Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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WC & CEVA

L’empereur romain Vespasien, ayant imposé une taxe sur les WC publics, prétendit que, selon la formule célèbre «l’argent n’a pas d’odeur». Ce qui n’est plus entièrement vrai. La raison en est moins que les billets se transmettent entre des mains crasseuses, qu’au nom de la lutte contre l’évasion fiscale: désormais certains billets sont enduits d’un produit qu’un chien, entraîné par des douaniers compétents, peut facilement détecter. Le souci d’économie va peut-être conduire à inverser le propos, du moins sur les lignes ferroviaires du CEVA (liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse): les haltes seront démunies, paraît-il, de Toilettes publiques. Pour peu que, comme dans les RER parisiens et la plupart des trains régionaux français, les WC situés à l’intérieur des wagons soient fermés, voire inexistants, l’odeur des lieux d’aisance se répandra aux alentours. Morale de l’histoire: l’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais aussi le manque d’agents, témoignant d’un manque d’argent, lui, peut en avoir une.

Parler de bien commun, ici, semblerait hors de propos, voire incongru. Et cependant…! Le bien commun ne consiste-t-il pas en ceci: que chacun puisse assurer ses responsabilités personnelle -ici le respect de l’environnement immédiat- dans la solidarité de tous. D’où les diatribes inhérentes à tout ce qui touche l’organisation de la vie en société.

Pour les défenseurs de l’intérêt général, les «lieux d’aisance» (comme on disait au XVIIe siècle) non seulement coûtent chers, tant pour leur mise en place que pour leur entretien et leur nettoyage, mais encore -et surtout- favorisent les trafics de drogue et les promiscuités douteuses; il faut donc attaquer le moyen -supprimer les WC- pour prévenir la finalité -un transports à moindre frais et socialement plus sûr-. À quoi l’on peut répondre que l’hygiène publique présente des exigences tout aussi valables. La discussion ne fait que commencer.

Étienne Perrot sj

Je suis qui je suisse (Ben)

BenVautier2013Ben en 2013 par Soardi © Wikimedia Commons Une exposition au Musée Jenisch de Vevey me donne l’occasion d’un bref excursus philosophico-théologique. Mercredi 3 avril 2019, le site de la Tribune de Genève publie un article sur quelques œuvres de l’artiste Pierre Keller. Ce qui a retenu mon attention, ce n’est pas le texte, c’est son illustration. À côté de l’artiste se détache un tableau de Ben sur fond rouge vif avec, écrit en blanc, ce clin d’œil à la formule de René Descartes Je pense donc je suisse.

Qui est ce «je» qui pense? Est-ce le «roseau pensant» où Blaise Pascal, le contemporain de Descartes, découvrait à la fois la faiblesse et la dignité de l’être humain? C’est oublier que pour le contempteur des jésuites, la seule pensée qui donne à l’être humain sa dignité est l’expérience de sa fragilité et la crainte de sa mort: «une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer (…) mais quand l’univers l’écraserait, l’être humain sait qu’il meure, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.» Alors ce «je» est-il le sujet créateur de sa propre existence? C’est oublier les acquis de la psychanalyse, qui découvre, derrière la prétention du sujet autonome, un inconscient, qualifié d’irrationnel par la première femme disciple du docteur Freud, la russe Lou Andréas Salomé.

Finalement, le jeu de mots de Ben me semble, sous son apparence de légèreté, plus proche de la vérité. Il ancre le «je » dans un territoire. Certes, le «je» suisse peut tout aussi bien être français ou patagon, mais il ne peut échapper à l’enracinement dans un lieu. Ce fut également l’expérience d’Abraham, si l’on en croit le mythe de la Genèse dans la Bible. Dans le désert de l’Horeb, le Tout-puissant se révèle dans le feu d’un buisson, sous ces paroles «Je suis qui je suis» (ou qui je serai). Selon le commentaire qu’en donne Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins (je ne connais pas le féminin de rabbin) de France: «Je suis qui je suis parce que je ne suis plus qui j’étais» (et, par conséquent, je serai autre dans le futur). C’est une façon de rappeler que l’identité de chacun s’inscrit dans une perpétuel dialogue avec un lieu particulier et son époque.

