser sur le genre, on considérera  chaque être humain dans sa singularité, digne de respect, de tolérance et de conscience libre. Les cléricaux d’aujourd’hui  -les scientifiques ont rejoint sur ce terrain les curés de jadis- ne les enfermeront plus dans des catégories qui ne peuvent que les mutiler à leurs propres yeux comme au regard d’autrui.


Label pour sites cathos

Le site Aletéia publie cette semaine une information qui ne surprendra pas ceux qui s’intéressent aux Médias. Depuis sa fondation voici un an, le label Church Tech a réussi à fédérer une dizaine de start-up d’inspiration chrétienne. Ces start-up greffent sur Internet des initiatives qui surfent sur les potentiels de la digitalisation. J’ai déjà parlé dans ce blog la quête connectée qui évite de se trimbaler avec des piécettes ou des billets, en versant son obole durant le culte par le moyen de son téléphone portable ou en pianotant sur un clavier ad-hoc. D’autres initiatives sont moins économiques mais plus conformes à l’esprit religieux. Ainsi le coach de prière ou encore Go messe, sorte de « Uber » pour des catholiques dominicaux, qui permet de mutualiser les véhicules des paroissiens pour aller à la messe. L’application permet aussi de véhiculer des personnes âgées incapables de conduire. (La densité physique du culte en est restaurée, échappant à ce que vient encore de dénoncer le pape François, la messe spectacle.)

            J’épingle quand-même la notion de « label ». Voici quelques années, un Fonds commun de placement prétendait gérer selon un « label  chrétien ». En France, on connaît pour les établissements d’enseignement le label « catholique ». Comme pour les fromages labélisés, comme pour les n0rmes « iso », c’est toujours le même problème : quels critères vérifiables retenir ? Car la qualité du service ne dépend pas simplement des protocoles de fabrication et des procédures, mais également de la conscience professionnelle du fabriquant. C’est encore plus vrai pour un label qui vise à authentifier les voies d’une expérience religieuse ; car la disposition d’esprit de l’utilisateur -et pas simplement la visée du fabriquant- compte pour l’essentiel.

Concernant le label Church Tech, l’objectif semble moins ambitieux. Le but est moins spirituel que technico-financier : il s’agit, en aidant techniquement et financièrement les jeunes pousses qui naissent dans ce domaine, de donner à toutes de meilleures chances de survie. Bref, il s’agit de mutualiser une image médiatique chrétienne plus repérable. Est-ce négligeable ? Non, c’est simplement la traduction tangible d’une religion de l’incarnation dans la société réelle d’aujourd’hui.


YES BILLAG !

À une très forte majorité (71,6 %), le peuple a fait preuve de sagesse ce 4 mars 2018 en refusant une économie de 451 francs par an et par personne. La taxe annuelle nourrissant 75 % du Service audiovisuel public, ses 17 chaînes de radio et 7 chaînes de télévision, on peut ainsi envisager un avenir plus serein, mais non exempt de difficultés.

Je m’en réjouis pour deux raisons. D’abord parce que ce résultat témoigne de la bonne santé de la démocratie helvétique.

Les débats furent souvent tendus, les arguments massues n’ont pas manqués ; durant plusieurs mois, les sondages laissaient penser que l’initiative No Billag pouvait l’emporter, ce qui a ravivé les passions et provoqué une mobilisation sans faille d’artistes, de journalistes et d’

intellectuels de tous bords. La revue Choisir, son site et moi-même dans ce blog, se sont engagés fermement contre le No Billag. Je suis heureux de voir que nous nous sommes placés sans hésiter du côté du bon sens. La seconde raison de me réjouir est qu’il me semble essentiel de ne pas laisser l’espace médiatique aux mains des seuls intérêts privés et des passions individuelles ou collectives, respectables certes, mais insuffisantes pour assurer un vivre-ensemble dépourvu de haine.

Les premiers commentaires du résultat de cette votation du 4 mars insistent sur les engagements qui furent pris durant la campagne par le président de la SSR, Jean-Michel Cina, touchant les nécessaires économies. Il faut tenir ces promesses. Mais la dimension économique n’est pas la seule à considérer. Il faut encore progresser dans le pluralisme et la rigueur dans le choix des programmes, de manière à ce que soit assurée, avec la liberté de conscience et d’opinion, une tolérance sans laquelle le respect des autres et de soi-même ne serait qu’un vain mot.


 

Février 2018

 

FINMA & Crypto-monnaies

Le régulateur suisse des marchés financiers (FINMA) vient de produire un guide pratique d’utilisation des crypto-monnaies (site de La Tribune du 23 février 2018). Tous les praticiens honnêtes d’une finance en devenir ne peuvent que s’en réjouir. Dans l’esprit du public, les crypto-monnaies sont associées au banditisme électronique, aux rançons payables en bitcoin, au commerce qui échappe à la TVA et laisse le fisc aussi démuni que la vache qui regarde passer un train. En fait, toutes les transactions en crypto-monnaies sont consultables par n’importe qui. Seuls les propriétaires de ces monnaies, inconnus, apparaissent dès qu’ils veulent échanger leurs avoirs en monnaie officielle. De plus, le perfectionnement de la technologie de ces monnaies (cryptographie asymétrique fondée sur les fonctions mathématiques de hashage, blockchain et vérification consensuelle par de multiples contrôleurs indépendants) rend l’occultation des propriétaires moins intéressante que les autres usages : échanges sécurisés de données, qui économisent les coûts d’un intermédiaire de confiance.

