Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

Lui écrire Lui écrire


Jair Bolsonaro...

200px Presidente Jair Messias Bolsonaro© wikimedia ommonsJair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil, élu hier, a nettement devancé son adversaire (55,1% des voix contre 44,9%). Dans leurs diversités, les médias mettent l’accent tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des facettes de son programme. Le Temps (lundi 29 octobre 2018) insiste sur son idéologie  économique inspiré de l’«École de Chicago» qui promeut un libéralisme radical -ce que le candidat désignait par «libérer l’économie». Le Figaro, de Paris, insiste sur la gouvernance à poigne du futur gouvernement -plusieurs généraux sont pressentis pour faire partie d’une nouvelle équipe gouvernementale réduite de moitié. D’autres s’interrogent sur la fragilité annoncée de son soutien parlementaire…

Au même moment paraît, dans la dernière livraison de la revue parisienne Études (novembre 2018) un article de Paul Valadier, spécialiste de philosophie politique. Le jésuite traite du ressort profond des populismes qui fleurissent un peu partout dans le monde. Tout ceci a de quoi faire peur, tant sur les plans économique, politique et sociaux.

Sur le plan économique, l’ultralibéralisme de l’École de Chicago à laquelle se réfère le Président Bolsonaro, celle de la rationalité instrumentale, pèche par son ignorance des conditions réelles de la vie économique : il se coule dans une logique unidimensionnelle, comme si les marchés pouvaient par eux-mêmes rectifier leurs propres dérives ; il oublie, à la manière de toutes les technocraties, que l’économie est encastrée dans un environnement social, culturel, politique et religieux.

Sur le plan politique, il joue le «peuple» contre les «élites». Dans l’article précité, Paul Valadier n’a pas de mal à montrer que c’est là une illusion dangereuse, déjà utilisée, avec les effets que l’on sait, par les gouvernants totalitaires. À la manière de ces candidats qui dénoncent le pouvoir en place pour se substituer à lui, le populisme se présente comme l’authentique et le direct représentant du «bon» peuple; il oublie ce qui fait la force de la démocratie helvétique, les médiations et les protocoles nécessaires à toute représentation démocratique.

Enfin, sur le plan social, le populisme ignore la multiplicité des solidarités qui divisent le peuple au prorata des risques communs assumés différemment par chacun des groupes sociaux. Pour fondre tous les groupes disparates dans un peuple unique, il fait miroiter à l’horizon un ennemi commun, supposé monstrueux (en Europe, c’est la Commission de Bruxelles, ou encore les émigrés) et laisse dans l’ombre les fragilités internes du pays qui pèsent davantage sur les plus faibles.

Face au danger populiste, il n’y a pas de sauveur suprême, pas de méthode miracle. Seule une culture du bien commun où l’intérêt de chacun se conjugue avec la solidarité de tous permet, en éclairant les consciences et les votations de chacun, de frôler l’abîme sans y succomber. Mais, comme diraient les jésuites, cela suppose un discernement qui fasse pièce aux passions désordonnées.


Connerie infinie

Le site du Temps présente un ouvrage qui rassemble les actes d’un symposium sur un sujet toujours actuel depuis la nuit des temps, la connerie.

Mise en ligne avant hier (mardi 23 octobre 2018) la présentation  fait état des opinions et analyses sorties des cerveaux les plus recherchés : Edgar Morin, Boris Cyrulnik, etc.

