Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Raison et foi

Le lecteur de l’une de mes chroniques m’envoie cette question:

«J’ai perdu la foi quand j’ai eu atteint l’âge de raison;
est-ce que je vais retrouver la foi lorsque que je perdrai la raison

Pour le cas où il ne s’agirait pas d’une moquerie sous forme d’un trivial jeu de mots, et parce que le problème est sérieux, je livre ici la réponse que je lui ai envoyé:

«Cher Monsieur,
La question se pose, en effet, depuis le XVIIe siècle en particulier, siècle de Descartes, de Pascal, de Kepler, de Newton, de Spinoza, de Leibniz, siècle qui se dégagea des superstitions qui encombraient encore, durant toute la Renaissance, les observations les plus scrupuleuses des savants. (Auparavant, notamment chez Thomas d’Aquin, le mot raison était synonyme de conscience.) La question se pose avec une acuité plus grande à partir du XVIIIe siècle, lorsque la raison se présente comme une capacité mentale interne à chaque individu (en oubliant sa dimension sociale, car toute raison se coule dans un langage; ce qui suppose au moins deux interlocuteurs).

Ce contexte culturel, dans lequel nous baignons encore -et dont témoigne la formulation de votre question-, fait de la raison un instrument personnel de connaissance rigoureuse des phénomènes de la nature et de la société. La question que vous posez n’a de sens que si vous prenez la foi, elle aussi, comme un instrument de connaissance de la nature; ce qu’elle n’est pas. (Bien que les témoignages soient innombrables de croyants, y compris des intellectuels de haut vol, qui croient découvrir dans les Écritures ou dans la Tradition, une source d’informations scientifiques. Le fondamentalisme -et pas simplement le créationnisme- a encore pignon sur rue!)

Pour le dire simplement, la foi porte sur un événement singulier, propre à chacun, et qui se manifeste d’une manière parfaitement originale. Or, les événements singuliers ne se coulent dans aucun langage -et ne peuvent trouver d’expressions adéquates. (Si on veut les formuler, on tombe dans des poésies abscondes ou dans quelques onomatopées éructant des sentiments informes.) Claude Bernard, avec la plus grande rigueur, disait qu’il n’y a de science que du général, c’est-à-dire attaché à des phénomènes objectifs, et qui peuvent se couler dans un langage (de préférence mathématique, mais pas nécessairement), langage qui permet à chacun de mettre au jour le phénomène désignés, pour peu que soient réunies leurs conditions nécessaires et suffisantes d’apparition.

Blaise Pascal VersaillesBlaise PascalDès le XVIIe siècle, Pascal avait bien clarifié le débat lorsqu’il avait distingué trois ordres de réalité, disant, -avec plus d’humour que je n’en ai,- qu’en matière de phénomènes de la nature, il en croyait ses instruments d’observation, en matière de société, il en croyait sa raison, et qu’en matière de foi, il en croyait son curé. Dans ses Lettres Provinciales, il se moque avec raison des papes qui croyaient la terre plate et des théologiens qui pensaient qu’elle était le centre immobile d’un univers tournoyant autour d’elle.

En fait, le véritable enjeu de tout ceci, c’est le refus, en matière de phénomène scientifiquement vérifiables, de l’argument d’autorité. (Sur ce plan-là, notre société a encore beaucoup à faire.)

S’il fallait appuyer ces brèves considérations sur quelques références religieuses, il suffirait de remarquer que les religions monothéistes ont toute condamné les appellations de Dieu, de quelque nom qu’on lui attribue, et plus encore toute représentation du divin. Car, selon le mot de Pascal, «Dieu est sensible au cœur» (et ne se découvre pas dans les replis de quelque langage que ce soit.

Pour répondre plus directement à votre question, vous retrouverez la foi, non pas lorsque vous aurez perdu la raison, mais lorsque vous aurez constaté, -à l’occasion de quelque événement vécu et qui provoquera peut-être étonnement, questionnement, indignation, incompréhension, -que la raison ne répond pas à vos questions les plus singulières, c’est à dire les plus intimes.