La FINMA ne parle pas de « monnaie », mais de « jeton » (token) ; c’est là une précaution diplomatique pour ne pas heurter les sentiments de quelques banquiers centraux qui affirment (faussement) que les crypto-monnaies ne sont pas des monnaies, sous prétexte qu’elles ne sont appuyées ni sur une marchandise réelle, ni sur une banque. C’est oublier qu’une monnaie s’appuie non pas d’abord sur une autorité souveraine, mais sur la confiance que le signe monétaire sera accepté par une communauté de paiement (c’est à dire tous ceux qui l’accepteront en paiement d’une dette).

L’intérêt du texte de la FINMA est de mettre un peu de clarté dans l’usage de cette technologie. La FINMA distingue en effet les jetons pour les échanges, les jetons dits d’utilités qui n’ont pas vocation à être utilisé comme monnaie mais comme instruments de transfert de données indélébiles, et les jetons pour l’investissement (nommés Initial Coin Offering) qui, jusqu’à présent, finance surtout des start-up se lançant dans l’utilisation des technologies d’échanges sans tiers de confiance.

Après l’institution du marché libre, après la création d’Internet, les crypto-monnaies promettent une plus grande liberté aux initiatives individuelles ou collectives. Mais, pour ne pas être confisquées par quelques gros opérateurs à prétention de monopole, ces institutions doivent être régulées. La FINMA montre ici la voie.


Fausses dénonciations fiscales

Les journalistes du Canard enchaîné savent depuis longtemps que les dénonciations sont rarement le fait de gens aux bonnes intentions. Les dénonciateurs agissent souvent sous la pression du ressentiment, de l’envie, de la jalousie ou simplement pour se prouver à eux-mêmes qu’ils partagent les miettes du pouvoir des médias. Certes, comme toutes les revendications, les dénonciations sont faites au nom de l’intérêt général, et, dans le cas épinglé sur le site du Temps (17 février 208), au nom de la justice fiscale.

Il en va de même des « lanceurs d’alerte » dans les entreprises et les administrations. Pendant longtemps, avant que le vent glacé venu d’Outre Atlantique ne vienne geler les velléités du Service français chargé de veiller à l’application de la loi Informatique et liberté, une présomption d’innocence garantissait en partie chacun contre les fausses accusations publiques.

Dans le cas cité par Le Temps, le fisc français a reçu des listes de comptes cachés dans des banques suisses. Mediapart semble en avoir reçu la copie. Ces papiers incriminaient plus de 1300 Français, dont plusieurs personnalités, généralement de droite. Or ces documents sont des faux très finement élaborés, dont l'origine reste inconnue. « La justice française n’a à ce jour pas ouvert d’enquête pour démasquer les faussaires auteurs de cette manipulation. » dit le journaliste du Temps. Je m’en étonne doublement.

La première raison de mon étonnement est que chacun doit pouvoir être protégé non seulement des agressions physiques (la « résistance à l’oppression » évoqué par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789) mais également de l’injustice (la « sureté » dont parle le même document). Chacun sait et peut faire l’expérience à son détriment qu’une réputation entachée laisse des traces quasi indélébiles. Selon le mot prêté à Voltaire : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. »

Mais, pour une seconde raison, je m’étonne également de l’inaction des Services français pour rechercher l’origine de ces fausses dénonciations fiscales. Cette inaction mine l’affectio sociétatis (le sentiment d’appartenance au pays) nécessaire au bien commun sans lequel chacun se méfie de tous et la coopération devient plus difficile. De plus, cette inaction des Services français encourage les petits malins de tous bords qui veulent soit se moquer des Services fiscaux, soit -ce qui est plus grave- les submerger de fausses informations qui occuperont en vain leurs équipes de contrôleurs.

Si, comme disait ma grand’mère, il n’y a pas de petites incivilités, pour les Services de l’État, il n’y a pas d’incurie négligeable.


Demain Genève

Voici deux ans, le film Demain a suscité davantage qu’un succès d’estime. Ce film présentait intelligemment diverses initiatives locales, jaillies tout autour de la planète, en faveur de relations à la nature et à la société plus respectueuses de l’être humain et de l’environnement. Il montrait diverses réalisations touchant la biodiversité, le recyclage des déchets, les monnaies locales, et d’autres réalisations de ce type, prouvant ainsi qu’il était possible, -inversant la devise de Klaus Schwab, le fondateur du Forum de Davos-, de « penser globalement et d’agir localement ».