Jadis, on se penchait sur la profondeur infinie de Dieu ; aujourd’hui l’infini se présente sous d’autres apparences. Einstein prétendait que deux phénomènes seulement donnaient une idée de l’infini: l’espace et la bêtise humaine, ajoutant qu’il n’était pas certain de l’infini de l’espace. Quant à la bêtise humaine, elle me semble être le corollaire du bon sens. Le bon sens est, dit-on, la chose du monde la mieux partagée; la preuve en est que personne reconnaît manquer de bon sens. Un petit facétieux en a conclu que si le bon sens était partagé entre les sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète, chacun en a très peu. Ce manque de bon sens permet peut-être de comprendre pourquoi la bêtise n’est pas circonscrite dans une frange étroite de la population, mais qu’elle est généreusement répandue sur tous ceux qui se croient omniscients et logiciens hors pair.r Morin, Boris Cyrulnik, etc. Le journaliste commente le phénomène en le présentant comme très contagieux et résistant à quasiment tous les traitements : « Laissez toute espérance, prévient d’ailleurs Jean-François Marmion, journaliste scientifique et rédacteur en chef de la revue Le Cercle Psy, dans son introduction à Psychologie de la connerie, essai sur les ressorts de ce mal qui ronge la société depuis toujours. » Les psychologues y voient un « trouble de personnalité narcissique », les moralistes un effet pervers de l’arrogance et de la suffisance, les sociologues une conséquence du conformisme, les philosophes une confusion entre le sujet et l’objet.

Cette réflexion ne relève pas de la morale, mais de la rigueur scientifique. Celle-ci commence en effet par ce que les théologiens du Moyen-Âge appelaient la docte ignorance, c’est à dire l’intuition de ne pas tout savoir. Savoir que l’on ne sait pas, c’est déjà savoir quelque-chose (d’où le qualificatif de « docte »). C’est le début de la démarche scientifique, du bon sens, et la meilleure antidote de la connerie.

Aquarius

L’Aquarius est actuellement sans pavillon. Il est bloqué à Marseille. Un député français, Guillaume Larrivé, s’en réjouit ; il rechigne à voir l’Aquarius  bénéficier d’un pavillon, serait-ce celui de la Suisse (on a même parlé de celui du Vatican). Son argument se résume en quelques phrases: « L'Aquarius, dit-il, n'a plus de pavillon, ni celui de Gibraltar, ni celui de Panama. C'est un bateau fantôme, avec un comportement de quasi-pirate. Il ne s'agit pas, pour lui, d'aller se porter au secours de malheureux, mais de perpétuer son activité illégale en s'approchant au plus près des côtes libyennes, pour susciter les départs et conforter le business model des organisations criminelles de passeurs. Qu'attend-on pour en finir ? » Bien qu’elle fasse allusion à un vrai problème, celui des passeurs et des organisations criminelles qui tirent de gros bénéfices de l’émigration, cette provocation publiée sur le site du Figaro du mercredi 17 octobre 2018, est difficile à avaler.

Une réponse pleine de bon sens et d’humanité peut être trouvée dans une « libre opinion » parue ce jour jeudi 18 octobre 2018 sur le site du Temps. Le directeur de l’association Terre des hommes, Vito Angelillo, cherche à convaincre le Conseil fédéral d’accorder le pavillon helvétique à l’Aquarius. Il rappelle que, depuis deux ans, trente mille émigrés ont été secourus en mer par l’Aquarius, dont près de sept mille enfants, la plupart orphelins. « Empêcher l’Aquarius d’intervenir en mer, c’est jouer un jeu de dupes cynique et indigne » écrit-il.

Des hommes politiques de tout bord font chorus ; je m’en réjouis d’autant plus que l’opinion publique est globalement réticente, en dépit des vingt-cinq mille signatures déposées mardi dernier auprès de la Chancellerie fédérale. (Il ne faut pas confondre un bon groupe de militants humanitaires  avec la volonté générale.) J’ignore donc quel sort le Conseil fédéral réservera à cette demande. Les pressions politiques internationales, venues notamment de l’Europe avec laquelle la Suisse est actuellement en discussion serrée, risquent de l’emporter. Car les gouvernements européens cherchent à confiner politiquement la montée des nationalismes qui se manifeste, votations après votations, dans tous les pays européens, Madame Merkel en sait quelque chose. Mais il y va de notre dignité -et pas simplement de la tradition humanitaire de la Suisse- de soutenir ce mouvement humanitaire.