Acceptez l’expression la plus sincère de mon cordial respect »

Hidjab en débat

WikimediaCommons hijab© Wikimedia CommonsLes symboles ont la vie dure. Ils n’ont jamais mieux mérité leur étymologie qui en font des signes de reconnaissance entre gens initiés dans le même groupe. Dans la Bible, la manière de prononcer Schibboleth servait à discriminer les bons des méchants; chez les Francs-maçons, le «mot de semestre» permet de séparer les Frères des profanes; dans la liturgie chrétienne, on parle encore du «symbole» des apôtres, et du «symbole» de Nicée, que l’on prononce avant d’entrer dans la célébration des mystères; la tradition un peu romantique du mot de passe, en usage naguère dans l’armée avant la généralisation des codes d’accès, permettait de séparer les amis des ennemis.

Le foulard dit islamique joue un rôle semblable; mais inversé. Fondamentalement l’hidjab est un signe de reconnaissance entre musulmanes, qui distingue, pour celles qui le porte, les coreligionnaires des adeptes d’autres religions ou de celles qui n’en professent aucune. Reconnu dans l’espace public, l’hidjab (comme d’ailleurs la kippa ou encore comme la croix ou n’importe quel habit soupçonné d’être religieux) est devenu une sorte de chiffon rouge qui, parce qu’il est investi d’une signification communautaire, excite toutes celles et ceux qui fantasment sur la religion (musulmane principalement). L’hidjab est ainsi devenu un signe de reconnaissance, moins pour celles qui le portent que pour une frange de l’opinion publique. Ce fut l’un des points controversés de la récente loi genevoise sur la laïcité.

Hors du canton, l’hidjab est assimilé par une culture de plus en plus tolérante. Les grands couturiers n’hésitent plus à coiffer certains de leurs modèles du foulard dit islamique. En témoignent également les compétitions sportives internationales où l’on voit apparaître désormais quelques femmes arborant sur la tête cette pièce de tissu. (Non sans susciter des polémiques chez les tenants de la laïcité à la française.) On se souvient en France des protestations contre la commercialisation d’un foulard islamique adapté à la pratique du sport.

Sur ce sujet, j’épingle une formule discutable glanée sur le site du Temps le 1er mars 2019. Faisant état de l'apparition de l’hidjab dans les compétitions sportives internationales, le chroniqueur pose la question: «Conquête ou contrainte pour la femme, le débat n'est toujours pas tranché». Je souhaite personnellement que ce débat ne soit jamais tranché. Car, l’expérience de chacun, en Suisse ou à l’étranger, conduit à des interprétations légitimement divergentes. Que le poids du groupe et les contraintes de la tradition sociale s’habillent de prétextes religieux pour imposer une pratique vestimentaire contraire à l’idée que le libéralisme culturel se fait de la liberté individuelle, c’est évident. Mais il n’est pas moins évident que, surtout dans un pays libéral comme la Suisse, on ne saurait prêter à la pression sociale un tel pouvoir. Reste aux autorités civiles et politiques la responsabilité de veiller à ce qu’il en soit bien ainsi. Il en va du respect de la liberté de chacune. Aucune organisation privée, religieuse ou associative, ne peut légitimement y mettre un frein. Mais, sauf à quitter l’État de droit, cette responsabilité des autorités civiles et politiques ne peut aller jusqu’à imposer une interprétation officielle à une pratique personnelle -le port de l’hidjab- dont la signification relève du seul individu.

Savoir scientifique partagé

Une «opinion», parue hier dimanche 24 février 2019 sur le site du Temps, reprend le refrain de bon sens: le savoir scientifique doit être «partagé sans entrave». C’est évident: le savoir ne doit dépendre de rien d’autre que de l’effort d’apprentissage de celui ou de celle qui veut l’acquérir; en droit, le savoir scientifique est accessible à tout être doué de raison. C’était la raison d’être de la première université créée à Bologne au Moyen-Âge.

Cependant, on imagine immédiatement l’entrave principale, celle de l’argent. On bénéficie d’un savoir; on le garde pour soi afin d’en profiter seul. Les États et les grandes entreprises sont souvent accusés de confisquer un savoir qui, libéralement répandu, pourrait améliorer la vie des populations.

J’ajoute deux sous dans la musique. Le savoir ne tombe pas du ciel. Plus il avance, plus il mobilise des outils, des machines, des systèmes informatiques de plus en plus puissants, et qui coûtent cher. D’où l’espionnage industriel. Les prémices du savoir en arithmétique ne suppose qu’une feuille de papier et un crayon; mais le savoir en physique, en biologie, et même dans les sciences sociales qui font appel aux statistiques, suppose des moyens onéreux. Le matériel nécessaire aux découvertes en physique fondamentales ou en cosmologie mobilisent des sommes astronomiques; la découverte de nouvelles molécules capables de soigner également. Comme le font remarquer tous les physiciens: la thermodynamique doit davantage à la machine à vapeur que la machine à vapeur ne doit à la thermodynamique. Et les calculs nécessaires à certaines expériences seraient impossibles avec la pure théorie, sans l’aide d’ordinateurs puissants.