Étienne Perrot sj

Violence du christianisme

Voici quelques jours (22 mars 2019), un étudiant iranien converti au christianisme «car, il y découvrait, disait-il, une religion de paix» s’est vu refuser un visa par le Département de l’intérieur du Royaume-Uni. Doutant de sa véritable motivation, l’administration britannique avait justifié sa décision en supputant que la religion chrétienne est une religion de violence. La preuve ? Les bureaucrates britanniques l’ont trouvé dans des passages de l’Apocalypse de saint Jean, dans lesquels on trouve des images « de vengeance, de destruction, de mort et de violence ». À choisir parmi les textes les passages qui concourent à la démonstration que l’on désire, on peut en dire autant de la religion juive : les psaumes sont remplis de versets haineux ; la terre promise fut conquise par la violence. -C’est d’ailleurs ce que le philosophe Roger Garaudy, converti à l’Islam, avait épinglé, ce qui l’avait conduit devant les tribunaux pour antisémitisme. -Il avait été relaxé.- Et je ne parle pas de l’Islam : la fuite à Médine par le prophète Mohammad fut suivie d’un retour les armes à la main.

Bref, le texte du Nouveau Testament chrétien a servi de caution à l’interprétation de l’administration britannique: « Ces exemples sont incompatibles avec votre affirmation selon laquelle vous vous êtes converti au christianisme après avoir découvert qu’il s’agit d’une religion « pacifique », par opposition à l’islam qui contient violence, rage et vengeance », précise la lettre du ministère de l’intérieur.
Cette décision a enflammé les réseaux sociaux. Finalement le Ministère est revenu sur sa décision.

J’épingle le cœur du scandale. Il est double. D’une part, contre la Déclaration des Droits humains (ONU 1948), une discrimination est officiellement prescrite sur la base d’une opinion religieuse. D’autre part, -et même les plus laïcards peuvent s’en sentir offensés-, la décision administrative britannique met à mal le principe selon lequel les convictions religieuses sont une affaire privée. Ce qui interdit, comme ici, une interprétation politique donnée d’un texte religieux. Cela n’a pas échappé au président (anglais) de l’association pour l’avancement du sécularisme. Faut-il rappeler que, dans le domaine religieux comme dans toutes les questions dites de société, l’État de droit interdit à l’administration de se substituer à la conscience personnelle pour interpréter les choix de chacun (que ces choix soient vestimentaires, alimentaires ou religieux). Ce qui n’empêche aucune mesure d’ordre public.

Étienne Perrot sj

Encore la Marche pour le climat

«Sing For The Climate»

La Marche pour le climat a été une réussite. Toutes celles et tous ceux qui se soucient de l’avenir de la planète peuvent s’en réjouir. Les esprits chagrins rappelleront qu’une manifestation de rue, aussi spectaculaire soit elle, aussi nombreuse, aussi déterminée, n’est jamais qu’un premier acte. Ce premier acte traduit l’indignation des foules. C’est l’ébranlement d’un mouvement social et culturel qui, pour aboutir, appelle un complément. Ce complément pour une réalisation effective d’une écologie intégrale (comme dit le pape François) doit se prolonger par une analyse où la science et les techniques sont convoquées. Car seule la rigueur scientifique est capable de signaler les contraintes incontournables. Si les marcheurs pour le climat ignorent ces contraintes, ils se bercent d’illusion, se mentent à eux même et trompent les citoyens.