Les pièges de l’«autodétermination»

Droits humainsL’initiative populaire relative à l’autodétermination, proposée par l’UDC, sera soumise à votation le 25 novembre 2018. Les initiateurs visent le retrait de la Suisse du Conseil de l’Europe (il ne s’agit pas de l’Union européenne). Le Conseil de l’Europe est une entité juridique de droit international, fondé en 1949 par le traité de Londres. Ses principaux organes sont la Convention européenne des droits de l’homme dont les principes sont appliqués par la Cour européenne des droits de l’homme, tribunal international qui siège à Strasbourg. La Suisse y a adhéré en 1974. Les 825 millions de ressortissants de 47 États européens (depuis le Portugal jusqu’à la Russie), peuvent, à titre individuel, saisir la Cour européenne, pour toutes les questions qui les affectent, s’ils estiment que l’un des États partie-prenantes, y-compris le leur, enfreint leur droit. La Cour n’entre pas en matière lorsque le contentieux relève de la défense nationale. Par ce biais, «la Suisse est soumise aux juges étrangers», s’indignent les initiateurs en évoquant «les arrêts choquants de la Cour européenne des droits de l’homme». Militant pour le Oui à la votation populaire du 25 novembre, ils agitent le slogan: «Le droit suisse au lieu de juges étrangers.

manon Schick

Dans une rubrique parue sur le site du Temps (vendredi 12 octobre 2018), la directrice d’Amnesty International Suisse, Manon Schick, n’a aucun mal à dénoncer les outrances affichées par les initiateurs qui brandissent le drapeau rouge de l’étranger, alors qu’il s’agit de juges internationaux, chacun des 47 pays adhérents désignant un juge. Le représentant du Liechtenstein étant helvétique, les juges suisses sont même au nombre de deux. Elle fait surtout remarquer l’apport de cette Cour européenne pour la sauvegarde de l’État de droit, et invite, sans restriction, à voter Non le 25 novembre prochain.

Je m’associe d’autant plus à la position de Manon Schick en faveur du Non, que la présence des jésuites en Suisse est mêlée à cette histoire. La Suisse a dû attendre la suppression de l’article constitutionnel discriminatoire envers les membres de la Compagnie de Jésus (suppression effectuée en 1973 par votation majoritaire du peuple et des cantons) pour pouvoir adhérer l’année suivante, en 1974, au Conseil de l’Europe. La discrimination sur une base religieuse est en effet contraire aux droits humains. La Suède, pour la même raison -discrimination sur une base religieuse, notamment à l’encontre des jésuites- a dû, elle aussi, modifier sa législation avant d’entrer au Conseil de l’Europe. Comme quoi les pays jouissant d’une riche tradition humaniste peuvent aussi connaître des failles dans l’État de droit, failles que la Cour européenne de Strasbourg a vocation de réduire.

En attendant le futur, la cryogénisation

Dans une série d’enquêtes faites autour de San Francisco sur les possibilités offertes par la science, un article du Temps de ce jeudi 4 octobre 2018 présente la cryogénisation. Ceux qui ont l’espoir (et l’argent) font conserver leur corps ou simplement leur tête dans de l’azote liquide à basse température (196° au-dessous de zéro). Ni morts, ni vivants, ils sont «suspendus» entre la vie et la mort en attendant le jour où la science leur permettra de survivre, voire de revivre, délestés des maladies ou de la vieillesse qui les encombrent aujourd’hui.

À la Fondation Alcor, dans la banlieue de Phoenix, aux USA, un corps à conserver coûte 200'000 dollars, une tête 80'000 dollars. Activité controversée car elle fait payer cher une hypothèse encore problématique, illégale dans certains pays, elle n’en est pas moins opératoire et rentable. Selon le responsable d’Alcor, quelques centaines de personnes se sont mis sur les rangs, 163 personnes sont déjà plongées dans l’azote liquide; «attendant qu’on les ressuscite».  