Ceux qui donnent de leur temps ou de leur argent pour fournir ces moyens en attendent des revenus. La rémunération de ces investissements risqués ou de ces travaux de longue haleine est sujet à débats, dont les diatribes au sujet des brevets d’invention ou de droits d’auteurs défraient la chronique judiciaire.

L’argent ne permet malheureusement pas de lever toutes ces entraves. Il n’est pas la seule entrave au savoir. Il y a le savoir-faire, lié à une pratique récurrente. Non seulement l’agronomie et la biologie, mais également bien des secteurs mécaniques et électroniques pâtissent parfois d’un manque, ou d’un oubli, de savoir-faire. À quoi s’ajoute le faire-savoir, nécessaire lorsqu’il faut transmettre un savoir, et plus encore lorsque le savoir repose sur la collaboration de plusieurs. Les réseaux produisent ainsi un savoir qui repose bien sûr sur des infrastructures de communication, mais suppose également un langage commun sans lequel aucun savoir n’est pensable.

J’épingle l’aspect anthropologique du problème. Car le savoir, qu’il soit scientifique ou pas, suppose une motivation, un désir sans lequel nul être raisonnable n’entreprend un apprentissage. C’est le mérite du Prix Nobel d’économie, Amartya Sen, d’avoir souligné ce point qu’il nomme la «capabilité»: la motivation suppose non seulement que l’on se sente apte et qu’on nous en fournisse les moyens, mais également que la culture ambiante ne nous détourne pas de ce savoir auquel on a droit. Cette motivation repose certes sur l’une des trois libidos reconnues dès le Moyen-Âge (la libido sciendi, à côté de la libido dominendi -désir du pouvoir- et de la libido sentiendi -appétit de jouissance-). L’idéologie libérale fait reposer la motivation sur l’individu, comme si l’individu était une monade souveraine. Cette idéologie néglige l’environnement social, culturel et institutionnel, c’est à dire l’essentiel, de ce « partage du savoir ».

Petites annonces et petites arnaques

Les petites annonces cachent parfois des petites arnaques. Avec juste raison, deux parmi les plus grosses plateformes de Suisse Romande -www.petitesannonces.ch et www.anibis.ch- s’en préoccupent. Leurs luttes contre les fausses annonces rejoignent l’une des préoccupations développées dans la prochaine livraison de la revue choisir: les Fake News. Leurs moyens sont évidemment d’une autre nature. Comme il est difficile d’examiner une à une les annonces et de vérifier la validité de chacune, ces plateformes font appel à des traitements statistiques permis par le Big Data et ce qu’il convenu d’appeler l’Intelligence artificielle.

Le Machine Learning sert à lutter contre les annonces fallacieuses, voire carrément frauduleuses. L’un des ressorts du système de vérification repose sur le constat selon lequel une fausse nouvelle se répand sur le Net beaucoup plus vite qu’une vraie. Cela n’a rien d’étonnant. Car les fausses nouvelles sont fabriquées non pas d’abord pour dévoiler la vérité, mais pour attirer le chaland. (Malgré les dénégations générales, la vérité n’est pas toujours intéressante, rarement stimulante, exceptionnellement spectaculaire.) Les journaux à grand tirage en font leur beurre. Selon un responsable de l’une de ces plateformes, sur Twitter «une fausse nouvelle met six fois moins de temps qu’une vraie pour atteindre 1500 personnes; et qu’elle est 70% plus susceptible d’être partagée.» Grace à des algorithmes adéquats, la plateforme www.anibis.ch (appartenant partiellement au Temps via des participations financières dans scout24) prétend pouvoir détecter 85% des fraudes.

Cet outil, le Machine Learning, reposant sur la loi des grands nombres, loi traitée selon des algorithmes toujours perfectibles, fait, disons, le gros du travail. Mais il laisse nécessairement en souffrance les cas particuliers, les arnaques sophistiquées et les propositions adroitement tordues que seule la vigilance des utilisateurs et leur expérience malheureuse permettent de mettre au jour. Au premier rang desquels les internautes qui, sans toujours être des spécialistes, connaissent bien certains secteurs du marché présenté sur la toile, et dénoncent ce qui leur semble être une arnaque. Dans un autre domaine, l’administration fiscale française ne procède pas autrement; elle utilise, elle aussi, les données statistiques pour ramasser dans ses filets une bonne part des tricheurs. Mais elle compte sur les dénonciations ou sur les heureux hasards pour épingler les truands aux profils singuliers.