Certes, il existe d’autres contraintes, sociales et réglementaires celles-ci, mais qui ont vocation à évoluer. C’est justement le rôle des votations et des manifestations de rue que de faire pression sur le législateur; tout en sachant que ce n’est pas la rue qui fait la loi (sauf en France, serais-je tenté de dire, où le gouvernement venu de la rue entraîne force débauche d’injustices dont font les frais les plus faibles de nos concitoyens). J’ajoute que la dimension culturelle de problème climatique fait partie de l’équation; mais les manifestations spectaculaires dont celle de la Marche pour le climat ont justement vocation à faire prendre conscience de l’inadéquation des habitudes collective, et à mettre au jour les problèmes que l’on ne souhaiterait pas voir.

Dans ce contexte, un animateur genevois de la Marche pour le climat se sent pousser des ailes politiques. Le Temps, dans sa livraison de jeudi 21 mars 2019, évoque le «meneur volubile» (sic) qui «se verrait bien en figure politique majeure». J’ignore bien sûr quel sera l’avenir politique de Thomas Bruchez. Qualifiant de «meneur» de «volubile», le journaliste du Temps le crédite d’une qualité nécessaire à tout politicien: la facilité de parole. Car, depuis l’Antiquité grecque et latine, -et quel que soit le Régime politique, démocratique, aristocratique, ploutocratique, ou tyrannique,- la politique s’exprime toujours par le moyen de débats plus ou moins contradictoires, plus ou moins houleux, plus ou moins consensuels, plus ou moins truqués, hors desquels personne ne peut accéder et s’installer durablement au pouvoir.

Sans vouloir donner des leçons à ce «meneur volubile», je lui rappelle cependant que l’éloquence, -qui est l’art de convaincre-, suppose autre chose que la volubilité où l’auditeur discerne assez vite l’art d’occuper le volume sonore pour interdire la parole d’éventuels contradicteurs. Tout aspirant aux fonctions politiques doit cultiver, outre les vertus civiques, deux qualités supplémentaires: la compétence qui suppose un lourd travail d’information, de formation et de courage pour voir «la réalité en face» -notamment pour voir les limites de validité des scénarios inspirés par les sciences-. À quoi s’ajoute cette vertu toute spirituelle qui consiste à refuser une vision unilatérale -c’est à dire idéologique- des choses; comme si l’écologie n’était pas encastrée dans la culture qui impose des compromis politiques.

Marcher pour le climat

GreveClimaMars19 www.facebook.com GreveDuClimatSuissewww.facebook.com/GreveDuClimatSuisse

En Suisse, comme dans près de 120 pays du monde, les jeunes se mobilisent pour le climat. Jusqu’à présent, le côté le plus visible de cette mobilisation consiste en des rassemblements dans l’espace public, hier encore, vendredi 15 mars 2019, à Lausanne, à Genève, à Saint-Gall et ailleurs.
Le Mouvement FridaysForFurure (littéralement vendredis pour l’avenir) a recensé hier environ 1700 «événements» tout autour de la planète. Ce samedi 16 mars 2019, 140 associations françaises, depuis la Ligue des Droits de l’Homme jusqu’au Secours catholique en passant par Greenpeace, ont appelé à une «marche du siècle» pour obtenir des pouvoirs publics des «changements immédiats» pour contrer le réchauffement climatique et les injustices sociales.

Même si les jeunes ne sont pas les seuls à se mobiliser pour maintenir sur la terre des conditions humaines supportables à défaut d’être idéales (il existe une association suisse des grands parents pour le climat) je me réjouis de constater la prise de conscience des jeunes générations en ce domaine vital. Je sais par ailleurs qu’il existe un peu partout, -et même dans les communautés jésuites francophones!- un réel effort pour une utilisation moins gaspilleuse des ressources de la nature et une alimentation à la fois plus saine et plus écologique.
J’ajoute un sou grinçant dans cette belle musique. Les manifestations de masse, aussi utiles soient-elles pour motiver les élus politiques et faire passer des lois bonnes sur le long terme, mais coûteuses immédiatement en termes de prestige électoral, ne suffisent pas. Il faut ajouter à l’indignation spontanée et à l’étonnement devant une prise de conscience si tardive, un effort acharné d’analyse rigoureuse des conditions scientifiques et techniques des solutions envisagées. Comme le soulignait lors d’une conférence récente un physicien international de haut niveau, Étienne Klein, bien connu en France du fait de ses capacités de vulgarisateur: «Les voitures électriques qui roulent en Allemagne consomment principalement du charbon, et celle qui roulent en France de l’énergie nucléaire.» Et pour faire rouler en France à l’électricité tous les véhicules à moteur thermique, il faut prévoir une hausse de 30% de l’électricité actuellement consommée.