J’épingle ce dernier verbe. Parler de résurrection est douteux. Car il ne s’agit que de prolonger la vie, ne serait-ce qu’en conservant un ADN à partir duquel la science, dans un avenir encore imprévisible, pourrait faire renaître un être vivant. J’émets le même doute quant à l’usage à contre-sens du mot d’origine indoue de réincarnation. (À contre-sens, car les Indous aspirent non pas à un corps éternel, mais, par la voie de réincarnations successives, au Nirvana qui les libérera de leur corps.) Que ce soit par la science ou par la réincarnation dans sa version occidentale, il s’agit toujours en fait de faire un pari matérialiste sur l’avenir. C’est finalement une dévalorisation du présent. C’est agir à la manière de l’enfant qui ne sait pas apprécier le plat de résistance, car toute son imagination le porte vers le dessert. Mon compatriote Blaise Pascal s’en désolait déjà voici bientôt quatre siècles: «Le présent n’est jamais notre fin, -écrit-il,-. Le présent, comme le passé, sont nos moyens; le futur seul est notre fin. C’est ainsi que nous ne vivons jamais, car nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne se soyons jamais.»

Septembre 2018

«Ma thèse en 180 secondes»

Jeudi 27 septembre 2018, se sont affrontés à l’Uni de Lausanne dix-huit candidats francophones en un concours original intitulé: «Ma thèse en 180 secondes». Il s’agit, pour des doctorants venus de plusieurs pays, aidés chacun d’une seule diapositive, de présenter leur thèse en trois minutes. C’est la première fois que la finale de ce concours se déroule en Suisse. Quel que soit le résultat, les étudiants qui s’y préparent sont gagnants. Car, rassembler le contenu d’une thèse compliquée en quelques formules simples conduit à découvrir deux points communs entre la recherche scientifique et la recherche ésotérique: d’une part la logique interne qui permet d’agencer en un tout cohérent tous les éléments rassemblés par l’expérimentation ou la documentation; d’autre part les logiques adjacentes qui encombrent la pensée -et partant les écrits- du chercheur, sans apporter un surcroît d’information ni de cohérence. Certes, la recherche scientifique ne consiste le plus souvent qu’à passer d’une hypothèse un peu moins vérifiée à une hypothèse un peu plus vérifiée. Mais, ce faisant, elle permet de faire avancer la modernité vers son but, la maîtrise de la nature humaine en son environnement écologique et social.

Hasard du calendrier, le site du Temps, ce même jour samedi 29 septembre 2018, reprend un article paru voici cinq jours faisant état de «jeunes urbains branchés» qui se tournent vers des croyances ésotériques, chamanisme, tarots, horoscopes... Le journaliste s’étonne de ces «drôles de croyances», d’autant plus que la tranche d’âge concernée, -les 20-35 ans,- est «pourtant éduquée à la vérité des sciences».

J’épingle cette dernière formule, car elle témoigne d’une grave ignorance sur ce qui relève de « a vérité des sciences». La vérité des sciences s’inscrit toujours dans un système de relations dont le seul critère de scientificité est la cohérence qui lie des phénomènes que l’on peut expérimenter. Toute expérience coule en effet des phénomènes singuliers dans un langage, c’est à dire dans quelque chose de général qui rend ces expériences reproductibles. «Il n’y a de science que du général» disait Claude Bernard, le fondateur de la médecine expérimentale. Alors? Que cherchent ces «jeunes urbains branchés» aux «drôles de croyances»? Tout simplement ce que recherchent tous ceux qui veulent donner un sens à leur vie, sens qui relève de l’expérience singulière, non généralisable. Qu’ils cherchent cette expérience dans des endroits bizarres, peut-être; mais ces recherches relèvent de leur expérience personnelle qui, parce qu’elle est singulière et donc non reproductible, ne relève pas de la «vérité des sciences».