Morale de l’histoire, les arnaqueurs, sur la toile comme ailleurs, restent toujours à l’affut d’une manière de procéder singulière qui échappe au filet du Machine Learning et autres traitements informatisés. Aux utilisateurs de faire attention. Ce qui n’est pas évident: le bon sens, particulièrement nécessaire en ce domaine, étant la chose du monde la mieux partagée (chacun prétend en avoir suffisamment), chacun en a pratiquement très peu. L’attention est donc doublement nécessaire ; car, comme disait l’humoriste à la logique imparable : ce qui n’arrive qu’aux autres n’arrive qu’à moi.

L'Europe en déclin

FranceitalieLes ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

photo: Pixabay/DR

France laïque? Attention

AfficheAssoc Lalaicite maliberteLa votation de dimanche prochain dans le canton de Genève rejoint un thème récurrent de la politique française, la laïcité. Comme un lointain  écho déformé de ce problème français lancinant se fait jour dans un article qui vient de paraître dans une revue jésuite de Paris, la revue Étvdes. L’article est intitulé France laïque, fille de compromis. La «France laïque» est-elle un exemple pour les cantons suisses? Contrairement à ce que laisse penser l’auteur, je réponds non. L’article reprend l’histoire mouvementée de la laïcité à la française depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, sa jurisprudence et ses accommodements successifs jusqu’à maintenant, en passant par le concordat passé entre Napoléon et le pape Pie VII. À chaque étape, l’auteur découvre des «compromis»; il loue la modération de ceux des hommes politiques de la IIIe République (notamment Jules Ferry et Aristide Briand) qui ont permis d’échapper aux législations les plus extrêmes; il souhaite que les questions posées par la configuration nouvelle de la société française, marquée par l’expansion musulmane et la crainte de l’Islam radical, soit traitées dans le même esprit de compromis.

J’épingle deux formulations maladroites mais symptomatiques de la tendance de cet article. S’agissant de l’interdiction des congrégations religieuses, décrétée par la IIIe République (elles ne pouvaient exister que si elles étaient «reconnues» par l’État), l’auteur parle «compromis inattendu». La Bourgeoisie anticléricale, les défenseurs de Dreyfus, les socialistes se retrouvèrent d’accord sur ce point: juguler l’influence des congrégations, notamment enseignantes -les jésuites, une fois encore, étaient particulièrement visés-. (Il faudrait ajouter: sauf les congrégations qui envoyaient des missionnaires dans les pays colonisés et qui contribuaient à l’expansion de la culture française; car selon un mot prêté à Jules Ferry, ardent propagateur de la colonisation française, «l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation».) L’auteur oublie que ce «compromis inattendu» a conduit tout droit à une législation contraire aux droits humains. La loi de 1901 sur les associations prévoie en effet que tous les citoyens ont le droit de s’associer… sauf les religieux, sous peine de «délit de congrégation». C’est là une discrimination sur une base religieuse, explicitement contraire aux droits humains.

Pour ne pas être trop long, j’épingle une autre formulation tendancieuse. Le titre parle de «France laïque». C’est une erreur manifeste. D’après la législation française, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. La laïcité de l’État est le garant de la liberté «de croire ou de ne pas croire» comme dit la Déclaration de 1789, liberté «de conscience et de religion -avec ce qu’elle implique de manifestation publique», comme dit la Déclaration universelle des droits humains de 1948. Ce n’est pas l’expulsion de toute extériorisation et de tout signe religieux dans l’espace public. Parler de «France laïque», c’est étendre à tout l’Hexagone le principe que doit strictement observer les administrations publiques et les agents de l’État.

J’ajoute un corollaire. La laïcité de l’État est une dimension nécessaire de l’État de droit, qui veut que personne ne puisse être jugé sur ses opinions. Ce qui exclut, contrairement à une loi française du 15 mars 2004 sur le voile dit islamique, -dite loi Stasi,- que l’on impose une interprétation officielle à tel signe (religieux ou pas), interprétation qui est du ressort exclusif de la conscience de chacun. Reste l’ordre public.

Illustration: l'affiche de l'Association La laïcité, ma liberté

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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