Jonathan Normand

Dans l’esprit de ce film, un dynamique entrepreneur genevois veut montrer les diverses initiatives de ce type lancées dans le canton de Genève. C’est le projet Demain Genève. Jonathan Normand -puisqu’il s’agit de lui- n’est pas un rêveur. Du moins si on en croit la présentation que la Tribune lui réserve aujourd’hui lundi 12 février 2018. Scientifique de formation et spécialiste des processus algorithmiques, ce jeune professionnel plein d’avenir se tourne -pour ne pas dire se convertit- vers le développement durable et le rôle central que les entreprises peuvent et doivent y jouer. Voulant mettre ses compétences et son énergie à faire quelque chose qui ait du sens « me sentir utile, quitte à gagner beaucoup moins d’argent », il fonde Codethic, une société qui conseille les entreprises sur le plan éthique, élabore une norme internationale de responsabilité sociale et environnementale. Depuis 2013, il travaille avec l’ONG internationale B-Lab, qui fait de la certification d’entreprises durables.

Je n’ai rien à reprocher à ce projet Demain Genève qui mettra en valeur ce que font certains genevois pour le développement durable. J’épingle cependant ce qui me semble être une lacune. En réponse à une question du journaliste, Jonathan Normand affirme : « Je ne fais pas de politique. » Il a tort. Car les réussites locales, aussi belles soient-elles, ne transformeront la culture et la société que si elles sont capables de s’inscrire dans un projet politique qui prenne acte des sensibilités divergentes qui s’entrechoquent dans la cité. Les initiatives locales « marchent » parce qu’elles sont animées par des volontaires convaincus. Sans aucun doute, la publicité faite autour d’elles suscitera d’autres vocations. Mais il serait naïf d’imaginer qu’un consensus général s’en dégagera pour, selon l’image de la tâche d’huile, occuper tout le champ social. Certains, pour des raisons personnelles, familiales, culturelles ou sociales, seront réticents, voire hostiles. Des réalisations exemplaires et la discussion ne suffiront pas à les convaincre. Thomas d’Aquin le disait déjà au XIII° siècle : la politique est nécessaire parce qu’aucun des membres d’une cité n’est vertueux à 100%.


Évaluation économique de la vie humaine

AELE pollutionUne chronique parue sur le site du journal Le Courrier voici quelques jours (le 1er février 2018) dénonce avec raison la marchandisation de la vie. Dans notre société, la plupart des décisions sont prises sur la base de calculs économiques. Comme disait Charles Péguy en un vers célèbre: «Tout s’achète et se vend et se pèse et s’emporte». On se souvient des scandales, apparus voici plusieurs décennies déjà, de ce constructeur de voiture aux États-Unis qui n’avait pas jugé bon de renforcer la protection des réservoirs à essence de l’un de ses modèles, réservoirs qui avaient une fâcheuse tendance à exploser. La raison en était que, tout calcul fait, ce constructeur américain avait comparé d’une part le paiement des dommages et intérêts qu’il lui faudra payer aux victimes, et d’autre part le coût d’amélioration de la sécurité de ses voitures.

Le chroniqueur du Courrier conclut ainsi son analyse des divers effets du mépris pour l’environnement écologique et social: «La mort, la séparation, la douleur, le chagrin, tout ce qui est consubstantiel à la vie humaine, n’est pas réductible à une valeur marchande. Dès lors, contester dans le capitalisme ce qui engendre de tels maux ne devrait pas être motivé d’abord par le ‘coût’, mais par l’absolue nécessité de préserver la vie humaine en tant que telle, indépendamment de considérations économiques, souvent défendues au nom de l’emploi.» Tous ceux qui refusent de réduire la vie humaine à ses dimensions économiques raisonnent à la manière du chroniqueur du Courrier; et ils ont raison. Jésus dans l’évangile le rappelle: la vie humaine est plus que la nourriture et que le vêtement.

Par ailleurs, le chroniqueur reflète, peut-être sans le vouloir, le dilemme qui agite les instances internationales depuis l’an 2000, lorsque l’on s’est aperçu que les États, pris entre d’une part l’option écologique choisie au premier Sommet de la terre de Rio en en 1992, et d’autre part l’option sociale devenue plus prégnante à la suite de la crise économique issue de l’éclatement de la bulle Internet, avaient massivement abandonné l’option écologique pour se porter au secours de l’option sociale.

Finalement, j’épingle l’adverbe de la formule du chroniqueur «indépendamment de considérations économiques». Je ne suis pas d’accord. Car il y a un abîme entre d’une part ne pas réduire la vie humaine à sa dimension économique et d’autre part ignorer la dimension économique de la vie humaine. Car les valeurs -dont la vie humaine- qui sont réputées “sans prix” ont quand même un coût. Et le travail, l’effort, l’énergie, l’imagination, la créativité, résumés dans le prix économique, ne peut pas servir deux fois. C’est pourquoi la question à se poser -elle est moralement coûteuse-, ce n’est évidemment pas «combien ça coûte», mais «à qui ça manquera». Les indicateurs non marchands qui traduisent, chacun à leur façon, les multiples facettes de la vie humaine, traduisent tous un travail évaluable en argent. Reste à choisir les moyens qui, pour la plus grande dignité de l’être humain, ont le prix économique le plus faible. C’est la seule voie du discernement pour concilier l’écologique et le social.


 
 
 
 

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