Lanceurs d’alerte

Dénigrer son entreprise n’est pas seulement mal vu; c’est, dans de nombreux pays, puni par la loi. (La plupart du temps, d’ailleurs, la loi ne fait que couvrir les sanctions décidées par l’entreprise; par exemple le licenciement.) Cependant toutes les dénonciations ne sont pas des dénigrements, c’est à dire des dénonciations sans objet réel autre que le ressentiment du salarié. Dénoncer une malversation constatée dans un Service, une tentative de corruption ou des pratiques du même genre (prise illégale d’intérêt, concussion, ententes) ce n’est pas du dénigrement, c’est un acte salutaire. Un libéral digne de ce nom ne peut qu’approuver tout ce qui favorise ce type de dénonciation. L’efficacité de l’économie, tout comme l’image de l’entreprise, ne peut qu’y gagner. Ce qui implique de protéger les lanceurs d’alerte contre les mesures de rétorsion -qu’elles viennent d’un chef hiérarchique ou de l’entreprise elle-même-.

C’est la raison pour laquelle l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économiques) qui regroupe les principaux pays industrialisés de la planète, a enjoint la Suisse de renforcer la protection des lanceurs d’alerte (en anglais, Whistleblowers -littéralement ceux qui soufflent dans un sifflet, d’où les dénonciateurs). Le Conseil fédéral et le Parlement y réfléchissent depuis plus de dix ans. On en est encore qu’au désir exprimé de plus en plus nettement. Le Temps, sur son site du samedi 22 septembre 2018 titre fièrement Le Conseil fédéral veut protéger les lanceurs d’alerte. Mais cette volonté se heurte à des problèmes d’interprétation: «Les mesures que le gouvernement propose pour protéger ceux qui dénoncent des actes illicites au sein de leur entreprise ne font pas l’unanimité».

Obvie est la raison de ces hésitations. Elle est bien connue des journaux d’information et d’investigation, tel Le Canard enchainé qui, par souci de vérité, pour se protéger des contentieux et promouvoir une image d’intégrité, cherchent à éviter les dénonciations mensongères d’employés frustrés. Il s’agit donc à la fois de protéger l’entreprise ou certains de ses membres contre les dénonciations calomnieuses et d’empêcher les mesures de rétorsion dont les whistleblowers légitimes pourraient être victimes. Le protocole envisagé consiste à n’admettre que les dénonciations auprès du système judiciaire ou auprès de l’opinion publique qu’une fois que l’alerte ait été lancée sans succès auprès de la hiérarchie de l’entreprise. Ce qui érode l’efficacité de la dénonciation.

On ne peut qu’approuver le souci de transparence qui veut concilier la prudence et la justice, tout en convoquant la force du droit et de l’opinion publique. (Pour honorer les quatre vertus cardinales, il ne manque que la tempérance). Reste que, tout en ne jurant que par la transparence, le whistleblowing ne peut pas éviter un certain flou. J’en vois deux points d’application. Le premier est évoqué par l’article du Temps et fait débat: le whistleblower doit dénoncer un «danger imminent». L’interprétation est de mise lorsque les effets de la pratique illicite ne se feront sentir pleinement qu’à moyen ou long terme, alors qu’elle mine dès à présent le climat de travail et l’esprit de l’entreprise. Le second cas porte sur la distinction entre les pratiques qui sont illicites (c’est à dire contraire à la loi) et celles qui apparaissent illégitimes aux yeux du dénonciateur ou de la morale commune. Une clause de conscience, arbitrée par le droit, est ici nécessaire.


 Biographie papale

Francois BD FilmCes jours-ci apparaît en librairie une BD retraçant en images la vie du pape François. Dans la même semaine sort en France le film de Wim Wenders sur le même personnage. Cette actualité sympathique me donne l’occasion d’épingler les risques pris par ces auteurs d’histoires immédiates. Le journal La Croix, dans sa livraison du week-end dernier (15-16 septembre 2018), aurait souhaité que l’auteur de la BD s’arrêtât à l’élection du pape lors du Conclave, sans raconter la suite; car, fait remarquer le journaliste avec bon sens, les jugements portés sur les faits et gestes les plus actuels peuvent un jour se voir controuvés par des interprétations opposées. Le risque n’est pas tant que soient mis au jour des faits ou encore des décisions inavouables, le risque gît dans le changement de l’opinion publique. Seuls les héros plus ou moins mythiques échappent à ce danger, et encore ! Pour rester dans le registre des pontifes romains, pensons à l’image du pape Pie XII. Et je ne parle pas de ces personnages canonisés dans la ferveur d’une mort plus ou moins sublime, et dont on feint de découvrir plus tard -trop tard- les errements.