Ces efforts d’intelligence doivent se poursuivre jusqu’aux rives souvent laissées dans l’ombre, -quand ce n’est pas ignorées,- des manifestants: la complexité des décisions politiques. Toute situation réelle (eh! quoi de plus réel que les conditions d’une vie humaine!) combine des logiques diverses interdépendantes: physiques, biologiques, économiques, sociales, gouvernementales. Cette complexité condamne l’action politique à des compromis.
Cet effort d’information technique, de rigueur économique et de réalisme politique est la condition d’une écologie humainement viable et politiquement jouable. À défaut de quoi, les manifestations n’ouvriront de carrière que celle où s’avance une stérile bonne conscience.

De l'égalité dans les illuminations de façades

La Révolution française s’est faite au nom de l’égalité. « Le roi en son Conseil, le peuple en ses états » disait-on sous l’Ancien Régime ; étant-entendu que les « états » du peuple distinguaient les justiciables selon qu’ils faisaient parties de la noblesse, du clergé ou du « tiers-état » (Il faut comprendre ici « tiers » comme le troisième). On oubliait alors le quart monde ; car le tiers-état qui mena la Révolution de 1789 regroupait essentiellement les artisans et les bourgeois. Après la Révolution, quelques décennies plus tard, Alexis de Tocqueville analysait la Démocratie en Amérique (c’est le titre de son maître ouvrage) comme étant fondée sur l’égalité. À la même époque, l’un des fondateurs du socialisme populaire, Pierre Leroux, publiait un ouvrage qui marqua son temps De l’égalité, où il convoque Jésus-Christ et la philosophie des Lumière pour fonder l’État de droit sur le principe égalitaire.

Ce principe se conjugue en économie autant qu’en politique. Il guide aujourd’hui encore des recherches incessantes dans le domaine de l’éducation autant que dans celui de la compétition. « Égalité des chances » dit-on. En dépit de cette illustre et nombreuse parenté, l’égalité a peine à avancer. Signe des temps -qui montre que l’égalité est ancrée dans notre société, les journaux sont remplis de considérations heureuses sur l’égalité homme femme dans le travail, -elle ne s’impose pas encore partout, les failles sont nombreuses dans les postes de directions, dans les assemblées politiques et ailleurs-. Dans maints endroits, on glose sur l’inégalité face à l’accès aux services publics selon les lieux d’habitation, sur l’inégalité des capacités culturelles -les capabilités, dit Amartya Sen, en l’absence de quoi on ne peut solliciter les services auxquels on a droit-.

Pour détourner l’attention, on peut aussi épingler l’inégalité quant aux illuminations des façades. En ce domaine, les droits sont-ils les mêmes pour tous ? J’en doute, en constatant que chacun peut enlaidir l’espace public la nuit selon son goût. On peut réaliser des œuvres d’art lumineuse ou gâcher la vue des passants, c’est selon. Il suffit de regarder la nuit la façade de l’hôtel des Bergues. Quant aux illuminations (promues par la municipalité genevoise) qui couronnent les toits des immeubles tout autour du Mirail, je n’en parlerai que pour constater la cacophonie de lumières qu’elles engendrent. Il paraît que les réglementations concernant les illuminations des façades sont « contraignantes ». Qui l’eut cru ? Certainement pas quant à l’esthétique. Il est vrai que « des goûts et des couleurs » il ne faut jamais discuter.

Étienne Perrot sj

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

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