Derrière ces biographies médiatiques se cache, me semble-t-il, une question essentielle. La forme même du récit, les techniques d’expression et la langue utilisée laissent toujours échapper les motivations intimes du personnage. Aussi scrupuleux soit-il, un biographe ne peut pas échapper aux limites de ses outils, et encore moins à son inconscient qui lui fait sélectionner tel fait, telle parole émise dans telle circonstance, leurs donnant ainsi une valeur qui ne reflète pas vraiment le tempérament profond du héros de l’histoire. Le résultat a toujours quelque chose d’un peu idéologique. L’idole n’est pas loin, qu’elle soit destinée à l’adoration ou à la vindicte.

Sa vie serait-elle racontée -en paroles ou en images- par le pape lui-même, en forme de témoignage, le danger n’en serait pas automatiquement écarté. Un traveling est une affaire de morale, disait Jean-Luc Godard. J’ajoute que, comme toujours en morale, la règle morale ne traduit jamais totalement les aspérités de la vie. Par ailleurs tout discours, se voulant cohérent, camoufle spontanément les heurts et les contradictions vécues. L’idéal d’une biographie qui ne soit pas un roman réécrit sous le contrôle surplombant de l’opinion publique -horizon qui s’éloigne toujours- serait de laisser deviner les dilemmes, les contradictions et les impasses que le pape François a surmonté en conscience, non sans risques.

  •  François d’Arnaud Delande, Laurent Bidot et Yvon Bertorello - Les Arènes BD, 220 pages.

Abus sexuels et autres abus

Selon une note parue hier mercredi 5 septembre 2018, la Conférence des évêques suisses « souhaite que (touchant les actes dit « pédophiles » -bien mal nommés, car c’est un amour pervers) chaque cas rapporté aux autorités ecclésiales soit systématiquement dénoncé auprès de la justice, indépendamment de la volonté des victimes ».

L’occasion en est d’une part la médiatisation d’abus dont se sont rendus coupables des ecclésiastiques, médiatisation qui a libéré la parole et mise au jour l’ampleur du phénomène, d’autre part la prise de conscience par les autorités ecclésiastiques des dérives destinées à protéger l’image de l’institution. Lors d’une cérémonie pénitentielle fin 2016, Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, a dénoncé les actes, mais aussi les «structures et certains modes de comportement et de pensée» au sein de l’Église, qui ont favorisé un «silence complice».

La nouveauté est que, jusqu’ici, les victimes majeures étaient encouragées à déposer plainte, mais elles possédaient un droit de veto leur permettant de s’opposer à une dénonciation à la police. Désormais, les cas passibles de poursuites devront être systématiquement rapportés aux autorités séculières par les autorités ecclésiales.

Je ne peux qu’approuver sans réserve cette décision de bon sens; elle rejoint d’ailleurs certains impératifs judiciaires -au moins dans certains pays comme la France- qui obligent les détenteurs d’une autorité institutionnelle (et pas simplement les médecins) à dénoncer certains faits. Je pense notamment dans le cas de bizutages, ces cérémonies odieuses où les anciens, au nom de la « tradition » (sic) ou de «l’ « esprit de corps » (sic), sous prétexte de « créer un esprit commun » (sic), font subir aux nouveaux arrivants  divers sévices sexuels ou de multiples humiliations. Généralement, sous la pression du groupe, les victimes n’osent pas porter plainte. C’est pourquoi il est bon que les témoins directs ou indirects de ces pratiques puissent se substituer à la victime pour porter l’affaire devant les instances judiciaires.

Lorsqu’il ne s’agit pas de témoignage direct, d’information extérieure  ou de plainte de la victime à l’autorité ecclésiastique, la question me semble différente lorsque le coupable lui-même se dénonce à une personne de confiance, par exemple en confession à un prêtre. La jurisprudence française considère qu’en ce cas-là, le secret professionnel couvre le « confesseur » qui reçoit l’aveu. (Le secret de la confession est d’ailleurs interprété de manière assez large par les tribunaux français.)

Certaines interprétations du droit de l’Église catholique romaine font cependant un pas de plus, qui frôle l’abus de droit: ne donner l’absolution au pénitent qui se confesse d’une telle faute que s’il se dénonce lui-même à l’autorité judiciaire. L’intention est louable; elle rejoint une bonne théologie qui veut que c’est dans la réparation que le pénitent découvre qu’il reste l’ami de Dieu. Mais reconnaissons que cette absolution conditionnelle confond le for interne et le for externe, oublie la relation directe de l’âme avec son Dieu et a toutes les apparences d’un abus de pouvoir spirituel. Morale de l’histoire: l’autorité ecclésiastique ne doit pas en même temps jouer le rôle du praticien de la cure d’âme.


Changement d’heures

Heure d’été/Heure d’hiver. Le décalage d’une heure, deux fois chaque année, fut instauré en Europe au nom de l’économie d’énergie. La Suisse a dû suivre le mouvement: on n’imaginait pas qu’il soit 13 heures à Delle (France) pendant qu’il est 14 heures à Boncourt (Suisse), Boncourt et Delle formant une seule agglomération de part et d’autre de la frontière! Profitant d’un flou artistique, mais peu scientifique, les opposants au système actuel jugent «peu probant» les résultats du changement d’heures. Quant à la diminution des accidents de la route, fruit collatéral du système, elle est difficile à évaluer – au moins aussi difficile que les effets de l’allumage des phares de voiture en plein jour-. Quant aux conséquences sur la santé, elle se discute.

Profitant de ce flou quant aux effets de ce décalage horaire deux fois l’an, la Commission européenne veut trancher, en supprimant le système en vigueur. Croyant faire manœuvre habile, la Commission a organisé cet été un «sondage par Internet» qui donne 80% d’opinions favorables à la suppression. En organisant ce sondage et en proclamant fièrement le résultat, la Commission s’est pris les pieds dans le tapis politique. La Tribune d’hier (dimanche 2 septembre 2018) parle «pseudo-consultation menée au creux de l’été et qui a touché 4,6 millions d’internautes, soit 0,9% de la population européenne…» Sur ces 4,6 millions de «votants» (sic) en ligne, il y aurait environ 3 millions d’Allemands. Or on sait que les Allemands sont massivement favorables à la suppression du système. Merkel le sait aussi; elle a immédiatement fait chorus en réclamant de la Commission la mise en œuvre immédiate des procédures qui aboutiront au changement du changement.

D’autres pays, au contraire, notamment les pays de l’Est de l’Europe, penchent non moins massivement pour le maintien de l’horloge actuelle. De là à soupçonner la Commission d’être à la botte des Allemands, il n’y a pas loin. L’indexation des horloges européennes sur l’heure d’été favoriserait les pays de l’Ouest de l’Europe -du moins ceux de leurs habitants qui se lèvent tard et aiment les longues soirées éclairées par les reflets du soleil- au détriment des population des pays de l’Est; en revanche les habitants de Brest ne verraient se lever le soleil que fort tard dans la matinée -et je ne parle pas des pays scandinaves lors du solstice d’hiver-.

En fait, c’est le changement qui agace, plus que l’horloge choisie. Chacun râle de devoir adapter son organisme deux fois par an; les éleveurs de bétail râlent encore plus; car ils sont coincés entre l’horloge biologique de leurs vaches et l’horloge de l’organisation économique de leur exploitation. Le site du Temps (lundi 3 septembre 2018) tente de se démarquer de l’indignation politique de La Tribune. Reste que La Tribune épingle un point crucial, que les politiciens devraient avoir toujours en tête: un sondage -surtout biaisé comme celui mené cet été par la Commission européenne- ne sera jamais une votation.


 

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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